Le 23 juin 2011 était prévu le vote d’une loi modifiant le mode de scrutin de l’élection présidentielle sénégalaise de 2012. Cette loi devait permettre au futur président d’être élu en même temps que son vice-président, au premier tour, avec 25 % des voix. Des manifestations ont eu lieu dans les plus grandes villes du pays, menant au retrait du projet le soir même. Porté par un climat social tendu par les coupures d’électricité, la hausse des prix des denrées de première nécessité et le chômage de masse, la protestation a ensuite continué en prenant la forme de saccages de bâtiments et de biens publics ou de maisons de hauts fonctionnaires. Les événements du 23 juin ont donné naissance à un mouvement éponyme rassemblant les acteurs de la société civile et les membres de l’opposition derrière une revendication : la non-candidature d’Abdoulaye Wade aux prochaines élections. Ce dernier, après avoir fait réviser la constitution pour limiter le nombre de mandats à deux, entend briguer un troisième mandat et soutient que la réforme ne s’appliquera qu’à son successeur.
Dès les premières heures des manifestations, deux rappeurs, Thiat [1]. et Fou malade, ont été emprisonnés avant d’être relâchés quelques jours plus tard. Ces deux rappeurs sont les principales figures médiatiques du mouvement « Y’en a marre » né au début de l’année, et prolongeant le phénomène culturel Bul Faale [2]. En partie inspirés de la culture de rue américaine, les jeunes Sénégalais réinventent le rapport à la réussite, à la religion ou encore à l’africanité, en rompant avec les figures mythiques de la réussite telles celles de l’intellectuel incarné par le premier président socialiste Léopold Sedar Senghor. Les principales incarnations de ces bouleversements sont les lutteurs et les rappeurs. Le mouvement « Y’en a marre » est l’héritier direct de ces bouleversements et aussi leur traduction politique dans des formules habiles comme le NTS (Nouveau Type de Sénégalais) ou encore le Dass fananal [3] pour pousser la jeunesse à s’inscrire sur les listes électorales. Critiques à l’égard des marabouts et de leurs Ndiguel [4] ils affichent la volonté de rester à équidistance du parti au pouvoir et de l’opposition largement majoritaire au sein des collectivités locales. Leur travail de mobilisation a contribué largement au succès des manifestations du 23 juin.
[1] Thiat en wolof est employé pour désigné le cadet d’une famille
[2] Jean-François Havard, « Ethos “Bul Faale” et nouvelles figures de la réussite au Sénégal », in Politique africaine, n° 82, juin 2001, p. 63-77. L’expression Bul Faale est traduisible en français par « T’occupe pas ! ».
[3] Traduisible en wolof par « prévention ».
[4] Traduisible en français par « consigne ». Dans un pays à 95 % musulman les dignitaires religieux ont souvent été perçus comme des alliés de taille pour conserver le pouvoir.