"Quand l’exception devient la règle. Discontinuité de l’emploi, continuité du revenu"

-Working paper non publié
Mise en ligne le mardi 23 mai 2006

"Ce n’est pas seulement la Terre qui est

empoisonnée, polluée, surexploitée,

c’est la fabrique des communautés."

Isabelle Stengers

Les professionnels du spectacle ont bénéficié historiquement d’un régime d’assurance chômage "d’exception", assurant une plus grande continuité des revenus qui palliait la discontinuité de l’emploi. Une discontinuité de l’emploi consubstantielle à l’activité du secteur : imprévisible, irrégulière, une activité soumise à l’incertitude. Dans un moment où ces "privilèges" sont profondément mis en cause par la reforme des annexes 8 et 10 du régime d’assurance chômage, je défends, au contraire, la nécessité et la possibilité de penser l’extension à tous de ces "soit disant" privilèges. Ceci du fait que l’intermittence, au lieu de constituer une "exception" devient aujourd’hui la règle. Pourquoi et comment l’intermittence devient-elle la règle ? Je traiterai deux aspects majeurs :

1. Un premier : L’intermittence comme norme. Il s’agira de voir dans quelle mesure l’intermittence, comme discontinuité de l’emploi ou alternance de périodes "employées" et de périodes "chômées"-, s’est instaurée comme norme effective, bien que le CDI à plein temps reste la référence juridique du contrat de travail.

2. Le deuxième est celui de la transformation de la nature du travail et de ses modes opératoires. Il s’agit ici de questionner plus fondamentalement la place qu’occupe la production "immatérielle"(cognitive, esthétique et subjective) des biens connaissance (art, sciences et techniques, culture, langages et modes...), en tant que biens communs, dans la production des richesses et le mode de captation par le "nouveau capitalisme".

L’intermittence comme norme

 Le temps de l’exception

Un court détour par l’histoire me semble nécessaire pour mieux définir cette "exception" qu’a constitué le régime des intermittents du spectacle. Les années 1960 sont celles du déploiement des politiques publiques pour l’emploi. C’est en effet à partir des années 50 et tout au long des années 60, que l’on assiste à la mise en place de la "convention keynésienne de plein emploi" qui fonde l’intervention de l’Etat dans le maintien du plein emploi. Le chômage existe (1%-2%), mais en tant que chômage frictionnel : il traduit les "frictions" dans l’adaptation de la main d’oeuvre aux besoins des secteurs en développement de l’industrie, à savoir ceux de la production standardisée de masse. Le CDI à plein temps s’instaure comme norme dans le secteur industriel en forte expansion. Ces années sont aussi celles de la mise en place des institutions du service public français de l’emploi (Unedic, Assedic, Anpe). La création de ces institutions vise justement une adaptation du marché du travail aux besoins de continuité de l’activité industrielle dont l’efficacité était alors fondée sur la "quantité" et sur un travail réduit à la répétition de tâches simples. Plus encore, il s’agissait de détruire les derniers îlots de résistance (paysannerie, travail indépendant, artisanal...) à l’instauration de cette institution disciplinaire qu’a été l’usine taylorienne... Ce qui est mis au travail ce n’est qu’une capacité physique, une dépense énergétique, la mémoire corporelle du geste, la performance est dans la répétitivité du geste corporel dans le temps "industriel". Un temps de travail qui, comme le définit Zarifian à partir d’une relecture de Deleuze et Bergson, est un temps spatialisé, le temps "montré"(la succession de présents que l’ aiguille d’une montre matérialise), le temps commun, homogène, quantifiable. Et c’est ce temps "homogène" qui est le référant central de la valeur économique marchande des biens : si la subjectivité du travailleur doit "rester dans le vestiaire" de l’usine, "le temps pénètre dans les gestes et mouvements ouvriers [...] il y a dans cette incorporation d’un temps abstrait au sein de son propre corps, l’exercice d’une violence incommensurable" (Ph. Zarifian) qui légitime la "fuite", sous différentes formes et intensité de la résistance, de l’organisation taylorienne. L’exception que constitue le régime des intermittents du spectacle peut être alors vue comme reconnaissance implicite de l’impossibilité de reconduire la discontinuité temporelle, consubstantielle à la création artistique et l’irréductible hétérogénéité des temps singuliers et subjectifs de la création dans les disciplines spatio-temporelles du travail d’usine.

 Le temps de la règle

Dès le début des années 1970, on assiste à un tournant dans l’évolution de l’emploi : tout en se poursuivant un processus de salarisation, le taux de chômage augmente rapidement, pour devenir ensuite une donnée structurelle du système, et les frontières entre emploi, chômage et inactivité, deviennent de plus en plus floues. Ainsi, il est possible d’arriver à des chiffrages du chômage très éloignés, suivant les méthodes et les critères retenus. A titre d’exemple, si selon les définitions du BIT, les chômeurs sont 3 082 000 en France en 1997, le Commissariat général au plan estime à 6 984 000 le nombre de personnes touchées par le chômage en incluant le temps partiel subi, la précarité subie, les préretraites, les demandeurs d’emploi en formation, les chômeurs découragés ou incapables de chercher un emploi. Chiffrage certes extrême, mais qui révèle les ambiguïtés sur les chiffres du chômage et surtout le fait que la réalité du marché du travail ne se laisse plus enfermer dans la dichotomie emploi/ chômage. De plus, les politiques publiques de l’emploi, instruments spécifiques dont se sont dotés les pouvoirs publics pour améliorer la situation de l’emploi et qui trouvent un essor en 1976/1977, donnent naissance à des catégories d’emplois aidés difficiles à rattacher à l’un des deux pôles. Ainsi, aujourd’hui, le phénomène d’un chômage structurel (autour d’un taux de 10%) s’accompagne-t-il de l’émergence de formes particulières d’emploi (10% des actifs occupés), d’ emplois à temps partiel (17% des actifs occupés), mais aussi de nouveaux travailleurs indépendants (10% des actifs occupés) et de la figure du "travailleur pauvre" (working poor). Mais encore, à une structure par stocks (actifs /inactifs, en emploi /sans emploi) se substitue une logique de flux : en formation aujourd’hui, en CDD demain, chômeur après-demain, indépendant plus tard...La discontinuité de l’emploi -mais aussi des statuts, des droits et du revenu- concerne une population toujours plus nombreuse, elle devient la règle. La flexibilité devient le maître -mot . On passe, en quelque sorte, "du système de plein emploi standardisé au système de sous-emploi flexible et pluriel" (U.Beck) Dans un contexte où les emplois en CDI à plein temps ne constituent plus la norme, il ne sera pas étonnant de constater un déficit considéré comme "insoutenable" de l’Unedic, institution créée et pensée dans un contexte de "plein emploi" et dont l’assiette de financement est basée sur les cotisations sociales et donc sur l’emploi. Comme le soulignait René Passet ce printemps, lors du débat sur la reforme des retraites, cette assiette se révèle une base inadéquate face à la nouvelle nature du capitalisme. Le capitalisme "actionnarial", qui s’est développé depuis les années 80, n’a plus rien à voir avec le capitalisme "entrepreneurial" au sein duquel les conflits sur la répartition de la valeur ajoutée et la recherche de convergences possibles entre intérêts du capital industriel et intérêts des salariés avaient un sens. Cette assiette est aussi une base misérable par rapport à la richesse créée grâce à un effort collectif qui a permis d’énormes gains de productivité, d’où la conclusion de Passet : "C’est sur l’ensemble des revenus qui doit reposer la charge, et c’est cela que l’on ne veut pas".

Rappelons à ce sujet que dans "Perspectives pour nos petits enfants", Keynes préfigure une période de "chômage technologique" déterminé par le développement des techniques substitutives du travail humain. Cette période ne serait qu’une période d’adaptation vers une société qui ne fonderait plus son économie sur le besoin et la nécessité. La rente (en tant que rente sociale et socialisée) ne serait plus issue de la rareté mais de l’abondance. Loin d’une telle perspective et pour cause, le projet de refondation sociale lancé par le Medef et inauguré avec la renégociation des accords Unedic, qui a abouti en 2001 à l’entrée en vigueur du PARE (Plan d’aide de retour à l’emploi)-PAP (Plan d’Action Personnalisé), poursuivi avec la réforme des retraites et maintenant avec la réforme du RMI et la mise en place du RMA, a visé à enterrer l’Etat Providence pour donner naissance à l’Etat Minimal : les fonctions sociales au secteur privé, les fonctions coercitives à l’Etat. On passe ainsi d’un système de welfare, à savoir, un système dans lequel l’Etat se porte garant des protections des salariés contre les risques inhérents au travail (vieillesse, maladie, chômage) par un système institutionnel chargé des fonctions "redistributives" (allocation d’un salaire socialisé , dissocié de l’emploi, mais conditionné par celui-ci, sous forme de retraites, d’indemnités de chômage, de dépenses de santé), à un système de workfare. C’est à dire, le développement de dispositifs de contrainte ou d’"incitation" à l’emploi"-, accompagné par un renforcement des financements des entreprises sous forme d’aide à l’embauche (et de dégrèvement de charges, aggravant le déficit des caisses de santé ou de vieillesse). Le démantèlement du Welfare en la faveur d’un système de Workfare implique une identité de fait entre flexibilité et précarité : la discontinuité des emplois se traduit par une fragilisation des revenus et des droits sociaux, des conditions de vie, de l’autonomie des personnes dans leurs parcours et choix de travail, dans leurs possibilités de jouissance du temps libre, voire d’auto-organisation créative des temps d’oisiveté . Au moment même où la discontinuité de l’emploi se répand, la possibilité d’accès au revenu est conditionnée de plus en plus à l’emploi, la flexibilité se traduit comme assujettissement. Dans ce contexte, la reforme des annexes 8 et 10, ne confirme-t-elle pas un état de "non-exception" et donc la "règle" à laquelle doivent se plier désormais aussi les professionnels du spectacle ? Doit-on accepter le chantage des nombreux "déficits" ou bien révéler ce qu’ils nous cachent : la richesse n’est plus ce qu’elle était.

La subjectivité est mise au travail : nouvelles conceptions du temps de travail Qu’est-ce que la richesse, comment alimente-t-elle la rente des nouveaux rentiers ? Je m’en tiendrais ici à retracer trois approches analytiques des transformations du capitalisme contemporain qui nous permettent de saisir le lien entre travail et création et en quoi le travail de création, qui était le propre de l’art, rejoint aujourd’hui le travail en général, qui acquiert certaines spécificités du processus créatif : irrégularité, incertitude, temps discontinu, autonomie, travail par projets, fabrique du sensible... Je soutiendrai aussi que ceci ne signifie pas nécessairement aplatissement et massification, mais qu’il est possible de saisir dans ces transformations des espaces d’affirmation des singularités et d’une puissance collective de création (des biens communs).

Les valeurs de la créativité ne sont plus le monopole des artistes L’activité propre aux travailleurs de la culture et de l’art a perdu en partie sa spécificité, et cela non seulement au regard de la discontinuité de l’ emploi, qui s’est progressivement étendue à tout métier et secteur d’activité, mais aussi à la nature même des activités qui impliquent de plus en plus une capacité d’invention et de coopération autonome : communiquer, inventer, produire de nouveaux biens à fort contenu culturel sont devenus la matrice de la valeur dans le capitalisme d’aujourd’hui. La métamorphose du rapport salarial, dont la flexibilité apparaît comme le maître- mot, ne traduit pas simplement l’exigence d’une meilleure maîtrise des coûts par une nouvelle organisation du travail mais la forme nécessaire pour stimuler /capter /contrôler la mobilité et l’inventivité des salariés. Cette stimulation des subjectivités est le propre, suivant Boltanski et Chiapello, du "nouvel esprit du capitalisme", qui a incorporé, en partie, la "critique artiste". La critique artiste, qui s’est développée largement dans les années 60, "subordonne -nous disent B&C- l’exigence d’authenticité à l’exigence de libération- la manifestation des êtres dans ce qu’ils ont d’authentique étant tenue pour difficilement réalisable s’ils ne sont pas affranchis des contraintes, des limitations, voire des mutilations qui leur sont imposées notamment par l’accumulation capitaliste". Si à la suite de mai 1968 des pans entiers de la population ont pu se soustraire aux "disciplines", si les valeurs de créativité, de liberté et d’authenticité se sont démocratisées au point de ne plus constituer une figure d’exception qu’était l’artiste, la question qui se pose aujourd’hui, suivant les propres mots de B&C, est : "Ne faut-il pas repartir sur d’autres bases, c’est-à-dire se demander si les formes de capitalisme qui se sont développées au cours des trente dernières années en incorporant des pans entiers de la critique artiste, et en la subordonnant à la confection du profit, n’ont pas vidé les exigences de libération et d’authenticité de ce qui leur donnait corps et les ancrait dans l’expérience ordinaire des personnes ?"

La flexibilité comme modulation

La flexibilité n’est pas simplement externe, elle est aussi interne aux entreprises. La flexibilité interne ressort d’une réorganisation des temps de travail et des modes de coordination des équipes. Elle comporte, outre le risque de licenciement ou de "mise au placard", une intensification du travail par un appel incessant à l’implication subjective. Comme le met en évidence Alain Supiot "la flexibilité externe c’est la noria de plans sociaux toujours recommencés, le travail avec le revolver sur la tempe. La flexibilité interne, c’est trop souvent l’adaptation du temps de l’homme à celui du travail (au lieu du contraire) et la destruction du temps de la vie privée". Philippe Zarifian, sociologue du travail, a réalisé pendant plusieurs années des enquêtes de terrain (tant dans les secteurs industriels que dans les services). Il considère que pour rendre compte des transformations actuelles, le concept de flexibilité est trop pauvre en signification, et il propose de reprendre plutôt l’intuition de Deleuze lorsqu’il parle de "modulation". Modulation des temps, de l’espace, de l’activité, des rémunérations, mais surtout, et plus fondamentalement, de l’engagement subjectif, à la fois matière de contrôle et de liberté. Face à la crise des sociétés disciplinaires et de ses institutions, on basculerait donc vers une société de contrôle par modulation, dont le coeur repose sur l’idée de "rendre des comptes périodiquement" des résultats atteints et non seulement du travail effectué, ce qui comporte l’exercice de l’auto - discipline sur son propre engagement subjectif. Ceci implique aussi une modification de la notion de temps de travail car celui-ci se définit suivant deux modalités : le délai, c’est-à-dire une date à laquelle les résultats doivent être atteints (comme la date d’une représentation théâtrale), et le temps comme durée de la réalisation du projet, qui est un temps discontinu d’expérimentation, de recherche, de création (tels les temps de la réalisation d’une pièce de théâtre). Si ces transformations sont analysées comme source de nouvelles oppressions, Zarifian insiste sur un point : "il serait faux de réduire le principe de la modulation à une simple forme de contrôle. Car, en même temps, elle représente la concrétisation d’une aspiration à la liberté, à la brisure des enfermements physiques, affectifs, intellectuels. Par la modulation, les individualités d’aujourd’hui aspirent à acquérir du pouvoir sur la conduite de leur propre vie, sur la diversification de leurs expériences, de leurs engagements." Si le temps "délai" est encore un temps "spatialisé", un temps "montré" qui maintient dans le fonds la même nature du temps des usines tayloriennes, le temps "durée" que Zarifian définit avec Deleuze comme temps "devenir" et un temps dans lequel "s’exerce une poussée permanente du passé vers le futur [...]. Caractéristique du temps -devenir : la mobilisation de la mémoire (de l’expérience), l’affrontement à des événements, la synthèse disjonctive qui se concrétise dans les micro -choix et les micro -initiatives que l’ouvrier prend à tout instant pour guider ses actes, enfin l’orientation vers le futur sous forme de l’anticipation réfléchie de l’advenir engendré par l’initiative[...]La conduite de l’action n’est pas faite seulement de raisonnement, mais tissée d’affects. Dans le temps devenir se mélangent affects et raison".

Si la subjectivité devait rester dans le vestiaire de l’usine (taylorienne) dans le capitalisme industriel, la subjectivité aujourd’hui doit revenir, doit être mise au travail.

Le passage d’une économie où l’innovation était l’exception à une économie où l’innovation est la règle comporte ce passage du temps spatialisé au temps devenir. L’invention non seulement ne peut pas être ramenée dans les temps /espaces normés de l’usine, elle introduit à la fois la discontinuité et une incertitude radicale qui n’est plus l’incertitude du marché, mais l’incertitude propre de l’activité créatrice. La discontinuité de l’emploi ne traduit pas seulement les stratégies de flexibilisation du travail face à l’incertitude du marché, elle répond plus profondément à l’irréductibilité des hétérogénéités des temps à une norme de mesure. Le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, du temps spatialisé au temps devenir est certainement source de nouvelles souffrances au travail, de nouveaux risques existentiels, de nouvelles formes d’assujettissement, mais aussi, ouvre de nouvelles possibilités d’émancipation et de liberté.

Du capitalisme industriel au capitalisme cognitif : coopération et production des biens communs

En économie, les transformations en cours du capitalisme sont appréhendées par certains comme passage d’un système où l’innovation était l’exception à un système où elle devient la règle. Qu’est ce que l’innovation, qu’est ce que le processus d’innovation ? Il s’agit d’un processus discontinu, non linéaire, soumis à un degré élevé d’incertitude. Comme tout processus de création, il a du mal à être enfermé dans les temps normés et rigides de la fabrique comme dans les espaces étroits de l’entreprise. Il se déroule dans des espaces larges et ouverts : ceux des réseaux. Ce processus s’alimente de la richesse sociale, culturelle, mais aussi des niveaux de santé des populations, des niveaux de formation atteints dans les noeuds des réseaux. Autrement dit, il s’alimente et est rendu possible par l’effort collectif dans la production des biens publics. Il requiert aussi la mobilité des "inventeurs /innovateurs" et leur engagement subjectif. Deplis, son produit est la connaissance en tant que "différence". Le processus d’innovation est donc un processus de différenciation qui produit un bien pas comme les autres. Déjà dans les années 60, les économistes avaient soulevé le problème. La connaissance n’est pas un bien comme les autres : sa production est soumise à l’incertitude radicale, et son produit est indivisible, inappropriable, ce qui en fait un bien public. Sa diffusion accroît la richesse de tous et le potentiel de création de tout un chacun, sans appauvrir personne. Cette irréductibilité de la connaissance à une marchandise comme les autres pose un problème majeur dès lors que l’innovation n’est plus une exception mais la règle.

Si la marchandise est échangeable, appropriable, aliénable, divisible, la connaissance est un produit non échangeable. L’échange n’est dans ce cas qu’une métaphore, il est impossible de définir une unité de mesure ou un principe d’équivalence qui puisse régir l’échange. De plus, ce n’est que dans le partage des connaissances que se génère, par imitation et différence, la création de nouvelles connaissances. Alors que dans le cas des marchandises l’échange présuppose la perte, la connaissance ne s’aliène pas dans l’échange puisque c’est une faculté de la mémoire propre aux sujets de la connaissance. En transférant ma connaissance à d’autres par le langage, je ne perds pas ma connaissance, au contraire, dans le partage elle s’accroît, je m’enrichis avec l’autre. La connaissance est une relation, penser est toujours penser "avec", créer est toujours créer "avec". C’est pourquoi on peut définir la connaissance comme "bien commun", notion qui nous conduit au-delà de la définition binaire privé - public, et qui nous oblige à repenser tant la notion de richesse que les critères de sa répartition entre les "ayant droit".

La connaissance n’est pas non plus un produit rare, donc ne peut pas être évaluée suivant les paramètres de l’économie (science des ressources rares  !) ni pliée aux lois du marchés, si ce n’est que par les moyens coercitifs du contrôle des accès et par les droits de propriété intellectuelle. Ceux-ci opèrent en tant qu’outil de "production de la rareté". C’est pourquoi il est possible de comparer la période actuelle, caractérisée par une véritable économie des accès et par l’émergence de nouveaux droits de propriété intellectuelle, source de nouvelles positions de rente, à la période des enclosures ( la fermeture et privatisation des terres communes), qui marque le passage initial du capitalisme commercial au capitalisme industriel. "Les clotûres en effet transformaient la terre en propriété privée sous le contrôle d’une seule personne, détruisant le réseau de droits et d’obligations mutuelles qui caractérisait le village médiéval [...] Ainsi, ayant perdu la source d’une vie indépendante, les plus démunis sont devenus complètement tributaires des salaires." (Starhawk) La nouvelle phase du capitalisme est analysée par certains auteurs dans les termes du passage du capitalisme industriel au capitalisme cognitif. L’hypothèse du capitalisme cognitif implique une rupture fondamentale dans les modes de valorisation des capitaux par rapport à ceux propres du capitalisme industriel. En dénonçant les limites des approches économistes et cognitivistes qui lisent le capitalisme cognitif comme passage du paradigme du travail à celui de la connaissance et qui réduisent les connaissances en jeu dans le nouveau capitalisme à la seule connaissance scientifique , Corsani et Lazzarato portent l’attention sur l’ affirmation d’une dynamique coopérative de l’invention et sur les nouveaux dispositifs de captation et de contrôle de celle-ci. Et c’est dans cette perspective critique que proposent d’appréhender cette hypothèse du capitalisme cognitif comme passage du rapport capital/ travail au rapport capital /vie : "Nous sommes confrontés à une accumulation capitaliste qui ne se fonde plus seulement sur l’exploitation du travail dans le sens industriel du terme, mais sur celle de la connaissance, du vivant, de la santé, du temps libre, de la culture, des ressources relationnelles entre individus (communication, socialisation, sexe), de l’imaginaire, de la formation, de l’habitat etc. Ce qu’on produit et vend, ce ne sont pas seulement des biens matériels ou immatériels, mais des formes de vie, des formes de communication, des standards de socialisation, d’éducation, de perception, d’habitation, de transport, etc. "

Ainsi, la richesse, comme l’exploitation, ne se limitent pas à la relation capital - travail, ils la débordent. Le temps de travail (commandé) ne peut plus être une mesure de la richesse, ni le critère sur lequel fonder sa répartition. L’emploi ne peut plus être la seule référence sur laquelle asseoir le financement du "hors" l’emploi. Mais plus fondamentalement, la question qui s’impose aujourd’hui aux mouvements sociaux est : comment libérer cette puissance de création ? comment soustraire à l’emprise du contrôle et de la captation capitaliste, par la discontinuité de l’emploi, les multiples devenirs possibles ? comment se réapproprier les temps de la création en échappant à l’"ordre" de la précarité ?

En guise de conclusions

La discontinuité des temps, la continuité des revenus comme conditions de la production des biens communs La discontinuité, inhérente autrefois au seul monde du spectacle, est devenue le lot de tous, elle traduit l’articulation des temps courts de la valorisation marchande par les entreprises et des temps longs de la production de richesses. La flexibilité dans les conditions de mise au travail ne répond pas seulement à un principe de maîtrise des coûts salariaux, elle est plus fondamentalement une modalité de captation d’une richesse qui est créée dans des espaces /temps qui débordent largement ceux de l’entreprise. Autrement dit, le temps de travail rémunéré par l’entreprise n’est plus que celui de la captation d’une richesse produite ailleurs, dans les temps longs de la mise en commun des savoirs, des idées, des connaissances, des informations, des goûts, des désirs, les temps longs de la vie comme vie sociale, vie avec les autres, création avec les autres du "commun". Cette coopération non seulement précède le capital et ses entreprises, mais est impuissante à l’intérieur du capital et du rapport salarial. Sa puissance relève de sa liberté, sa liberté de la continuité...du revenu. C’est ce que reconnaissait, mais seulement de manière imparfaite et partielle, jusqu’à présent, le statut des intermittents du spectacle. Revendiquer le droit pour tous à la continuité du revenu n’est pas accepter la flexibilité ou revendiquer la précarité. C’est bien plutôt poser les conditions matérielles pour inventer de nouvelles modalités d’activité soustraites au lien de subordination, à l’emploi (privé ou public), en les finalisant à la création et à la réalisation des biens communs et non à la valorisation de l’entreprise. Il faut reformer les annexes 8 et 10 ! mais dans le sens de leur ouverture et en même temps en relâchant la contrainte que constitue la conditionnalité de l’emploi.



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