Qu’est-ce qu’un concept en psychanalyse ? Esquisse d’une logique modale (suite)

Mise en ligne mars 1992

Du Père à la Vierge . Esquisse d’une logique modale [1]

Un des paradoxes, et certainement pas le moindre, de notre civilisation, consiste à surdimensionner la figure du père dans le fonctionnement politique et dans les institutions sociales comme si cela répondait au caractère amoindri de sa fonction symbolique. Ceci n’étant nullement une explication historique ni de l’histoire, mais la constatation de ce que la fonction paternelle non seulement joue toujours à double détente, "individuelle" et "collective", mais aussi que, n’étant pas assurée symboliquement sur l’ "individuel", elle se boursoufle toujours imaginairement dans le "collectif".
Le concept de métaphore paternelle que Lacan avait avancé en 1958 [2] pour rendre compte de la nécessité de l’intervention du père afin que le langage assure sa fonction meurtrière de la Chose s’est vite ensablé dans une double reprise qui le dégrada soit en notion linguistique, soit en appel forcené, en clinique, à la présence réelle du géniteur. La finesse d’analyse clinique qui accompagnait son introduction et le diagnostic du cul-de-sac théorique où gisait la psychanalyse d’alors n’ont pu empêcher un destin pour le moins malencontreux à ce concept, qui s’avérait de moins en moins pertinent au fur et à mesure qu’il devenait un passe-partout idéologique qui dépassait largement la communauté freudienne. Ce que son écriture, il faut le dire, n’autorisait guère.
Dans les années 70, Lacan revient au père mythique de Totem et tabou pour réintroduire la question paternelle avec toute la brutalité qui lui sied, et dont sa présentation comme métaphore, qui reste vraie, avait faussement induit à l’édulcorer. Ce faisant, tout au long d’une dizaine d’années de séminaire, il développe une nouvelle logique [3], qui, en empruntant les concepts et méthodes de la logique mathématisée, ne constitue pas moins une critique de ses fléchissements métaphysiques.

Du nécessaire de l’existentiel négatif

Cette écriture pose, ce qui ne va pas sans problèmes, l’existence d’au moins un, pour qui la fonction phallique ne s’accomplit pas. Il faut immédiatement éclairer ce quanteur existentiel tel qu’il est utilisé par Lacan, en signalant que "au moins un" est une formule primitive qui s’oppose à l’ "un quelconque". En conséquence, le 1 n’est ni un chiffre, ni un article indéterminé, mais une lettre qui a deux occurrences différentes. La présence du symbole de la négation sur la fonction signifie qu’elle est révoquée, par ce que l’argument énonce : qu’il dit non à la fonction. Ce qui implique que les fonctions, chez Lacan, ne sont pas des énoncés, des attributs, prédicats ou classes, mais des dires. Ce n’est pas une tierce personne qui énonce une fonction d’un argument, mais c’est l’argument même qui énonce, différemment, la fonction, à laquelle il est ou non soumis, dont il est, ou non, affecté. Aucun nominalisme : la fonction signale une modalité structurale. Si la fonction phallique est ce qui empêche le rapport sexuel, n’y pas être implique que l’existentiel, loin d’être un individu pris dans l’ensemble, fonde l’ensemble, du fait de son auto-exclusion.
Dans les exemples mythologiques choisis par Freud, comme dans le matériel clinique de chaque analyste, le Père engrosse les femmes du seul fait d’être vu, ou entendu, ou frôlé. Sa présence est phallique en tant que présence. A ce niveau, Père et Phallus font un. Il castre du seul fait d’incarner la jouissance phallique. Il castre qui ? Il n’est que l’Autre qui puisse l’être.
Ce père est celui qui, de par son entame, donne naissance à la perversion inconsciente, et c’est de ce seul humus que la parole peut naître.
Pour Freud ce père est nécessaire, puisque par son extériorité il limite l’Autre maternel. Si l’on suit cependant ce raisonnement avec Lacan, il est avant tout, de par son entame, à l’origine de l’Autre. Sans lui, l’Autre réel subsistera toujours, ruinant d’emblée le symbolique. Mais cette nécessité, c’est une nécessité de finalité, qui peut introduire subrepticement de la Providence. Par contre, il n’y a aucune cause qui la produise, en tant que nécessité, puisqu’elle n’est que le retour du refoulé du pari qui le fonde. Le téléologisme qui s’y introduit vient habiller la nudité de sa contingence foncière. Mais nous nous avançons trop, nous ne le saurons effectivement qu’une fois toutes les fonctions établies.

De l’Universel comme possible

Que l’universel pose que pour tout argument, la fonction s’accomplit : tous sont soumis à la férule, tous - mais seulement un par un - ont le loisir de passer par la castration, laissant béant le trou que sa condition suppose. Donc, il n’y a d’universel qu’écorné, soumis à l’avatar d’un accomplissement qui n’est pas, loin s’en faut, résolu un fois pour toutes. Il est universel mais seulement en puissance. Pas apodictique pour un sou.
Ce qui permet de dire à Lacan que la logique propositionnelle, dépendante du nécessaire, est en réalité seulement un chapitre d’une logique modale non encore écrite.
L’universel est toujours en train de se faire, en retard par rapport à sa propre prétention, mortifié par le temps qui rebondit et qu’il voudrait, pour s’honorer lui-même, ignorer.
Ce temps qui le ronge, et qui est du même coup son espoir, est introduit dans l’universel par l’existentiel, comme répétition.
La possibilité s’écrit, dans les tables de vérité : pv - p [4]. Ou bien p est vrai, ou bien non-p est vrai. La bataille navale aura lieu, ou bien elle n’aura pas lieu [5]. La vérité ne tombe pas sur l’un des termes, mais sur la disjonction elle-même. Lacan, lisant la controverse historique sur les futurs contingents [6], tord la figure classique ; il énonce "ne peut être nécessaire que le possible".
A partir d’ici s’éclaire que la nécessité de l’existentiel n’est pas en soi, mais la conséquence de la [ré] pétition faite d’ici-bas, "qu’il existe !". Pari sans cesse renouvelé, point d’étayage de la
demande [7].
Mais sous la demande aliénée dans la répétition, sur laquelle le sujet n’a plus de prise, pointe un désir en sens contraire : "Que ça cesse de s’écrire !" (schéma 2, p. 131) Quoi ? La castration, pardi ! Pour accéder, finalement, à la jouissance de cet Autre, qui sans cesse disparaît, pour connaître ce qui pointe à l’horizon et qu’aussitôt mon plaisir me dérobe.
Les modalités logiques sont des modes d’écriture et des modes de relation du sujet à ce qui est écrit. L’hypothèse de Lacan, et de Freud, est que l’Inconscient répète, même s’il y a de l’inatteignable, et surtout parce qu’il y a de l’inatteignable [8], les procédures de sa propre origine.
A tout moment d’une analyse, des signes de perception de la jouissance de l’Autre [9] arrivent au sujet qui, en en parlant (ou en écoutant parler, s’il s’agit de l’infans), en fera des traces qui se dérobent à lui puisque ce faisant, au fur et à mesure qu’il veut s’en emparer, il les refoule. Les mots du langage, déjà graves de jouissance puisque pris à l’Autre et à sa voix, seront désormais lestés des traces d’une expérience de satisfaction qu’ils évoquent, mais dont ils sont les seuls représentants.

La veilleuse de l’Autre jouissance et la contingence du féminin

"L’universel négatif’

L’écriture lacanienne de la féminité est un chapitre sur lequel pivote toute l’organisation de la sexuation. Ici, Lacan innove, et nous n’avons pas fini de mettre au travail les formulations énigmatiques et pleines de chausse-trappes qui émaillent les séminaires. La forme la plus généralement admise de lire le quanteur en bas (à droite sur les schémas 1 et 2) est : pas pour tous x, s’accomplit la fonction F. Ce qui donne, si on transforme, selon Aristote, la négation de l’universel en particulier affirmatif : il y a des x qui ne sont pas soumis à la fonction, qui ne sont pas phalliques. Et le tour est joué, à gauche les hommes, à droite les femmes [10]. Simple et beau. Mais faux. Ce qui est écrit là n’est pas l’universel négatif d’une logique propositionnelle ou de classes, et il ne se laisse pas lire selon les procédures habituelles.
Puisqu’il ne suffit pas de discourir sur la sexualité des femmes pour... savoir ce qu’est la sexualité féminine. Il suffit, sur ce point, de revenir à Freud et aux freudiens pour relever que même l’absence réelle de l’organe masculin peut avoir, dans bien des cas, une valeur phallique en soi.
Ce pas-toute lacanien n’est pas une dénégation, car la suppression de la négation sur la fonction o la détermine... dans une particulière indétermination. La négation dans un ensemble transfini (Lacan l’écrit cO,) n’opère pas de la même manière que dans un ensemble réflexif, qui se définit de posséder la même propriété que l’un au moins de ses sous-ensembles.
Ce qui la fait femme est contingent. C’est ceci dont elle souffre, et qui sous-tend toujours sa plainte : "Il n’y en a pas Un !... qui ne soit sous la férule ; ce qui fait qu’ils laissent tous à désirer..." (Lacan).
La féminité n’est pas seulement une affaire de réel, mais aussi et surtout de symbolique : c’est une position logique dans la parole. Ce qui autorise qu’un homme non plus ne puisse se satisfaire de la jouissance qui lui est dévolue, et être totalement en quête de l’Autre satisfaction. Il arrive aussi qu’une femme se trouve à son tour être du côté de l’universel phallique. Ce qui ne va pas, certes, sans un rejet d’elle-même, qui ne l’oblige guère, cependant, à changer le registre de sa jouissance.
L’indétermination de la féminité, là où Freud la laisse, la situe entre le réel du sexe et une phallicité introduite par le langage qui manque de représentant inconscient. Ce qui fait qu’utiliser ce mot, phallus, n’est pas faux, mais incongru. Il y a pour la femme un signifiant manquant, et la négation sur l’universel en représente la forclusion.

Marie, Laure, Béatrice...

Cette absence radicale d’un signifiant permet, néanmoins, à la femme une aisance surprenante pour s’extraire du discours, pour jouer et se jouer du semblant, à la recherche d’une jouissance de soi qu’elle puisse contenir.
Très tôt Freud, dans un travail presque jamais cité, même lorsque les analystes abordent la question, Le tabou de la virginité [11], signala l’importance du rituel primitif de la défloraison. Que nous montre-t-il ? Que ce n’est pas la série indéfinie des actes dits sexuels qui marquent une femme comme non-vierge. Pour preuve, cette tentative étonnante qui borde son propre abîme, ce savoir touchant à l’incommensurable dont ce rituel s’évertue vainement à tracer la borne lumière : que des représentants du Père accomplissent la défloraison de chaque adolescente pour que, forçant l’indécidable, une représentation sociale subsiste d’une trace qui ne saurait en elle-même être obtenue.
Ce savoir fut oublié et la cérémonie de défloraison remplacée soit par toutes les formes de gynécée, soit par la longue et fastidieuse histoire morale de l’éducation de filles, qui représente le souci non pas de la protection de la virginité, mais de son impossible abolition. L’horreur des hommes tient à ce que, n’étant pas de première trace, toute rencontre, pour elle, puisse être la première. Car sachant qu’il n’y a pas que le phallus, les filles prennent dès le départ une longueur d’avance sur les garçons, quelque peu abêtis d’en être affublés. Mais ce savoir "infus" sur le défaut constitutif de la jouissance sexuelle se paye, parfois, par la rencontre de l’homme qui traque la jouissance du corps en faisant que devienne "a" (schéma 4).
Pour un homme, la rencontre avec une femme peut toujours être porteuse de castration, de relance du désir. Si tant est qu’il ne la réduise pas toute à "a", qu’il reste ouvert à sa dimension Autre, au dire de la vérité qu’elle provoque en lui.
Pour une femme sa possibilité d’arriver à la jouissance sans forcément désirer, fait qu’il subsiste en elle la quête de l’Un, qui par son existence, vient barrer la négation sur le quanteur où elle
se trouve prise : et qui lui permet ce passage aléatoire — >
Lorsque les voies pour construire ce qui se présente comme impossible demeurent fermées, analyste et analysante se trouvent être des travailleurs de la mer. Sachant tous deux qu’habiter le langage, pour ceux qui ont décidé, de gré ou de force, de séjourner seulement sur ses rivages, ne suffit guère pour faire face à l’assaut de la houle, à la force du ressac. Et si navigation il y a, dans un élément où jamais rien ne s’est définitivement laissé approprier, ce dont il s’agit, à chaque mouvement de rame, est d’interroger l’eau.
Et si nous revenons à cette phrase, banale dans son tragique "Il n’y en a pas un", sa force inébranlable réside, justement, en ce qu’elle n’est pas falsifiable. Puisque aucun homme vivant ne peut dire non à la hauteur qu’on lui demande, d’incarner à lui tout seul la jouissance phallique. En outre, lorsque cela arrive, et que, tout naturellement, l’homme se laisse découvrir désirant, dans ce jeu mortifère, les paris amènent à ce que ce soit elle qui l’incarne, le Et ce, depuis parfois son. tout jeune âge. Mais elle "fait" un tel "gambler" que l’enthousiasme qui l’accueille ne lui est que désertification, car elle représente le plus inaccessible, le hors-symbolique. En tant que pure incarnation de jouissance, elle ne peut, en effet, causer aucun désir. Seulement débandade.
Cette place de l’impossible, dont vierge est un des noms, s’écrit en logique : p ^ - p. Il est impossible que p soit vrai, et que non-p soit vrai en même temps.
Freud, sans lui donner une forme logique, l’avait néanmoins déjà formulé, dans la syntaxe même du commandement surmoïque : "Tu dois être comme le père. Il t’est interdit d’être comme le père" [12]. Où, bien entendu, le devoir et l’interdiction portent sur le même trait.
Si la résolution de ce piège logique reste peut-être la clé de voûte d’une analyse d’homme, il faut préciser que l’histoire de la logique ne lui est, au freudien, sur ce point nommément, d’aucun secours, puisque ni Aristote, ni les stoïciens, ni les mégariques, ni les modernes n’ont accordé à cette figure que peu de cas, car étant le cas certain du faux.
Faux ne peut être pris ici, par l’analyse, que comme l’ouverture d’un lieu par la chute [13] d’un élément qui n’a pas de nom. Et qui permettrait une révolution dans la cure : que les mots ne soient plus des "flatus vocis" donnerait d’un coup aux dires leur statut d’existence.

Des résistances et des modalités

Lorsque quelqu’un vient demander une analyse, il arrive que, du seul fait d’adresser sa demande à quelqu’un, même si celui-ci se garde bien de manifester un quelconque savoir, il apparaisse avec fermeté une figure qui aimante tout le discours : il y a un lieu, l’analyste peut-être, où se sait quel est le bien qui le concerne. Sans le savoir, tout analysant de nos jours, aussi athée fût-il, produit, pour se garantir quelque peu de l’indécidable qui s’ouvre à ses pieds, une figure de Dieu qui donne consistance à sa demande.
L’analyste, lui, ne devrait pas ne pas tirer des conclusions théoriques pour s’expliquer pourquoi le Dieu d’Aristote est appelé, nécessairement, comme pivot, au cours de l’analyse. En entraînant toute une cohorte de catégories après lui.
Or, s’il n’a pas, lui, quelques idées autres, sur ce qu’est la jouissance de litre, il ne pourra, bien entendu, que suivre l’analysant... qu’il n’a pas cessé d’être.
Les résistances à l’analyse au temps de Freud ont concerné la mise à découvert de la sexualité en tant que telle et la mise à l’écart du champ de la conscience comme arène théorique.
Aujourd’hui, nous pouvons mesurer que l’existence du discours scientifique a, au mieux, refoulé, et seulement en certains points forclos, la vision du monde de la science traditionnelle, dont Aristote est le représentant par excellence.
Les résistances à l’analyse, en ce qui concerne Lacan, ne s’adressent pas à la sexualité mais s’exercent à partir des figures des savoirs, non pas qui savent sur l’Autre jouissance, mais qui sont bâtis autour d’elle.
Le projet lacanien quant à la logique modale le fait d’une part l’héritier de la tradition classique, depuis Aristote, en passant par la première édition de la Critique de la raison pure et qui aboutit au Kant et le problème de la métaphysique de Heidegger de l’autre, Lacan a réalisé le déplacement le plus précis avec tout ce que véhicule cette tradition, puisque situé dans un autre champ d’expérience.
En ce qui concerne la logique mathématique actuelle, il a critiqué autant son "platonisme" naïf ("Où, dans le ciel des idées, attendait-il, le transfini cantorien ?") que son nominalisme, qui sert à forclore ce qui fait que la science rend compte, effectivement, du Réel.
La psychanalyse chevauche la rupture galiléenne, et c’est à elle qu’est dévolue la tâche de perlaborer, un par un, avec chaque sujet, le retour de ce qui a été par le discours scientifique forclos [14], et qui concerne autant de culpabilité propre à la jouissance que le retour de Dieu, fût-ce sous sa forme panthéiste de Nature (naturans) et le Bien qui en découle.

La logique modale dans l’écriture de Lacan implique

Que l’existentiel n’est pas empirique, ne se trouvant pas dans la réalité. C’est une indication suffisante pour conclure que la solution kantienne : l’existence est position et non pas prédicat, aussi juste soit-elle, ne suffit pas en ce qui concerne l’Inconscient. Dont les jugements attributifs sont immédiatement accompagnés d’existence.
Que l’universel soit seulement en puissance marque que seul à travers la castration, deux fois accomplie, peut l’homme accéder au "principe de réalité", c’est-à-dire à la reconnaissance de la dif
férence des sexes.
Lacan écrit ses quatre formules deux à deux, sans qu’elles communiquent. Nous proposons d’écrire entre elles des vecteurs, dans un sens lévogyre en haut, dextrogyre en bas, qui permettent d’opérer des applications de l’une sur l’autre, deux à deux. Les deux vecteurs les plus difficiles à démontrer dans leurs opérations étant les horizontaux. Notre hypothèse est, pour ce faire, qu’il faut traverse le plan de l’identification (schéma 3).
La place du père est aussi celle du symptôme. Qui ne cesse pas de s’écrire, corps, pensée et réalité faisant une seule surface. Si celui qui est ainsi ferré à la nécessité peut, faisant le tour des modes, passer par cette place de l’impossible et y séjourner suffisamment, deux fois au moins, il se peut que l’injection de l’un sur l’autre ne laisse pas indemne la position de départ. Seul le passage par l’impossible, le rongeant jusqu’à la corde, peut concéder au symptôme la dignité de sinthome.
De même, la plainte qui rend sensible cette absence du père, cette non-inscription à l’infini, ne peut rester la même si le fait de nommer ce qu’on veut peut atteindre la hiérarchie d’un dire, qui est celle du Nom-du-Père.
Le premier tour d’une analyse est ainsi à penser comme la production d’une perte, concernant l’objet en tant que plus-de-jouir - Verluts des Lustgewinns. Le second est à penser comme la construction, en lisière de l’Autre jouissance, des signifiants qui permettent de la dire.
Le fait que le concept de sexuation s’organise sur des lettres articulées modalement implique que la position, ou les positions de chacun dans la parole, se stabilisent d’une écriture qui, elle-même, ne dépend nullement du sens, mais qui, au contraire, vectorise la signification. Cette écriture, condition de la parole, nous offre le bord par lequel l’armature de l’objet - avant sa fragmentation pulsionnelle - peut être tracée. Il n’est pas contradictoire, non plus, de penser que la sexuation ainsi comprise, comme matrice élémentaire de l’orientation de la structure, est le développement articulé des apories de la notion freudienne de bisexualité, qui s’est échouée, contre le vouloir même de Freud, dans une profusion imaginaire de sens.
Il serait opportun aussi de signaler qu’une analyse ne peut, ne doit, de droit au moins, s’arrêter dans l’établissement de la carte de la sexualité de tout un chacun, ce qui veut dire l’utilité et l’utilisation de ses objets pulsionnels, dans la mesure où la dite sexualité vient se loger, sans en rendre compte, dans les anfractuosités de la sexuation.
Dans la mesure où le Réel n’est appréhensible qu’aporétiquement, par antinomies et paradoxes, la dignité des concepts analytiques ne réside pas seulement en leur capacité d’en saisir les bordures, puisque irrémédiablement, ils le laissent fuir, perdant aussi bien son tracé. Mais aussi et surtout, cette dignité de pensée réside en la capacité d’inventer à partir du paradoxe grâce à quoi le sujet peut revenir de la pétrification que provoque la monstration - apophansis, propre au dire. A ce moment-là, l’analyste, qui était surtout logicien pour s’extraire de sa propre résistance, se mue en artisan, et son appareillage formalisé en ustensiles d’un savoir-faire.
Un lecteur non analyste qui, au lieu de référer les lettres à la pratique de l’analyse, les référerait à la représentation qu’elles en appellent, ne manquerait pas, avec raison, d’être surpris par la place qu’elles ménagent au Dieu du monothéisme, sous les espèces du Père tout-puissant. Aussi bien, ces lettres essayent de rendre la structure minimale de ce par quoi l’expérience mystique non seulement ne se réduit à aucune religion révélée en particulier, mais aussi peut à l’occasion se donner les représentations substitutives les plus variées, tel que Koyré l’a montré [15]
Ce lecteur n’aurait pas tort, puisque la fragmentation et le rejet que le discours scientifique a opérés sur le religieux laisse subsister sa racine : le Père inconscient, alors même que la science est faite pour ne rien vouloir en savoir. Précisément ce travail sur la racine permet à l’analyse de savoir que cette origine est, en tant que telle, inéradicable. Et le rêve de son déracinement, la préface du pire.
Autrement dit, l’athéisme n’est pas une profession de foi mais une tâche infinie de la raison, qui ne repose point sur une quelconque incroyance mais sur les buts d’une pratique. Qui ne peut trouver sa place sinon comme critique en acte des prétentions de la science de réduire l’être parlant à être... un être sans parole, justiciable morcelé d’un verdict expérimental où son dire ne compte pour rien.
Mais cette critique pratique, qui ne se dresse jamais en tribunal, est seulement sauvegardée par l’attachement de la psychanalyse au geste galiléen, prolongé par Cantor et Gödel.
Ses concepts se tramant dans l’espace d’une inexistence, qui par son affirmation même coupe court au religieux, et que la science ignore comme condition même de son opérativité.

[1] L’histoire conçue - Phénoménologie de l’Esprit, trad. Hyppolite, tome II, Aubier, Paris 1947, p. 313. Phénoménologie des Geistes, Suhrkamp, Frankfurt am Main, 1972. Gwendoline Jarczik et Pierre-Jean Labarrière, dans leur Hegeliana, synthèse programmatique du renouvellement par eux impulsé des études hégéliennes en France, écrivent fort justement que die Geschichte désigne "ce qui survient", was geschieht, ce sur quoi l’esprit n’a nul pouvoir, et que l’élément du Begriff, du "concept" exprime la détermination sensée que l’esprit doit assurer en regard de cette réalité événementielle. La position hégélienne fondamentale, rappellent-ils, est que le temps est l’extériorité du concept par rapport à lui-même. "L’esprit se manifeste nécessairement dans le temps (...) aussi longtemps qu’il ne saisit pas son concept, c’est-à-dire, ne détruit pas le temps" (Ph. E. Il, 305). Néanmoins, le concept hégélien, pour être, en tant qu’esprit.

[2] Séminaire de janvier 1958.

[3] Nous avons suivi le dédale des formulations de Lacan à partir de 1970/71 jusqu’à la fin du Séminaire. Néanmoins, nous n’avons pas fait leur inventaire exhaustif, ce qui explique l’absence de notes de renvoi à chaque séminaire. Façon d’assumer la responsabilité de ce qui suit. En outre, et comme point d’orgue, la théorie des modes fut, pendant tout le rationalisme, Descartes et Spinoza inclus, dévalorisée comme ne faisant pas partie des déterminations essentielles de la substance.

[4] Voir néanmoins Lukasiewicz J., Contribution à l’histoire de la logique des propositions (1934), et aussi Post E., Introduction à une théorie générale des propositions élémentaires (1921), les deux travaux édités par Jean Largeault, Logique mathématique, textes, Armand Colin, Paris 1972. Le premier, initiateur de l’école polonaise de logique, est un de ceux à qui revient l’honneur historique de la réévaluation de la logique stoïcienne comme fondatrice de la logique propositionnelle, d’avoir dégagé ses différences d’avec Aristote et surtout d’avoir signalé l’importance théorique du modus ponens, ou implication matérielle qui, presque unanimement rejetée dans l’histoire de la logique, sera essentielle dans l’écriture de Lacan.

[5] Aristote, De interpretatione, 9, Vrin, pp. 55-103. L’Estagirite, opposé aux mégariques, pour qui le futur est entièrement déterminé, soutenait que la négation et l’affirmation sont nécessairement vraies ou fausses seulement lorsqu’il s’agit des propositions générales, et non pas lorsque les futurs portent sur les singuliers. Pour Aristote, nécessité et contingence sont contradictoires et non contraintes, partant que leur disjonction est exclusive.

[6] Lacan avance ceci dans Les Non-dupes errent, le 9/4/1974, après avoir commenté l’étude de Hintikka Jacko, Time and Necessity, Oxford, 1973, qui introduit la notion de temps dans l’étude des modalités.

[7] Cette place absolument centrale faite au pari pascalien, développé pendant toute la seconde moitié du séminaire D’un Autre à l’autre, signale la nécessité, justement, de faire déchoir l’Autre de son lieu d’existence, ce à quoi le libertin est aussi impuissant, sans faucher du même coup la croyance, ce qui nous conduirait au hors-discours.

[8] La répétition, pour l’analyse, n’est pas la répétition du Même, mais la réponse qui suit une rencontre inattendue.

[9] Les signes de perception, inconscients, "antérieurs" au signifiant, appelés aussi par Lacan "ravinement de la jouissance", sont le substrat d’une matérialité sensible qui précède l’organisation de la perception en "sens". Qui seul est viable lorsque la perte de l’objet ouvre en même temps, à la réalité, et à la recherche en elle de cet objet, perdu ailleurs. Et c’est sur les tracés laissés par ces alluvions qui dessinent son espace le plus propre que pense l’inconscient. Ses concepts, les tamis avec lesquels on prend de la Chose, tout en la laissant s’échapper. Le fantasme, impliquant nécessairement des raisonnements, relève d’une dianoétique de la jouissance.

[10] Cf. le poème de Parménide, commenté dans le beau travail de Claude Rabant : "L’Orient, le sexe", Espaces n° 17, Paris, 1990.

[11] S. Freud, "Le tabou de la virginité", in La vie sexuelle, PUF, Paris, 1973.

[12] Freud S., "Le Moi et le Ça", in Essais de psychanalyse, PB Payot, Paris 1981, traduction nouvelle, p. 247.

[13] Faux dérive du latin fallo : tromper ou échapper à. Le second sens le fait l’équivalent du grec lanthano (cacher, être caché). Mais on peut aussi le rapprocher de l’ancien haut allemand fallan, tomber. Ernout et Meillet dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine, Klincksieck, Paris 1985, écrivent : "(...) le rapprochement indiqué est trop séduisant pour qu’on ne s’essaie pas de s’y tenir" (p. 214). Pour Lacan, ce jeu littéral est à suivre de façon apodictique.

[14] L’effet de forclusion exemplaire a été réalisé, à notre avis, par ces détours dont l’histoire est coutumière, non pas directement dans le discours de l’Encyclopédie, ni par les seuls matérialistes-sensualistes, disciples de Locke, mais par Rousseau. En effet, la destruction, qui est son oeuvre, de la notion de péché originel et son remplacement par le mythe théorique de l’état de nature va incontestablement plus loin que la critique libertine, sur le plan moral, et celle sensualiste, sur le plan théorique. Il est possible aussi de penser que l’acte rousseauien soit la répétition paradoxale et de la critique janséniste de la doctrine de la grâce, de ces effets et de sa disparition sans trace. La sexualité apparaît finalement, à la fin du XIXe siècle, comme un retour de forclos, comme le nouveau nom de mal.

[15] Koyré A., Mystiques, spirituels, alchimistes du XVIe siècle allemand, Gallimard, 1971. Koyré est le premier et le seul à avoir défini la mystique, dans son unité, comme une ontologie axiomatique et fait ainsi l’histoire complexe de sa relation à l’essor de la science moderne, ainsi que de sa mutation sous la forme de l’idéalisme allemand, sur son versant romantique. Gérard Jorland, in La science dans la philosophie nous donne une synthèse précise de toute l’oeuvre de Koyré. Plus proche de notre époque, Gérald Holton, dans le ch. IX : "L’imagination scientifique : dionysiens et apolloniens" de son livre L’imagination scientifique, Gallimard, Paris 1981, brosse un tableau sur ce double mouvement qui accompagne le dis cours scientifique aux États-Unis. Last but not least, nous voudrions ici signaler notre reconnaissance aux travaux Une histoire des mathématiques d’Amy Dahan Dalmédico et Jeanne Pfeiffer, Le Seuil, Points Sciences, 1986. En effet, sans ces études sur les reprises successives du concept de fonction dans l’histoire des mathématiques, nous n’aurions pas eu l’idée de commencer à esquisser cette recherche sur la fonction en psychanalyse.



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