"Etat d’exception" de G. Agamben (Seuil).

1950
Mise en ligne le vendredi 8 août 2003

Agamben , part de ce fait que manque une théorie de l’état d’exception dans le droit, bien que, la création volontaire d’un état d’exception , ou état d’urgence, soit devenue une pratique courante et durable des Etats dans la période que nous vivons, même dans les Etats qui se nomment démocratiques.

Cette pratique permanente des Etats a d’abord été relevée par Benjamin, dans le sillage de qui Agamben place son travail.

Or l’aggravation de cette pratique du recours à l’état d’exception se situe dans le cadre d’une "guerre civile mondiale" càd. où ce mode de gouvernement tend de + en + à se présenter comme le paradigme du gouvernement.

Agamben a remarqué que l’expression "guerre civile mondiale" apparaît en même temps (1961) sous la plume d’Hannah Arendt et sous celle de Carl Schmitt (in "la théorie du partisan")

Or l’état d’exception comme pratique biopolitique, càd. où le vivant inclut sa propre suspension, est explicité dans le "military order" du président des Etats-Unis, en date du 13 nov. 2001, à propos des terrroristes, autorisant leur "infinite detention".

Nous en sommes là, à une époque où guette l’anomie, où l’anomie s’installe plutôt . Comment défendre la vie face à cette anomie, et face aux formes qu’a pris la politique aujourd’hui ? Question que pose Agamben.

A partir de ce point, càd. l’extension de l’état l’exception jusqu’à l’anomie , Giorgio Agamben produit une généalogie de la question de l’exception, donnant lieu à des politiques effectives, où se trouve justifiée , dans les discours qui entourent et soutiennent sa mise en oeuvre, une transgression. Ce qui donne lieu à plusieurs références, pour en faire l’analyse, de la situation de divers pays à l’époque précédant la II° guerre mondiale et l’extension du fascisme à travers l’Europe, mais aussi, à l’étude de cette question, et de cette pratique, qui remontent bien plus haut dans l’histoire (depus les Romains, en passant par la Révolution française).

Comment a-t-elle été produite et justifiée ? Qu’en est-il de son extension aujourd’hui ? Tels sont les fils que poursuit l’ouvrage d’Agamben, afin de tenter de clarifier les rapports de la politique (qui se définit comme la décision, du point de vue du gouvernement, et comme l’action, du point de vue des gouvernés) au droit : la politique est-elle extérieure, ou intérieure au droit ? quelles sont les limites du droit, càd. les limites à sa prétention totalisante, d’où peuvent-elles provenir, et quelle est la nature de la pratique politique, des gouvernements et des gouvernés, et comment traiter la question de la résistance, pour ces derniers (la résistance, soit l’autre face de la décision, càd. qui pose le même problème au droit, en tant qu’elle s’arroge qq chose comme un droit d’exception et relève de l’exception, et qui, ne peut être intégrée par le droit, car le droit ne peut accorder un droit de résistance) ?

La question politique , en effet, suppose la reconnaissance d’un domaine de l’action humaine en tant qu’elle échappe au droit, l’action qui est par définition extra-juridique. Quelle peut être alors sa signification juridique ?

Traditionnellement, existe l’opposition suivante au sujet de l’exception et du droit :

D’une part, contre l’idée d’une justification de l’exception se trouve exprimée l’idée qu’il est impossible d’atteindre l’objectif du droit sans le droit.

D’autre part, contre le règne omni-présent du droit, se trouve exprimée l’idée que l’exception est qq chose d’inévitable, car sa nécessité s’impose. (idée moderne)

Voilà les termes de la question. Mais dans tous les cas, Agamben va opposer la politique comme action humaine, qui ne peut être incluse dans le droit.

Il faut bien noter aussi que c’est dans ces termes que se pose la question de la révolution, ou de l’insurrection, soit la justification d’une violation du droit existant, de même que l’état d’exception peut-on remarquer en outre, qui se trouve au même titre subvertir l’ordre juridique existant, et de même que l’instauration d’un ordre constitutionnel nouveau, également. D’où la question du pouvoir constituant, que Schmitt définit comme relevant de l’exception, par le fait de la dissociation manifeste entre Etat et droit qui se trouve là en acte. Dissociation du droit et de la force politique, ce que dit bien Schmitt.

Cependant , pour justifier l’exception, le travail de Schmitt, consiste à inscrire celle-ci dans l’ordre juridique, tout en sachant fort bien que l’état d’exception échappe au droit. Ce à quoi Agamben s’attache à répondre pour le contester, càd. , pour m’exprimer clairement, Agamben s’attache à contester cette tentative de Schmitt qui revient en somme à rendre, non seulement nécessaire, mais conforme au droit , l’état d’exception et tend à donner à la notion d’exception une forme juridique . = tel est l’objet du livre d’Agamben.

Pour ce faire, Agamben va montrer très subtilement, dans la rencontre et la divergence entre Benjamin et Schmitt, que les propos de chacun sont inverses. Si l’on connaît la théorie de la violence de Benjamin (in "pour une critique de la violence") qui établit la notion d’une violence "pure", soit la violence révolutionnaire, ou la violence divine, qui vient briser le cercle de la violence caractéristique du droit, càd. aussi bien la violence instauratrice, nécessaire à la fondation, que la violence conservatrice du droit, cette violence pure se situant au-delà du droit et faisant exister un au-delà du droit qui est l’action politique, on n’avait jusque là jamais prêté attention à ceci que la Thélogie politique de Carl Schmitt constitue une réponse à Benjamin, pour nier la possibilité d’une violence pure au-delà du droit. Habituellement, l’histoire se lit en sens inverse, on suppose que Schmitt aurait eu une influence sur Benjamin, (à cause de la fameuse lettre de Benjamin à Schmitt) bien que "l’Origine du drame baroque allemand" développe une toute autre théorie de la souveraineté, impuissante.

Or Agamben soutient que Schmitt écrit dans la Théologie politique, une réponse à Benjamin, soit sa théorie de la souveraineté afin de contester la possibilité de cette violence pure qu’est la violence politique, et pour faire entrer l’état d’exception dans le droit, sachant que l’état d’exception occupe chez lui la place de la "violence pure" benjaminienne, à laquelle il vient se substituer. Précisément parce que le souverain, maître de la décision dans l’état d’exception, ne se trouverait pas extérieur à l’ordre juridique qu’il abolit, selon Schmitt. Du moins il est à la fois inclus et en dehors, puisque, selon Schmitt, la norme juridique est ce au nom de quoi le souverain décide de l’état d’exception.

Rien de cela chez Benjamin qui pense que l’état d’exception s’étant aujourd’hui généralisé jusqu’à devenir la règle, ce n’est pas un ordre souverain qui en est issu mais l’anomie. Agamben, reprenant ce diagnostic à Benjamin, affirme que l’anomie, contrairement à ce que soutenait Schmitt, ne peut avoir aucune relation avec le droit, et, comme Benjamin, qu’elle est l’espace où se joue aujourd’hui la politique, soit l’action du point de vue de la vie, dans sa non-relation au droit. La politique, dit-il, a subi une éclipse durable parce qu’elle a été contaminée par le droit. Ce qui est politique, en revanche, est l’action qui tranche le lien entre violence et droit, ouvrant à un droit "pur" au sens où Benjamin parlait de violence "pure". Conclusion benjaminienne qui est celle d’Agamben.

Il y encore à découvrir, dans cet ouvrage érudit, une étude du justitium chez les romains, paradigme de l’état d’exception réalisant la suspension du droit, ainsi qu’ une généalogie de la notion d’auctoritas, dont Agamben montre qu’elle s’oppose à celle de potestas.

En tout cas, Agamben dit de Schmitt qu’il représente la tentative la plus rigoureuse de construire une théorie de l’état d’exception. Voilà pourquoi ça vaut la peine de le lire, càd. que nous avons qq chose à en apprendre, comme je disais précédemment, dans la mesure où il faut lui répondre et non pas l’ignorer, le traiter comme un théoricien, qu’il est.

8 Août 2003


La profanation du sacré comme art de vivre selon Agamben

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De Sandra Salomon :
"Etat d’exception" de G. Agamben (Seuil).

Pour Hannah Arendt, la politique fait exister l’agir en commun.