Quatre revendications contre l’indiscutable

-Cet article a été publié (dans une version plus courte) mercredi 3 novembre 2010 dans Libération
Mise en ligne le lundi 8 novembre 2010

Mais contre quoi manifestent donc tous ces gens qui se retrouvent dans la rue depuis deux mois ? Contre un projet de réforme des retraites, sans doute. Contre un gouvernement discrédité par ses propres agissements, sans doute aussi. Mais surtout, derrière tout cela, contre une certaine posture politique (ou plutôt anti-politique) : celle qui s’abrite derrière toujours le même argument : celui de l’indiscutable. Ceux qui croyaient que le volontarisme du super-candidat, puis de l’hyper-président refonderait la politique ont eu tout faux. C’est bien à étouffer la politique que s’est consacré ce gouvernement. Sur tous les dossiers, une même posture : faire mine de mettre la société devant une évidence indiscutable. Les riches iront faire fructifier leurs capitaux ailleurs si on les taxe trop chez nous ; les banques entraineront toute l’économie dans leur naufrage si on ne vide pas les caisses publiques pour les renflouer ; les malades et les retraités de demain seront voués à la misère si on ne passe pas les systèmes de financement de la santé et de la retraite sous le joug de la nécessité comptable. La litanie d’Eric Woerth sur sa réforme actuelle illustre parfaitement ce refus par avance de tout débat de fond : les 35 milliards de déficit des comptes ne nous laisseraient pas le choix sous le regard inquisiteur des agences de notation, il faut repousser l’âge de la retraite. Les gens peuvent descendre dans la rue, faire la grève, s’ils le souhaitent, puisqu’ils en ont le droit. Ça ne changera rien : cette réforme (comme toutes les autres) est indiscutable.

Si les gens sont descendus dans la rue, c’est d’abord pour affirmer que cette réforme, comme toute décision politique, est éminemment discutable. La politique vit d’être discutable : c’est seulement par la discussion qu’une société peut comprendre les problèmes qu’elle rencontre [1]. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce gouvernement par l’indiscutable multiplie aussi la brutalisation de ceux qui font obstacle à ses mesures (actes de solidarité pénalisés à propos des sans-papiers, « ultra-gauche » traitée comme terroriste à Tarnac, étrangers expulsés en dépit du droit européen dans les campements Roms, manifestants pacifistes parqués, triés, humiliés et violentés à Lyon).

Puisque le rejet, désormais massif, de cette forme de gouvernement par l’indiscutable porte aujourd’hui – au moins en surface – sur la question de la réforme des retraites, qu’y aurait-il donc à discuter maintenant que la réforme est quasiment bouclée à l’Assemblée Nationale ? Réduisons la discussion à quatre grands points, qui permettront de renverser notre question initiale : il ne s’agit plus tant aujourd’hui de savoir contre quoi les gens, jeunes et vieux, manifestent que pour quoi ils pourraient légitimement descendre dans la rue (puisqu’une manifestation est une façon d’ouvrir la discussion).

1. Reconnaître l’augmentation de nos besoins sociaux.

Tous les gouvernements européens actuels s’accordent à trouver indiscutable le besoin de couper dans les dépenses publiques. Or il s’agit là d’un dogme purement idéologique d’un bout à l’autre de l’Europe. Absolument rien, si ce n’est des tabous superstitieux, n’interdit d’augmenter les dépenses publiques : tout nous pousse au contraire à devoir et à vouloir assurer leur croissance. Il suffit de regarder le comportement des États-Unis et de la Chine. Nous avons de plus en plus besoin de dépenses sociale pour financer notre santé toujours mieux soignée, notre éducation toujours plus longue, nos activités de recherche et nos systèmes d’organisation toujours plus complexes au sein d’un monde toujours plus interdépendant. Nous devenons chaque jour davantage les assistés d’un tissu social toujours plus dense : nous passons le plus clair de notre temps à nous assister les uns les autres, et plus nous sommes « haut placés » (directeurs, ministres, présidents), plus nous sommes « assistés » par tous les « assistants » sans lesquels nous serions impuissants. Discutons donc de comment mieux assister les malades, les précaires, les élèves, les directeurs et les retraités.

2. Mettre en place une fiscalité à la hauteur des nouveaux besoins.

Contrairement au dogme indiscutable de l’assèchement des finances publiques, dotons-nous d’un nouveau type de fiscalité mieux adapté aux transformations profondes de ce qu’est la richesse aujourd’hui. Une très faible « taxe Pollen » [2] portant sur toutes les transactions financières (et non seulement sur les mouvements internationaux de capitaux comme la taxe Tobin) permettrait de résoudre tous les problèmes de financement qui rendent actuellement « indiscutables » les coupes sombres opérées dans les budgets sociaux, ainsi que les réformes des retraites, de la santé, de l’école, etc. Un prélèvement tellement bas qu’il en serait virtuellement indolore (1%, qui pourrait être monté à 2% en cas de crise) suffirait à remplacer la plupart des impôts actuels (coûteux, douloureux et inefficaces dans leur prélèvement), ainsi qu’à financer des politiques proactives en faveur de la santé, de la recherche, de l’éducation, de l’insertion professionnelle, de la protection de notre environnement et de notre système de retraites. Parce qu’elle serait payée chaque fois qu’un particulier utilise un distributeur de billets, signe un chèque ou opère un versement de quelques dizaines d’euros (à un taux comparable ou inférieur aux frais prélevés actuellement par les banques), mais aussi dans toutes les transactions en millions que font entre eux les grands financiers, les boursicoteurs, les banques et les entreprises, une telle taxe bénéficierait d’une assiette très large, modulable en temps réel. Discutons donc (sérieusement) d’une taxe Pollen sur toutes les transactions financières.

3. Assurer à chacun un revenu d’existence, inconditionnel et garanti.

En se substituant à l’impôt progressif sur le revenu et à l’ISF, la taxe Pollen fera peut-être hurler ceux qui verront dans une taxe simplement proportionnelle (et non progressive) une soumission au néolibéralisme dominant. Discutons donc d’un régime de distribution des ressources ainsi collectées qui soit doté d’un fort coefficient redistributif en direction des moins favorisés. Un revenu d’existence, d’environ 800 euros mensuels, garanti à chacun et chacune dès l’âge de 18 ans de façon inconditionnelle, permettrait de sortir par le haut des politiques de misère qui engluent tant de jeunes et de seniors dans les affres (parfaitement inutiles) du « chômage ». Après avoir remercié la majorité des bureaucrates en charge de la perception d’impôts byzantins, liquidons tout l’appareil répressif qui surveille (mal) et punit (absurdement) ceux qui sont à la recherche d’un emploi. (Voilà de belles économies pour le budget de l’État !). Un revenu d’existence assurerait à chacun une base stable, à laquelle viendrait bien entendu se surajouter le revenu du travail salarié. Sur la question des retraites, tous les calculs de cotisations et de pensions seraient bien entendu à revoir. Mais ils ne porteraient désormais que sur ce revenu salarial additionnel, qui viendrait en plus d’un revenu foncièrement égalitaire, garanti à tous. Discutons donc, non tant de la faisabilité d’un tel revenu d’existence (déjà démontrée [3]), mais bien plutôt de ses modalités et de ses larges implications sociales.

4. Repenser le statut du travail dans une perspective de justice et d’égalité.

Car ce qui « fait problème » dans l’hypothèse d’un revenu d’existence, c’est que des caissières, des infirmiers ou des cheminots s’esquintent pour gagner à peine plus que ce qu’ils obtiendraient avec un tel revenu de base. Ce « problème » manifeste bien l’insoutenable injustice des inégalités qui caractérisent l’échelle actuelle des revenus, écartelée entre les profits éhontés du capital, les hauts salaires de quelques professions gratifiantes et les très bas salaires conférés à des tâches aliénantes. L’opposition à la réforme actuelle des retraites a raison d’insister sur la question centrale de la pénibilité : cette question peut certes se résoudre en modulant l’âge de la retraite en fonction des statistiques d’espérance de vie et d’indicateurs de morbidité. Mais au-delà, ce sont le statut, la valeur, l’intensité, la rétribution et la finalité du travail qui exigent de faire l’objet de larges débats sociaux.

Sur tous ces points, la posture d’indiscutabilité adoptée par le gouvernement actuel doit être battue en brèche par des propositions d’avancées sociales significatives. Augmentation des dépenses sociales, taxe Pollen, revenu d’existence et justice face au travail constituent quatre revendications capables de relancer la discussion politique.

[1] Voir Bruno Latour, « L’alternative compositionniste. Pour en finir avec l’indiscutable », revue Écologie & politique, n° 40 (2010), p. 81-94.

[2] Voir sur ce point Yann Moulier Boutang, « Taxe carbone ou taxe Pollen » dans la revue Multitudes, n° 39 (2009), p. 14-21 ainsi que L’abeille et l’économiste, Paris, Carnets Nord, 2010.

[3] Voir sur ce point le numéro 27 de la revue Multitudes (hiver 2007).



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