Qui a gagné lors du vote aux Etats-Unis ?

Mise en ligne le samedi 6 novembre 2004
Si nous nous posons la question : "qui a gagné lors du vote aux Etats-Unis", nous répondrons logiquement : la majorité du peuple. Et nous nous efforcerons de caractériser ce peuple, car, manifestement, cette majorité a été emportée par des passions collectives - de peur et de suffisance autiste - qui se sont exprimées de manière condensée dans la reconnaissance dans des "valeurs morales". On peut remarquer que ces valeurs désignent toutes, sur chacun des sujets, le couple : oppression/soumission. C’est vrai sur l’avortement, l’homosexualité, la guerre contre le terrorisme international, etc. Mais encore faudrait-il comprendre plus à fond à quelles passions elles renvoient et par quels canaux elles se manifestent et se propagent pour former des passions collectives majoritaires. Personnellement, je ne connais pas les Etats-Unis et suis incapables d’avoir des idées adéquates sur un tel sujet. Dire que c’est la majorité du peuple qui a gagné électoralement, c’est dire que ce n’est, ni la minorité du peuple, ni la multitude qui l’a emporté. Mais précisément, le concept de peuple ne doit pas être enterré trop vite par une théorisation, dès lors que son existence s’impose dans les faits. C’est l’un des principaux problèmes posés par le livre de Negri et Hardt : ils extraient une tendance (la formation et l’expression de la multitude) en l’isolant du complexe de rapport et de tensions au sein duquel nécessairement cette tendance existe et en lui conférant une "pureté" qu’elle ne saurait en aucun cas posséder. Autrement dit : on peut rejeter intellectuellement la notion de "peuple", cela n’empêchera en rien un peuple d’exister, et de le faire en particulier dans la manière dont sont conduites et conclues les campagnes électorales en "démocratie", sanctionnée par la règle de la majorité et le principe d’"autorisation" du souverain élu (et sortant d’autant plus légitimé) d’agir au nom, non seulement du peuple majoritaire qui a voté pour lui, mais du peuple américain tout entier. Ce n’est pas la subsitution du concept de multitude à celui de peuple qui emporte, mais leur lutte et interpénétration nécessaires. C’est sans doute en regardant du côté de la minorité, celle qui a voté démocrate et contre Bush, qu’il faut regarder pour mieux comprendre ce qui s’est passé. Il me semble en effet, vu de loin (vu de France), que cette minorité était un composé très original et vivant de "peuple" et de "multitude", et qu’il n’était donc absolument pas, de ce point de vue, le simple alter ego de la majorité conservatrice. Il n’existe pas de symétrie entre la "majorité" et la "minorité" parce que cette minorité n’est pas composée et ne se développe pas de la même manière que la majorité. Elle est effectivement, tout en étant obligée de "faire peuple", ne serait ce que par le jeu des partis et du système politique, une véritable multiplicité de propensions à l’émancipation qui voyait, dans Bush, non le "mal", mais une force oppressive radicale. Et c’est moins, contrairement à ce qu’affirment Negri et Hardt, par le "commun" qu’une telle multitude s’exprime, que par une convergence d’affirmations positives qui restent toujours irréductiblement différenciées et singulières, tout en étant conduite à "faire cause commune", à converger dans des synthèses disjonctives (qui se disjoignent des passions réactionnaires de la "majorité"). Mais le problème est qu’elles ont fait cause commune, non comme multitude, mais comme peuple qui aurait pu être majoritaire (mais est resté minoritaire). C’est bien d’ailleurs le paradoxe du régime démocratique actuel, dans sa légalité et ses mécanismes. Il fait sans cesse régresser la multitude "multiple" vers un peuple du "commun". En arrière fond, la question d’un autre mode d’exercice de la convergence (durable et non pas purement circonstantielles) des tendances émancipatrices, qui ne reste pas prisonnière de ce mode de régression. Qu’on l’appelle "démocratie active" ou autrement, peu importe. Contrairement à ce qu’affirment Negri et Hardt qui voient dans les forums, la forme même, entièrement adéquate (à aussi "pure"), d’expression de la multitude, les forums altermondialistes ont déjà commencé à dégénér (voir ce qui s’est passé à Saint-Denis et à Londres), tendance qui était présente dès le départ, et, même s’il est incontestable que s’y sont expérimentée des formes démocratiques nouvelles, on doit aussi tirer des enseignements de leur fragilité et de leurs propres régressions vers des manifestations sectaires et des prises de pouvoir procédant par exclusion et domination de groupes politiques et/ou de personnalités médiatiques, comme d’habitude.... IL est très possible que dans la campagne électorale en Etats-Unis, du côté des "anti-Bush", des formes nouvelles et interéssantes de démocratie se soient manifestées. Question : lesquelles et quelles expériences nous offrent-elles ? Revenir à l’ambivalence des phénomènes pour mieux les comprendre.


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