Vers la révolution du revenu garanti ?

-Mercredi 5 avril 2006
Mise en ligne le jeudi 6 avril 2006
par  Jean Zin

Le débat entre enfin dans sa phase décisive où ce n’est plus seulement la précarité des jeunes mais la précarisation de toute la société qui est en cause et la nécessité de trouver de nouvelles protections contre cet état de fait insupportable. Il n’est plus possible de s’en tenir à des positions libérales ni au simple conservatisme. Pour l’instant le modèle inaccessible semble être celui du Danemark, c’est-à-dire d’une grande liberté juridique équilibrée par des syndicats puissants, une grande flexibilité des emplois associée à tous les moyens du développement humain. L’idée d’un contrat unique où l’on gagne des points à mesure qu’on reste dans la même entreprise ne fera que renforcer la précarité des plus précaires. C’est aussi le reproche qu’on peut faire à la revendication d’une sécurité sociale professionnelle qui représente bien ce qu’il faut faire (assurer une continuité du revenu "au-delà de l’emploi") mais avec le même inconvénient de protéger surtout les plus protégés, les insiders, en laissant de plus en plus d’exclus à l’extérieur, outsiders sans droits et sans avenir.

Il n’est pas possible de tolérer ceci plus longtemps et il est temps d’affirmer, comme un nouveau droit de l’homme, le droit à un revenu décent, revenu d’autonomie sans lequel il n’y a pas vraiment de droits. Cela semble encore trop utopique et pourtant c’est une revendication qui insiste et gagne de plus en plus de partisans, revendication qui devrait s’imposer dans le contexte actuel car le revenu garanti n’est pas seulement l’instrument de la lutte contre la précarité et la misère, c’est surtout un renversement complet de logique de la sécurité sociale au développement humain, c’est l’investissement dans la personne, dans son autonomie et sa créativité exigés par le devenir immatériel de l’économie à l’ère de l’information où les travailleurs du savoir sont destinés à la résolution de problèmes dans un environnement incertain.

De deux choses l’une. Soit les protections sociales sont attachées à l’emploi avec les conséquences d’inégalité et d’exclusion que nous connaissons, soit les protections sociales sont attachées à la personne et cela doit se traduire au minimum par un revenu garanti, au mieux par les moyens d’un développement humain (développement des capacités, de l’autonomie individuelle et des moyens de valorisation de ses compétences).

Bien sûr si ce n’est plus l’entreprise qui procure les protections sociales, il devient plus difficile de justifier les charges sociales financés sur les salaires. Le financement par l’impôt devrait se substituer aux cotisations salariales et donc à la gestion de la sécurité sociale par les syndicats qui devront disposer d’autres ressources et services. C’est bien l’ensemble de la construction qui est en cause, on comprends que ce n’est pas ce qui peut se faire à froid.

Il est bien clair que personne ne veut d’un revenu garanti, cela choque les convictions précédentes, de même qu’il était impensable pour un moine qu’on puisse ne pas éprouver de peine dans le travail considéré comme une nécessaire pénitence ! On peut se dire qu’il est inutile de tout chambouler et qu’il est plus simple de traiter séparément retraite, chômage, travailleurs pauvres, insertion, allocations familiales, etc. (c’est sûrement ce qui se passera). Pourtant on rate ainsi l’essentiel car le revenu garanti n’est pas seulement une mesure symbolique, c’est une rupture effective, une refondation des droits sur la personne, une toute autre logique économique, une "inversion de la dette" mais surtout une révolution dans la production permettant le développement des activités autonomes (informaticiens, créateurs) et facilitant la relocalisation de la production (artisanat, agriculture biologique, etc.).

Il est amusant de voir que des Verts voudraient par réalisme économiciste revenir en arrière sur la revendication d’un revenu garanti, rejeté dans un avenir utopique, pour se contenter d’améliorer les minima sociaux, au moment même où la revendication commence à trouver un écho dans la population, est reprise explicitement par Yves Cochet par exemple, et pourrait s’imposer dans la lutte actuelle contre la précarité.

Ce n’est pas tant parce qu’il est la seule réponse à l’insécurité économique qui se développe que le revenu garanti s’impose malgré son caractère révolutionnaire et la difficile rupture idéologique qu’il implique, mais c’est surtout parce que cela correspond aux exigences écologiques de décroissance matérielle, de sortie du productivisme salarial, tout autant qu’aux exigences des nouvelles forces productives immatérielles basées sur l’autonomie cognitive, les relations et les interactions sociales, nouvelles forces productives qui n’ont rien à voir avec l’ancienne force de travail proportionnelle à une production qui devient au contraire aléatoire, en tout cas non-linéaire, production sociale d’ordre statistique comme dans le domaine artistique où il n’y a qu’une réussite pour des milliers d’échecs mais où cette réussite peut se répandre partout presque immédiatement et profiter à tous. Dire que le revenu garanti peut être la base d’une production alternative implique qu’on ne peut en rester au revenu garanti, il faut lui associer des institutions comme des coopératives municipales, les instruments d’une production effective, relocalisée. Le revenu garanti n’est donc pas tout, il est nécessaire à la sortie du salariat mais n’est pas suffisant pour vivre une vie humaine qui a besoin de reconnaissance sociale et de valorisation de ses compétences. C’est un nouveau système qu’il faut construire, sur d’autres rapports de production.

Quelle écologie supporterait l’absence de revenu garanti ? S’il faut se préoccuper de la qualité de la vie des générations futures, ce n’est pas pour négliger les générations actuelles et supporter le développement de la misère au coeur de nos pays riches. Ceux qui pensent que distribuer un revenu garanti encouragerait la consommation devraient avoir honte étant donné le montant de ce revenu qui n’a rien de luxueux (600€ pour Yves Cochet, ce qui semble un minimum, 750€ serait plus humain). D’ailleurs ce sont les familles qui se substituent en général à un Etat défaillant, aggravant les inégalités sociales. Par contre, de rendre les pauvres indépendants du salariat est certainement un facteur de décroissance important, beaucoup plus que la réduction du temps de travail, de la population ou des consommations qui entretiennent l’illusion qu’on pourrait rester dans le même système en modèle réduit alors qu’il faut construire une alternative, d’autres rapports sociaux.

Le revenu garanti se trouve au noeud de la révolution des droits sociaux à l’ère de l’information et de la relocalisation de l’économie, accédant à de nouveaux droits individuels permettant de retrouver un avenir, une nouvelle dignité refusant de laisser des hommes dans la misère, procurant une nouvelle convivialité dans les rapports humains en même temps que les moyens d’une sortie du productivisme et de la création immatérielle.



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