Vers une scission dans l’Empire

Mise en ligne le lundi 5 mai 2003

Les manifestations anti-guerre du 15 février l’ont prouvé : l’auto-organisation de singularités libres est possible à l’échelle de la Terre. C’était un événement considérable, malgré tout ce qui s’ensuivit. Dans un texte-manifeste écrit quelques jours après ces manifs, j’ai repris le vocabulaire de Hardt et Negri pour lancer l’idée que les multitudes peuvent créer une scission dans l’Empire. Ceci dans un contexte où l’Aristocratie (les grandes sociétés transnationales) était affaiblie par les chutes boursières, alors que la Monarchie (le commandement politique et militaire de la planète) souffrait de fortes dissensions internes. Face au mépris affiché par les leaders américains, britanniques, italiens ou espagnols, je voulais encourager l’action démocratique de la Plèbe - à un moment où nous venions de démultiplier les scènes politiques du monde, en débordant les mécanismes traditionnels de la représentation.

Ce débordement des multitudes avait le caractère surprenant de tout événement véritable. Ce n’était pourtant pas inattendu. On venait seulement de franchir un nouveau seuil dans la constitution de la résistance réticulaire qui est devenue visible avec les mouvements contre la mondialisation néolibérale. Et nous voyons aujourd’hui combien de seuils il reste à franchir. Après la guerre en Irak, je crois toujours que les multitudes peuvent produire une scission dans l’Empire. Mais il s’agit de la _produire_, en Europe et dans le monde. Il faut saisir la chance du refus qui s’est manifesté pendant la guerre. Comment faire ? Ici je vais simplement parler du sens de trois mots, multitude, scission, Empire - en espérant que le travail sur les mots peut aider chacun à donner suite aux mouvements contre la guerre.

La multitude est une figure de la pensée politique. Mais elle est inséparable du cheminement des multitudes, c’est-à-dire, de l’ensemble de singularités se réalisant dans l’activité productive. Ce qui est nouveau, c’est la rencontre de la pensée et de la production. Le travail - la simple activité de gagner sa vie - n’est plus un objet de la politique, mais son point de départ, sa langue ou son principe même.

On sait que le travail contemporain fait appel à la créativité linguistique, à l’expression des affects, à la coopération spontanée. L’innovation, indispensable pour le capitalisme cognitif, vient de là. Mais on ne peut pas commander la créativité, l’expression, la coopération - on ne peut pas les soumettre à un régime disciplinaire. Au contraire, il faut favoriser l’insoumission. Et il faut élargir les possibilités de coopération, pour que chacun puisse franchir les distances géographiques, culturelles et économiques qui séparent les agents d’une équipe de travail contemporaine. La technique managériale consiste alors à créer un cadre très souple pour les relations productives. Mais il faut également essayer de surveiller ce qui se passe dans ce cadre, en réprimant les idées, les expressions et les comportements collectifs qui s’avèrent contre-productifs pour l’entreprise. La forme paradigmatique de ce cadre productif, c’est Internet. Ce sont des systèmes qui ont pour avantage d’isoler les individus en les reliant. Pourtant, le lien de la fibre optique est réel, comme la coopération qu’elle favorise. La mise en place de ce genre de cadre productif nous avait surpris d’abord, parce que cela permettait tant de liberté. Aujourd’hui on voit très clairement que cette liberté est toujours associée à un contrôle très personnalisé des employés, via des techniques de surveillance pointues.

Entre insoumission et surveillance, créativité et contrôle, vous avez l’une des contradictions internes du nouveau régime de production. Le fait qu’il met la pensée au travail garantit l’élargissement de la contradiction au-delà de l’activité salariée. Le travail immatériel tend à déborder ses cadres. André Gorz, dans son dernier livre, a des phrases assez jolies à ce propos : "Plus le travail fait appel aux talents, à la virtuosité, à la production de soi (...) plus ces capacités auront tendance à excéder leur mise en œuvre limitée dans une tâche déterminée". C’est ainsi que le travailleur "investira sa dignité dans l’exercice gratuit, hors travail, de ses capacités : journalistes écrivant des livres, graphistes publicitaires créant des œuvres d’art, informaticiens démontrant leur virtuosité comme hackers et comme développeurs de logiciels libres, etc." On peut sourire devant cette image de "graphistes publicitaires créant des œuvres d’art". Les résultats sont effectivement variables. La première expression de cette contradiction était un épanchement de narcissisme collectif, une idéalisation de l’interactivité. On l’a vu reflété sous des formes caricaturales dans le monde de l’art, où les "publicitaires créant des œuvres" ont eu leur heure de gloire, tout au long des années 90. Mais quelque chose a peut-être changé depuis lors.

Le travailleur immatériel, qui à force de penser, parler et créer en bossant finit par délaisser son travail pour pratiquer son art, ressent très vite la fragilité de sa position. Rien ne le permet de survivre en faisant ce qu’on lui avait pourtant encouragé à faire. Faisant réflexion sur sa propre situation, il peut alors rencontrer beaucoup de gens : d’abord des individus marginalisés par l’effet de cette même contradiction, puis toutes sortes d’autres personnes, qui n’ont jamais été pleinement intégrées dans le capitalisme cognitif. C’est en faisant la comparaison entre sa propre situation et celle des autres que l’on arrive à une lecture plus globale des rapports sociaux contemporains, avec leurs hiérarchies d’inclusion/exclusion distendues à l’échelle du monde. L’expérience personnelle de la marginalité, de la précarité, peut favoriser toutes sortes de solidarités, proches ou lointaines. Ce moment de la politisation correspond à une sortie du cadre productif imposée par la gestion capitaliste. Mais ce qui devient très intéressant alors, c’est de continuer de mettre la pensée au travail. Seulement, le travail est devenu autonome : et il consiste à tisser des réseaux alternatifs, en vue de solidarités nouvelles et d’expressions contestataires.

C’est au même moment que le concept de la multitude peut devenir doublement utile pour les multitudes, comme concept ontologique et comme concept de classe. En tant que concept ontologique, la multitude indique un plan d’immanence où la singularité humaine découvre son potentiel et sa chance fragile - c’est-à-dire, la possibilité de poursuivre son individuation à travers la coopération avec d’autres. Mais en tant que concept de classe, la multitude indique tout ce qui fait obstacle. Ce qui fait obstacle, c’est l’Empire, c’est-à-dire, les techniques de contrôle mises en œuvre par les entreprises et par les états. On appelle cela le biopouvoir : toutes les tentatives d’encadrer, de canaliser et de parasiter la puissance créatrice des singularités qui coopèrent. Aujourd’hui, le biopouvoir prend les formes explicites de la surveillance et de la police. Non seulement les travailleurs pendant leur temps de travail seront surveillés ; mais toute la population sera surveillée, alors qu’elle passe à travers les systèmes de communication ouverts. Et qui dit surveillance, dit police. Pour les multitudes des mouvements contre la mondialisation du capital, le pouvoir impérial a le visage parfaitement standardisé des robocops, ceux qui ont effectué la répression à Seattle, à Nice, à Göteborg, à Gênes, partout. Mais à travers le viseur du robocop, ce qu’on peut voir - en plus des yeux - est une mutation impériale dans la forme de l’état.

Ici je vous renvoie au livre de Rob Jessop, The Future of the Capitalist State. Jessop analyse le passage d’un état national keynésien du welfare, à un état postnational schumpeterien du workfare. Pourquoi schumpeterien ? Parce que l’état contemporain se fiche de la demande effective des travailleurs comme il se fiche de l’assurance sociale ; sa préoccupation, c’est de favoriser l’innovation entrepreneuriale, que Schumpeter a mis en avant comme source de la plus-value. Mais cette innovation, essentielle à la concurrence, est le fait d’une petite partie de la population, qui est marquée en outre par une assez forte tendance à la défection. Dès que les gens ne travaillent pas, il ne s’agit plus pour l’état de s’occuper de leur bien-être, de leur welfare ; mais au contraire, il faut les pousser au travail par des moyens coercitifs, ce que Tony Blair appelle le workfare. Ainsi l’état impérial prend la figure d’un gestionnaire supérieur - un rôle impératif sous le régime postnational de concurrence réticulaire, qui est l’aspect strictement capitaliste de l’Empire. Pourtant cette forme de l’état impérial n’est pas stable, ni même viable. Elle est grevée de contradictions grotesques, qui font que l’innovation, le nerf de la concurrence, devient inévitablement le nerf de la guerre.

Là se trouve, à mon sens, l’une des ironies majeures de notre époque. Les multitudes, comme Toni Negri ne cesse de l’expliquer dans ses écrits, sont incommensurables : leurs expressions immatérielles, leurs innovations coopératives sont irréductibles au temps de travail et donc au salaire horaire. Cette démesure des multitudes peut être comprise depuis plusieurs angles. D’un côté, elle traduit l’énorme potentiel productif de la connaissance, sédimentée notamment dans la technique : et comment évaluer la "productivité" du doigt qui actionne une machine ? D’un autre côté, elle remet en jeu, au cœur même des relations sociales, l’indétermination de l’expérience esthétique : et comment juger "objectivement" de la valeur de différentes expressions ? Ainsi le travail est découplé du salaire, il tend à devenir autonome. Mais tout au long des années 90, ce même découplage, cette absence de mesure, a encouragé la spéculation financière, favorisant les évaluations les plus exagérées de certaines filières, notamment celles où la haute technologie véhicule l’expression humaine. Le krach de la nouvelle économie, survenu au milieu de l’an 2000, a été suivi d’un ralentissement général, mettant fin à de véritables années folles. Peu après le président Bush, mal élu et faisant face à une récession certaine, a trouvé dans le terrorisme du 11 septembre, et dans l’état d’exception qu’il justifie, le moyen rêvé d’asseoir sa présidence - et plus largement, le moyen d’imposer la vision disciplinaire des néoconservateurs américains. Car c’est la guerre, et sans doute la guerre seule, qui permet d’imposer une discipline étatique au travail autonome.

Que faire alors ? Dès le début de la marche guerrière sur le peuple et le pétrole irakiens, les multitudes ont réagi, en débordant tous les cadres du consensus politique, en se saisissant de tous les réseaux de communication. En Europe les mobilisations ont été particulièrement fortes : car on se souvient des années trente, et on reconnaît l’état d’exception, la tentative d’imposer une discipline étatique. La Grande Bretagne a vu la plus grande manifestation de son histoire ; l’Italie et l’Espagne ont été secouées à répétition ; et la France, l’Allemagne et la Belgique ont traduit l’opinion publique en opposition politique, au sein de l’Onu, de l’Otan et de l’Union Européenne. Ces dissensions au sein du commandement politique et militaire sont nouvelles : elles marquent un premier pas, l’ouverture d’une chance fragile. Mais s’agit-il là d’une véritable scission dans l’Empire ?

Il faut regarder la réalité : depuis le début des années 90 l’Europe est devenue de plus en plus un miroir des Etats-Unis. C’est-à-dire, un bloc régional de libre-échange qui s’échafaude selon les règles de la concurrence impériale. Ce virage néolibéral est habillé de chartes sociales, mais elles ne pèsent pas lourd. Et le risque qui se profile avec tout accès de chauvinisme européen, quels que soient ses accents pacifistes ou anti-américains, c’est que des pays comme la France, l’Allemagne et la Belgique en viennent à former un centre faussement social-démocrate, bétonné autour de quelques industries protégées - l’armement en tête - et vivant en réalité de l’exploitation de ses marges, que celles-ci soient internes ou externes. Le danger, c’est de voir la classe politique existante utiliser les formules hégémoniques de toujours pour reconduire la hiérarchie actuelle d’inclusion/exclusion, à l’échelle du continent. Ces hiérarchies, forgées selon le vieux modèle fordiste, se protègent à la pointe de fusils. Ainsi, comme prévu, la France, la Belgique, l’Allemagne et le Luxembourg se sont réunis mardi 29 avril, pour parler d’une force militaire autonome. Dans Le Monde daté du même jour paraissait un texte intitulé "Défense européenne : il est grands temps d’agir !" Libre tribune pour quatre PDG de l’armement, nos représentants de toujours.

La vraie vie est ailleurs. La politique des multitudes consiste à s’opposer aux techniques de contrôle, à s’en échapper - mais de telle manière que la production de cet exode soit elle-même linguistique, affective, coopérative. L’intérêt des manifestations récentes est là  : dans ce qu’André Gorz appelle "l’exercice gratuit" des facultés de chacun. Mais l’auto-organisation de cette résistance n’est qu’un avant goût. Une véritable scission dans l’Empire passera par une transformation des formes spécifiques de la redistribution et du contrôle étatiques, pour autant qu’elles fixent les cadres de la vie productive. Il faut se défaire de l’état schumpeterien postnational du workfare, qui soutient la concurrence généralisée et la guerre. Et cela veut dire, mener des luttes politiques sur les terrains circonscrits de la démocratie représentative, sans oublier que la force des multitudes, c’est de déborder les frontières. Le défi du vingt-et-unième siècle, en Europe comme ailleurs, c’est de construire des infrastructures sociales qui favorisent la libre démesure, en dehors de toutes les formes de captation.

Quelques textes de référence, par ordre de pillage :

- "We Plebians", diffusé sur nettime et multitudes-infos le 19 février 2003.
- Paolo Virno, Grammaire de la multitude, Paris, l’Eclat, 2002.
- André Gorz, L’immatériel : connaisssance, valeur et capital, Paris, Galilée, 2003.
- Bob Jessop, The Future of the Capitalist State, Cambridge, Polity Press, 2002.
- Toni Negri, Pour une définition ontologique de la multitude, in Multitudes n° 9, 2002.



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