Pour sa 34ème livraison, Multitudes fait peau neuve. Après la maquette dessinée par Aris Papathéodorou prolongée par Nadège Mazars (les 10 premiers numéros), et celle de Jean-Marie Courant (numéros 10 à 24) prolongée par Myriam Barchechat, c’est donc à un nouveau graphiste que nous faisons appel. Un remerciement particulier va ici à Jean-Marie Courant (Regular) qui a autorisé la prolongation de sa maquette pendant deux ans. Le temps pour la revue d’organiser un appel d’offre dans les règles de l’art auprès de cinq graphistes [1]. Une sélection finale entre trois finalistes, a permis de choisir l’équipe de Frédéric Bortolotti du Studio Labomatic. Bienvenu à ce graphiste dont le travail peut être vu sur le site de Labomatic (http://www.labomatic.org/). L’exercice est difficile, car la maquette de Regular est un petit chef d’œuvre qu’on suit désormais à la trace dans d’autres revues.
Sans renoncer à sa sobriété, sans céder aux sirènes du magazine, sans revenir sur sa volonté d’offrir des textes solides (y compris longs) sur des sujets difficiles, Multitudes dans sa troisième maquette est très légèrement plus large, avec une couverture en quadrichromie et un intérieur en bichromie. Nous nous éloignons un peu du livre, car si ce type de présentation austère sied bien à des numéros spéciaux, l’ambition de Multitudes est d’être une revue trimestrielle, de caractère généraliste. Nous sommes ravis que des numéros soient vendus et distribués à la commande comme un livre, mais c’est une relation plus fréquente avec le lecteur que nous recherchons et dont il existe un besoin puissant dans le siècle. Les principes qui ont guidé la maquette ont été les suivants : 1) Augmenter la lisibilité immédiate : a. Le sommaire réintègre la quatrième de couverture. En revanche, la première de couverture concentre toutes les indications techniques comme précédemment. L’image de couverture, toujours en rapport avec icônes, est partiellement occultée pour inviter à sa redécouverte quand on déplie le rabat. b. Le principe d’un changement de couleur à chaque numéro (sauf pour icônes qui reste sur fond blanc), qui permet de les différencier, est étendu de la couverture aux pages intérieurres. c. Un usage plus important du corps gras et de la taille des titres. 2) Une identification plus forte des rubriques, de sorte que lecteur sache immédiatement où il se trouve. a. Une plus forte différenciation des rubriques (en tête / majeure / mineure) par l’usage de la couleur dans les intertitres, les notes, le nombre de colonnes (simple colonne sur l’en tête, deux colonnes sur majeure et mineure), par des sommaires intermédiaires, par un filet pris dans la reliure (de la couleur du numéro pour la majeure, blanc pour la mineure). Les textes en trois colonnes sont réservés aux rubriques informatives (biolines et résumés). b. La rubrique icônes dont l’importance et le succès ne sont plus à présenter ici est aisément repérable puisqu’elle demeure sur fond blanc (reproduction de clichés oblige) quelle que soit la couleur de fond du numéro. Son sommaire est annoncé en amorce de chaque numéro, après l’en tête.
3) Un rythme et une variété plus forts qu’auparavant. On picore dans un livre, choisissant au hasard d’une page un passage soigneusement camouflé dans l’uniformité de la maquette (aux belles pages des chapitres près). On feuillette une revue en se laissant guider par le rythme qu’a su lui imprimer la maquette et sa direction artistique, comme par les diverses rubriques qui forment contraste. Nous avons voulu une vraie revue, au plein sens du terme, y compris comme objet.
Un dernier mot technique : une rubrique nouvelle, Dissonance, juxtaposant sur la page de gauche et de droite, des points de vue contrastés n’a pas encore été introduite. Cette 34e livraison de Multitudes est un essai. Certaines innovations devront faire leur preuve pour vaincre les résistances d’une partie du comité de rédaction qui tient à ne pas sacrifier l’esprit et la rigueur de la revue à des impératifs mcluhaniens de communication, de lisibilité, de clarté qui sont rabâchés partout usque ad nauseam. Nous invitons les lecteurs à réagir à cette nouvelle maquette sur le site http://multitudes.samizdat.net Certes, le prix de Multitudes passe de 12 à 15 euros, mais le tarif des abonnements, lui, ne bouge pas. L’expérience de la baisse que nous avons opérée lors du changement d’imprimeur nous a montré que le seuil déclencheur devrait se situer nettement en dessous de 10 euros, ce qui est proprement impossible tant que le tirage ne dépasse pas les 5000 exemplaires. Nous faisons déjà un effort sans équivalent pour les revues de même type en mettant les numéros disponibles gratuitement en ligne au bout d’un an. Dans la situation compliquée sur le plan commercial des revues de sciences humaines, de l’édition savante (c’est-à-dire qui ne se contente pas de vendre des savonnettes) en général, avec des subventions publiques qui ne sont pas des béquilles éternelles, il est vital que Multitude conquière un lectorat stable d’abonnés et d’acheteurs nettement plus importants qu’actuellement (environ 700 à 800 exemplaires en moyenne dont 350 abonnés). L’écho rencontré par la revue et sa réputation valent mieux. La situation lamentable de la politique à gauche, la vulgarité de la culture à droite, demandent un brassage des générations autour d’une volonté farouche, intraitable de qualité intellectuelle tout court, sans phrase. Une nette augmentation de l’audience de la revue est possible à travers les canaux très diversifiés désormais de sa distribution (pay per page sur le site de Cairn, abonnements et vente au numéro par Dif’Pop’, distribution en librairie par les Belles Lettres, sans compter bien sûr l’accès gratuit en ligne aux numéros). Dans nos cartons, un beau projet est en train de mûrir : celui de faire Multitudes International en langue anglaise, car la taille du lectorat français est très étroite. Mais n’anticipons pas. Cet effort de renouvellement touche aussi, parallèlement, le site Internet de la revue, qui permet de consulter gratuitement la collection complète des numéros. Il répond au principe d’une harmonisation tant avec la version papier qu’avec la version en ligne d’icônes mise en place pour la Documenta 12 (2007).
Nous savons bien toutefois qu’une revue n’est pas simplement une belle maquette. Il faut avoir envie de continuer après 34 numéros (plus un numéro hors série), c’est-à-dire 8 000 pages plus tard ! Yves Citton dit, à la suite de ce prière d’insérer de la nouvelle maquette, nos envies de Multitudes en vie.
Chercher comment ça résiste ? Comment faire que ça résiste mieux ? Surtout : comment faire de la résistance une force d’affirmation ? Comment faire exploser les fausses alternatives où l’on enferme nos " choix " (marché ou État, liberté ou égalité, libéralisme ou anti-libéralisme, peuple ou multitude, Coke ou Pepsi) ? Penser pour déjouer les paradigmes, pour dérouter le binaire, pour fragmenter le molaire (pour attaquer ses propres certitudes passées). Penser pour tracer des diagonales, pour transversaliser. Penser pour inventer : pour découvrir du nouveau, pour frayer de l’inédit, pour imaginer de l’inouï. Lancer des idées (folles), insérer des germes (incontrôlés), diffuser des virus (de problématisation). Proposer : un revenu garanti, universel et inconditionnel ; l’hypothèse d’une nouvelle grande transformation du capitalisme (cognitif) ; un redéploiement radical de l’écologie politique ; un devenir-postmédiatique de la communication ; une subversion du travail par l’intermittence ; une reconfiguration de l’agir urbain ; une politique des métropoles ; un agir par le canular (hoax) ; mille tournants extradisciplinaires des pratiques artistiques ; dix mille renaissances des réseaux autochtones - des bricolages et des court-circuitages par multitudes interposées.
Faire une revue pour écrire ensemble, pour se lire ensemble, pour (faire) découvrir des plumes et des pensées du dehors, proches et lointaines. Se donner tous les trois mois le temps de la réflexion. Construire des thématiques récurrentes, les revisiter pour les préciser et les ajuster. Construire une communauté de lecture (au-delà du comité de lecture), donc de lecteurs, de vecteurs d’informations et de changements. Nourrir la revue de ses lecteurs. Nourrir la revue de ses lectures d’une multitude hétérogène d’auteurs-lecteurs antérieurs (Deleuze et Guattari, Foucault, Simondon, Cavell, Marx, Tarde, Virno, Althusser, Deligny, Negri, Diderot, Whitehead, Spinoza, liste in progress). Lire pour rebondir. Donner à penser pour mieux (ap)prendre à réfléchir. Favoriser l’émergence d’un intellect collectif en animant un espace d’entre-lectures (intel-lectif) et de lectures-avec (col-lectif). Savoir que l’intelligence ne peut émaner que d’une multitude.
Continuer Multitudes, qui persévère dans l’être depuis l’an 2000, et qui continuait Futur antérieur (1990-1998). Continuer les déplacements multiples qui nourrissent cette persévérance : de l’opéraïsme italien au nomadisme parisien et à la connexion planétaire. Continuer à faire circuler des articles, des dossiers, des écritures à travers un comité de rédaction disséminé du Japon au Brésil, en passant par la Hollande, l’Angleterre, la Réunion, les USA ou l’Australie. Continuer à ne pas renier les joies, les espoirs, les exigences, les forces et les grandes transformations qui ont émergé dans les années soixante. Continuer à effectuer le grand (et lent) renversement qui, depuis La Boétie et Spinoza, révèle et déplace la réalité du pouvoir dans la puissance de la multitude.
Envie de se connecter plus facilement aux lecteurs. Construire davantage de ponts, mieux baliser l’espace de lecture : mettre la mine à ciel ouvert. Se donner un peu plus d’air. Continuer à pisser contre le majoritaire, mais lui faire voir aussi qu’il " découvre " aujourd’hui les évidences dont nous partions il y a 10, 20 ou 30 ans pour lancer notre réflexion (menaces environnementales globales, insoutenabilité du productivisme, problèmes et richesses du multiculturalisme, centralité de l’économie de la connaissance). Dès lors que l’époque vient (lentement) à nous (sans encore le savoir), faire un effort pour casser quelques murs, ouvrir quelques portes, planter une ou deux flèches. S’obstiner dans le pari (sans illusion) d’une revue minoritaire par et pour la multitude.
Garder un gros dossier de cent pages en guise de majeure, un ou deux dossiers clandestins passés sous le déguisement de mineures. Envie de recadrer le propos par de nouvelles rubriques. Envie de mieux marquer le rôle central joué dans nos analyses par les politiques expérimentales : ce qui résiste partout, ce sont des expériences nouvelles du politique, des bricolages, des montages pratiques, des agencements concrets, improvisés sur le terrain, qui sont les têtes chercheuses de la pensée politique. Faire voguer un navire en eaux internationales pour décriminaliser l’avortement au large de législations oppressives ; pirater des adresses Web pour court-circuiter les flux d’information ; plaquer les taux et coût d’incarcération sur la cartographie urbaine pour faire apparaître l’absurde richesse des quartiers pauvres ; mener l’enquête avec les intermittents et précaires (plutôt que sur eux) pour renouveler notre pensée du travail et de l’art. C’est dans le dialogue entre les livres et ces pratiques expérimentales que se forgent les mouvements politiques d’aujourd’hui, et les transformations sociales de demain. Nous sommes à leur écoute depuis le début ; nous voulons mieux faire percevoir leur puissance et leur multitude.
Continuer à déphaser le ronron des images en y injectant la surprise des icônes. Proposer un espace d’intervention aux artistes qui fraient aujourd’hui les sensibilités d’après-demain. Décadrer les regards, désorienter les goûts, déjouer les attentes. Donner en excès ce que nul ni rien ne peut (encore) comprendre : le donner à voir. Catalyser l’éclatement des avant-gardes désormais disséminées en multitudes.
Envie de se donner une rubrique où l’on ne soit pas d’accord avec soi-même. Savoir que le geste politique consiste moins en la position qu’on prend qu’en l’invention d’un territoire sur lequel cette position et son antagoniste prennent un nouveau sens. Ouvrir des territoires et laisser les positions y déployer leurs dissonances. Se pousser à l’écoute des voix contradictoires et hétérogènes qui parlent en nous, qui tendent notre réflexion et qui fertilisent toute pensée singulière des discordances de la multitude.
Envie de moquer ceux qui se foutent de nous. Rire et faire rire de ceux qui se prennent au sérieux. À commencer (doucement) par soi. (Ça ne rigole pas fort dans Multitudes : envie de changer ?) Pratiquer le canular anti-systémique et le rire matérialiste (après les avoir théorisés). Devenir-hoax. Règle : un article sur 20 serait désormais un faux. À chacun de se moquer de tout, en suspectant l’authentique aussi bien que l’imposteur. Faire de la théorie comme on fait le carnaval : en laissant le dernier mot aux cris du peuple et aux rires de la multitude.
Quand on voit les mines tristes ou sinistres que se donne " la gauche ", forte envie de se réclamer de l’insulte " gauchiste " ! Mais inventer un gauchisme fédérateur et généreux (plutôt que jaloux et sectaire). Un gauchisme qui casse les vitrines des concepts pour aller embrasser les mannequins et leur insuffler un peu de vie. Un gauchisme tendance Pygmalion : amoureux de sa création, mais plus amoureux encore de la création et de son partage. Contre une " gauche " ancrée dans ses jalousies majoritaires, envie d’une radicalité par essence minoritaire, mais capable et avide de (se) donner des racines disséminables à tous les vents - rhizomes, disaient-ils. Envie d’une radicalité qui se définisse par ce qu’elle inclut plutôt que par ceux qu’elle rejette - parce que l’opposition s’enferme dans le deux d’hier, alors que les possibilités d’avenir n’émergent que comme multitudes.
Multitudes toujours en vie - malgré la mort de tant de bonnes revues, malgré la diffusion gratuite en ligne, malgré le besoin constant de nouveaux abonnés, de nouveaux lieux de diffusion ? Toujours en vie ! (Un peu grâce à la diffusion gratuite en ligne, justement.) Et avec toujours plus d’envies de faire multitudes avec toujours plus de gens. Toujours plus d’envies à partager. Et à faire partager. À tous les chacun dont grouillent les multitudes.
[1] Cinq équipes candidates : Dasein, Sur un nuage, Anne Denastas & Myriam Barchechat, Marc Touitou et Labomatic. Les trois dernières ont été départagées au second tour.