MOTS-CLES — Etre anticapitaliste sans être antimondialiste : à l’occasion de sa première venue en France depuis sa sortie de prison en 2001, le philosophe t italien Toni Negri passe au crible la rhétorique de l’altermondialisation.
Société civile globale "Je ne crois pas à cette idée de "civil global society". C’est une idée de juristes onusiens qui pourrait se révéler un piège parce que c’est une idée libérale. La "civil society" anglo-saxonne, les Allemands l’ont traduite par "société bourgeoise". La société civile internationale a toujours désigné, pour les juristes libéraux, la société des élites. Cette notion est absolument incapable de comprendre la souffrance, la pauvreté, l’exploitat’ion. Or l’exploitation, c’est la chose fondamentale. Ce qui nous intéresse, c’est la société globale des travailleurs. Une société de gens qui souffrent et qui doivent changer le monde, pas une société "civile". Je crois qu’il faut parler d’une société mondiale, globalisée, du point de vue de la libération, de la lutte contre l’exploitation. Du point de vue des pauvres. Il faut parler du revenu garanti, de la mobilité universelle permise à tous les immigrants pour qu’ils puissent se déplacer où ils veulent dans le monde, pour la réappropriation des moyens de communication, de la construction d’un nouvel imaginaire et de nouveaux langages... Cette société civile, il faut la qualifier. On ne peut pas la maintenir dans une idée de l’universel qui serait complètement générique."
Capitalisme "II faut arriver à organiser une sortie générale de la misère, de la maladie et de l’ignorance. Il y a des systèmes de welfare pour y arriver, des systèmes de mise en place de tous les moyens sociaux pour sauver la médecine, développer , la recherche, l’éducation. Ce ne sont pas des choses mystérieuses, impossibles. C’est absolument possible, demain. Elles deviennent impossibles à partir du moment où quelqu’un veut y gagner un pourcentage. Nous, on n’y gagne rien ! On gagne seulement le fait que le commun est devenu la règle fondamentale de l’agir. Vous avez un gâteau, vous le divisez. Une partie de la société en prend la moitié : son problème sera de pouvoir toujours reproduire ce gâteau-là. Toujours maintenir sa moitié. L’organisation de la société, c’est la division qui permet la reproduction. C’est ça le capitalisme. C’est ça qu’il faut casser."
Crise de la démocratie "Je ne crois pas aujourd’hui que le modèle de la démocratie représentative puisse encore valoir. Voyez ce qui s’est passé aux Etats-Unis : l’élection de Bush, Arnold Schwarzenegger devenu gouverneur de Californie... c’est de la folie. La démocratie représentative est devenue quelque chose de purement spectaculaire, dans laquelle l’argent est la force fondamentale. Ce n’est pas qu’une perversion ou une corruption de la démo-cratie. Ce sont ses mécanismes structurels qui n’ont plus la ca-pacité de fonctionner. Le mou-vement contre la mondialisa-tion a pleine conscience de cette impossibilité de modifier les choses à partir de la démo-cratie représentative. Alors, quelles sont les formes avec lesquelles nous pourrons nous organiser ? Je ne sais pas. De plus en plus, on arrive à organiser de grands forums dans lesquels les gens s’expriment, formulent des propositions. Le Forum social européen de novembre dernier a été, à ce titre, un événement important. Ce n’est pas une manifestation, mais un moment de réunion qui donne la sensation de participer à une communauté. Peut-être que si la chose avait été mieux organisée, il y aurait eu un peu plus de joie. Là, c’était assez triste. Malgré tout, beaucoup commencent à s’identifier à un programme post-libéral et post-socialiste, nourri d’un fort discours sur la paix, contre la représentation politique libérale et mondialiste, et contre la pauvreté. Ce sont .des éléments, à mon avis, irréversibles."
Désobéissance "Le 15 février dernier, le New York Times a parlé de la coexistence de deux superpuissances : l’Amérique et l’opinion publique mondiale. La traduction politique de cela se situe dans la perspective : les positions américaines ont changé, et pas seulement du fait de la résistance irakienne, mais aussi du fait de l’opposition interne américaine. Il faut donc s’organiser de plus en plus. Chez nous, en Italie, nous avons bloqué les trains qui amenaient les chars des bases jusqu’aux ports. Il y a eu des manifestations autour des bases militaires. . Aujourd’hui, il n’y a pas de forme de démocratie que l’on puisse opposer à la démocratie parlementaire. Donc, on doit s’en aller. Nous proposons l’exode. Qu’est-ce que l’exode ? Montrer que nous résistons, que nous sommes désobéissants. Jusqu’au moment où nous aurons la force et la capacité de créer de nouvelles institutions. Le problème n’est pas de s’exiler vers quelque part mais de se situer en dehors. On ne participe plus. On refuse. On désobéit : on ne fait pas la guerre, on aide les sans-papiers. Tout ce qui est possible. Ce n’est pas pour faire l’apologie d’actes de résistance vide. C’est pour déclarer qu’il y a une nouvelle démocratie possible. Il faut l’inventer. Une démocratie qui ne soit pas opaque. Il faut construire autre chose."
Intermittents du spectacle "Les intermittents sont un exemple parfait de la mutation du travail. Les intermittents ne sont pas seulement des intermittents du spectacle. Ils sont aussi des précaires, cette énorme population que l’on retrouve dans tous les métiers intellectuels dans les pays développés. Quand j’étais en France dans les années 80 et au début des années 90, j’avais participé à l’une des premières enquêtes sur le bassin du travail immatériel à Paris. On s’était alors aperçu qu’il y avait quantité de personnes qui travaillaient dans la mode, la publicité, le spectacle, les médias dans des conditions de grande précarité. Cette réalité a des implications dans la manière de regarder la ville. Il y a des sortes de pouls de travail immatériel dans la ville : bibliothèques, vidéothèques, musées... qui sont des lieux dans lesquels l’imagmation des gens se construit. Lès intermittents du spectacle, selon moi, ont compris leur localisation dans la société et ils sont partis de leur situation privilégiée pour en faire un mot d’ordre de revendication dont la portée est beaucoup plus générale. Ce qui était un privilège est devenu un moyen de lutte."
Multitudes "Le prochain livre que nous allons publier, avec Michael Hardt, s’intitule Multitude. C’est la suite d’Empire. D’un point de vue sociologique, on a donné de la multitude une définition qui s’appuie sur les nouvelles formes de travail. Il existe un travail productif fait par des gens qui sont liés entre eux par des réseaux de singularité, des réseaux caractérisés par leur capacité spécifique de production, qui s’avère valorisante quand elle est produite par les cerveaux, la coopération, les appareils linguistiques... Ce type de travail est avant tout immatériel. C’est un travail intellectuel. Or c’est ce type de travail qui devient de plus en plus important au niveau mondial - ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a plus d’ouvriers. Le deuxième élément qui caractérise, à notre sens, la multifude est politique : la multitude, ce n’est pas un peuple. Parce qu’un peuple est unifié de manière abstraite. Le peuple est la base de l’Etat, c’est la souveraineté nationale, la souveraineté populaire de manière unitaire. A travers ce terme de multitude, nous cherchons à établir la notion de démocratie différenciée, dans laquelle les singularités sont respectées. Le troisième élément, c’est que la multitude est toujours un concept constituant. Ce n’est pas un concept passif ; c’est un concept de contre-pouvoir, de dynamique constitutive : quelque chose qui forme des horizons, des réseaux à chaque moment."
Propos recueillis par Jade Lindgaard
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