Utopies de marché, utopies morbides

Mise en ligne le dimanche 23 avril 2006
par  Mortibus
La « fin de l’utopie », proclamée en même temps que la « fin de l’histoire » et autres fins ou morts du sujet, a suscité des réactions politiques paradoxales et à la hauteur de ce symptomatique post-déboire. Il ne semble pas trop caricatural de dire qu’à « gauche » le mot utopie s’est alors chargé d’un sens positif inébranlable et d’une nécessité militante digne du mégaphone, sans donner lieu pour autant à autre chose qu’un remplissage par le vide de cette coquille mirifique (l’idéologie multiculturaliste en est un exemple, l’idéologie du sport populaire un autre, complémentaire

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1 Tandis qu’à « droite », en stricte inversion, l’on décriait tant et plus les horreurs de l’utopie et de ses doux rêveurs devenus massacreurs, tout en faisant circuler des produits utopiques d’un nouveau genre, disons trop réel2 plutôt que surréel (nouvelle économie, économie sociale de marché, ordolibéralisme, libertarisme par exemple). Cela se passait dans les années 80-90, l’utopie renvoyait alors sans cesse à l’autre face du capitalisme, le communisme et ses mutations rhizomatiques. Aujourd’hui, on peut constater que le retard pris par la «  gauche » pour faire circuler sur le marché du bien-être un certain nombre d’utopies clé en main, qui sont autant d’ego-trip3 (un peu bo-bos, un peu lib-libs) de substitution aux Grands soirs et Grands matins bureaucratiques, aux défilés glorieux et à la lutte des classes sous-contrôle, est partiellement rattrapé, notamment grâce à l’imagination new-age débordante des camps altermondialistes (l’utopie des SEL, l’utopie des agricultures bio ou permanentes, l’utopie de la décroissance, les toilettes sèches et les yourtes, etc.) et celle plus branchée, plus pornochic aussi, de la hype4 délurée et provocicatrisante. Mais pour autant, la lutte est inégale face au système marchand et aux industries culturelles qui se sont emparés facilement et avec un empressement avide des oripeaux de l’utopie et déclinent chaque jour le thème du rêve à portée d’emprises et de molles bourses, sous l’œil béat des droites ultralibérales (utopie de la communication cybernétique, utopie du génétiquement modifié, du clonage, de l’eugénisme, etc.).

La situation de l’utopie semble en tout cas bien loin de l’enterrement. Mais n’est-elle pas cependant plus morbide que jamais ? Sans doute, la ténacité des utopies contemporaines rend-elle compte d’une métamorphose du contenu vivace et de la «  raison émouvante5 » de l’utopie. Nous pourrions avancer une raison à cela, évoquée par Marcuse à la fin des années soixante6 : les forces matérielles et intellectuelles, scientifiques et technologiques sont techniquement présentes pour tirer le réel vers l’irréel d’ une société libre, une société délivrée du règne de la nécessité et de l’anathème du travail aliéné ; ce qui était impossible aux XVIIIe et XIXe siècles ne l’est plus aux XXe et XXIe (supprimer la pauvreté et la détresse, supprimer la sur-répression, etc.) ; c’est en ce sens que l’utopie, qui qualifie entre autre des projets de transformation sociale impossibles, des projets de transformation qui contredisent les lois scientifiques du moment, semble tendre vers de nouveaux commencements, vers de nouveaux désirs ; mais si ce « saut » de l’utopie ne se réalise pas parce que la société établie se mobilise entièrement contre sa propre libération, alors l’utopie peut aussi hanter le monde comme un mort-vivant, comme un zombie, avide de chair fraîche (d’où le revival d’un King Kong doublé d’un T-Rex porté à l’écran à grands frais). Le contenu morbide des utopies sur le marché du bien-être pourrait alors se comprendre comme une sorte de maladie auto-immune de cette utopie de la libération ; maladie déclenchée par un système capitaliste qui ne cesse de fuir en avant. Où l’utopie se confond à l’atopie.

Contrairement aux utopies de libération qui se lovent dans les drapés impurs de la raison émouvante pour « culbuter le réel » dans un demi-sommeil ou un rêve éveillé, l’utopie de marché, plutôt starlette ubiquiste que starets lubrique sur son île, se repère comme nulle autre par les brillances, reflets et éclats solennels d’une raison vitrifiée aux néons aveuglants de la marchandise (du spectacle comme accumulation de marchandises). Quand l’une fait des échappées belles « hors-là » du réel contre le réel, projetée sur l’amante imprenable du possible par les forces toutes obscures du désir libertaire ressourcé à l’Éros, l’autre se pétrifie dans les postures de bronzette, à l’horizontal du monde, comme une flèche tendue dans l’arc défensif du réel, prête à se laisser propulser sur l’ennemi, surgonflée du désir thanatique d’asservissement, de servitude - la volontaire aussi - et d’anéantissement des intrus. Une bonne et belle utopie de marché ferme les yeux sur un monde prévu pour lui faire le plaisir de se réaliser, comme dans un rêve de réussite. D’ailleurs, c’est bien le rêve de réussite accomplie que l’utopie de marché distille sans se lasser, quand l’utopie de libération expose et explose le jeu permanent du rêve dans des langages si singuliers qu’ils semblent, aux yeux durs des positivistes, cultiver l’échec ! Exemple (qui doit même servir d’exemple utopique d’exemple, car si l’on ne s’en tenait qu’à celui-ci pour illustrer l’usinage culturel de la réussite, nous aurions sans doute déjà effectué un saut qualitatif d’importance) : l’utopie de libération qu’est la Dialectique négative7 de Theodor W. Adorno, en ce sens qu’elle correspond à cette aspiration profonde de l’utopie vers la non-identité, toute sa recherche éperdue d’une écriture paratactique et aphoristique subvertissant le réel plutôt que de s’y complaire ou de l’affirmer, est qualifiée par Ernst Bloch, grand chantre de l’utopie positive, de « métaphysique de l’échec8 ». à l’inverse, l’Experimentum mundi de Bloch est sans conteste la voix philosophique réussie de son allégeance au diamat de la RDA communiste « progressiste » et scientifique qui offrait la liberté en pâture au KGB et suivait les cours des marchés internationaux plus assidûment que les cours dudit philosophe. Nul doute que quand Adorno dit : «  La nostalgie matérialiste de saisir la chose veut le contraire : ce n’est que sans image qu’il faudrait penser l’objet dans son intégrité. Une telle absence d’images converge avec l’interdit théologique des images. Le matérialisme le sécularisa en ne permettant pas qu’on dépeigne positivement l’utopie ; c’est là le contenu de sa négativité9 », il se situe plus loin de l’utopie de marché que lorsque Bloch pérore d’un ton (de cours) martial : « Résistant à l’errance qui finirait par la précipiter dans le néant, le sens processuel et final positif de son possible permet à la liberté de se tenir droite, de marcher la tête haute, et grâce à l’ordre qu’il introduit en elle, il en fait l’orthopédie de cette marche la tête haute10. » Les marches têtes droites et en ordre ne conviennent à la liberté que lorsqu’elle s’est déjà reperdue. L’utopie de libération serait la non-identité du sujet, tandis que l’utopie de marché est l’achèvement du devenir identique de l’homme : I am what I am comme le propose si vulgairement le slogan des illustrissimes professionnels de l’ascension sociale et de la réussite spectaculo-financière. Le socialisme réellement (in)existant, propagandiste de l’utopie marxiste mécanisée, était aussi une utopie de marché, une utopie positive de l’accumulation et de l’achèvement - l’excellent indice de productivité sportive de l’URSS sur la scène internationale aurait dû suffire à le comprendre à l’époque ; mais cet indice fait encore palpiter les cœurs anabolisés d’une gauche française utopisant minablement sur le miracle financier de l’olympique « Paris 2012 »11. Ce genre d’utopie a réussi à l’endroit même où Adorno persistait à échouer, à savoir dans la raison spéculative12, pure, froide, sèche et performante. Il est donc encore de notre responsabilité de persévérer dans cette métaphysique de l’échec, maintenant que le spectacle (au sens de Debord) nous somme de mater urgemment celles et ceux qui feraient obstacles à nos frénésies de quart d’heure de célébrité : l’utopie de libération est une utopie négative - elle est sans visage, sans image, bilderlos. Si elle se manifeste dans des constructions ad hoc et ad hominem (la New Babylon de Constant et les tentatives situationnistes d’urbanisme unitaire) elle ne s’y épuise nullement et fuit les idéologies réalistes sans jamais perdre en rationalité (é)mouvante.

Ainsi est-elle aux antipodes d’un « mouvement de l’utopie concrète » affirmant, sous la plume mégalomane d’un Roland Castro assez castreur pour se présenter aux élections présidentielles de 2007, qu’aujourd’hui « le temps libéré l’emporte sur le temps servile13 » et profitant de ce constat à l’emporte-pièce branché sur son délire post-mittérandien pour vouloir/pouvoir fabriquer du POUR, du devoir sacré, de l’espace sanctuaire, de l’Europe identitaire, du culte laïc, du Dieu et du Sur-moi, du service civique, du droit à l’urbanité pour tous, de l’école à honorer, une fiscalité de lien social, de la langue latine à côté de l’anglais, et j’en passe, le tout sous la bannière haut brandie d’un réenchantement du monde14 aussi débandant que celui qu’Angela Merkel a programmé pour l’Allemagne et que Laurence Parisot nous promet du haut de son siège de cuir - gare aux utopies des femmes de fer qui nous promettent pimpantes pomponnées l’âge puant de l’or et de l’argent. Cioran est ici de rigueur pour décrire la situation : « Aujourd’hui, réconciliés avec le terrible, nous assistons à une contamination de l’utopie par l’apocalypse : la “nouvelle terre” qu’on nous annonce affecte de plus en plus la figure d’un nouvel enfer15. »

Notes :

1- Cf. Fabien Ollier, L’Idéologie multiculturaliste en France. Entre fascisme et libéralisme, Paris, L’Harmattan, 2004.

2- Cf. Annie Le Brun, Du Trop de réalité, Paris, Stock, 2000.

3- Cf. Luis de Miranda, Ego trip. La société des artistes sans œuvre, Paris, Max Milo éditions, 2003.

4- Écoutez absolument le morceau intitulé Hype dans le premier album d’Eiffel, Abricotine, Labels, 2001.

5- Roger Dadoun, L’Utopie, haut lieu d’inconscient. Zamiatine, Duchamp, Péguy, Paris, Sens et Tonka, 2000.

6- Cf. Herbert Marcuse, La Fin de l’utopie, traduit de l’allemand par Liliane Roskopf et Luc Weibel, Neuchâtel/Paris, Delachaux et Niestlé éditeurs, éditions du seuil, 1968.

7- Theodor W. Adorno, Dialectique négative, 1966, traduit de l’allemand par le groupe de traduction du collège de philosophie, Paris, Payot, 1992.

8- Ernst Bloch, Experimentum Mundi. Question, catégorie de l’élaboration, praxis, 1975, traduit de l’allemand par Gérard Raulet, Paris, Payot, 1981, p. 116.

9- Theodor W. Adorno, Dialectique négative, op. cit., p. 163 sq.

10- Ernst Bloch, Experimentum Mundi, op. cit., p. 136.

11- Cf. Fabien Ollier, La Maladie infantile du Parti communiste français : le sport, 2t., Paris, L’Harmattan, 2003-2004.

12- Cf. Philippe Riviale, Passions d’argent, raison spéculative, Paris, L’Harmattan, 2000.

13- Roland Castro, J’affirme. Manifeste pour une insurrection du sens, Paris, Sens et Tonka, 2005, p. 41.

14- Ibidem, p. 19, 33, 35, 46, 49 sq., 94 sqq., 155-158.

15- Cioran, Histoire et Utopie, 1960, Paris, Gallimard, 1999, p. 119.



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