Je voudrais commencer le travail d’enquête ou d’auto-enquête sur la forme coordination. Pour lancer le débat je vais énumérer en vrac une série non exhaustive des thématiques et des problèmes qui pourrait constituer autant des sujets de séance de travail. On pourrait commencer pour discuter l’action de la coordination de deux points de vue : l’être contre et l’être ensemble.
L’être contre :
1) L’acte de naissance de la coordination est un "non", un "refus". Mais il s’agit d’un "non" et d’un "refus" qui incarnent d’abord ce que Michel Foucault souhaitait à la fin de va vie : les mouvements politiques ne doivent pas seulement résister et se défendre, mais s’affirmer en tant que forces créatrices. Cela pourrait bien constituer un changement radical par rapport à la tradition du mouvement ouvrier, puisque l’événement politique définit une asymétrie dans la dialectique avec laquelle on a, à la suite du marxisme, appréhendé le conflit et la lutte. Le " non " au pouvoir n’ouvre plus à une lutte dialectique avec ce dernier (prise du pouvoir ou gestion du pouvoir), mais à un " devenir ". Dire " non " constitue la forme minimale de résistance. Cette dernière doit ouvrir à un processus de création, de transformation de la situation, de participation active au processus instituant. C’est cela résister, selon Foucault. 2) A partir de 68,les mouvements politiques et les singularités opèrent sur deux plans à la fois : celui imposé par les institutions de l’Etat et celui choisit par les mouvements et les singularités. Sur le premier plan, les mouvements politiques et les individualités se constituent selon la logique du "refus", de l’être "contre", de la division. A première vue, ils semblent reproduire la séparation entre "nous et eux", entre l’ami et l’ennemi, caractéristique de la logique du mouvement ouvrier ou de la politique tout court. Mais ce "non", cette affirmation de la division, se dit de deux façons différentes. D’une part, il est dirigé contre la politique et il exprime une séparation radicale avec les règles de la représentation, ou de la mise en scène de la division à l’intérieur d’un même monde ; d’autre part il est la condition d’une ouverture à un devenir, à une bifurcation des mondes et de leur composition conflictuelle, mais non unificatrice. Le refus est la condition de l’invention d’un être ensemble qu’il s’agit de décrire. Ici, dans ce deuxième plan, il y a bien litige, conflit entre les forces et les individualités en jeu, mais il n’y a pas d’ennemi. 3) Sur le premier plan, la lutte s’exprime comme fuite des institutions et des règles de la politique. Les institutions, les partis politiques et les syndicats sont littéralement vidés de la "participation". On se soustrait tout simplement, on s’en va comme sont partis les "peuples de l’Est" du socialisme réel, en traversant les frontières ou en récitant sur place la formule de Bartleby "I would prefer not to", je préférerais ne pas. Sur le deuxième plan, les singularités individuelles et collectives qui constituent le mouvement déploient une dynamique de subjectivation, qui est à la fois affirmation de la différence et composition d’un commun qui n’est pas le but à atteindre, mais la condition des processus de subjectivation hétérogènes. Pratiques de soustraction politique sur le premier et stratégies d’"empowerment" des mondes, dans le second. Les mouvements et les singularités passent avec une certaine aisance, d’un plan à l’autre tandis que le pouvoir établit est contraint de rester sur un seul plan, de la totalité. 4) Mon hypothèse est que les mouvements politiques et les singularités, après 68, rompent radicalement avec la tradition socialiste et communiste. Cette nouvelle dynamique rend les comportements des mouvements et des singularités opaques, incompréhensible aux politologues, aux sociologues, aux partis politiques et aux syndicats. On parle alors de dépolitisation, d’individualisme, de fermeture sur le privé, constat régulièrement démenti par l’émergence des luttes, des formes de résistance et de création. 5) Cette nouvelle manière non dialectique d’être contre doit inventer ses modalités d’action. La coordination, en déjouant les formes codifiées et convenues de la lutte syndicale (manifestation, assemblée, manifestation, etc.), s’exprimera par l’invention des nouvelles formes d’action, dont l’intensité et l’extension s’ouvriront de plus en plus vers le harcèlement et le dévoilement de réseaux de commandement de la société-entreprise. A la déréglementation de l’économie, du travail et des droits sociaux, fait face une déréglementation du conflit, qui suit l’organisation du pouvoir jusqu’à dans les réseaux communicationnels, dans les machines d’expression (interruption des émissions de télévision, recouvrement des espaces publicitaires, interventions dans les rédactions des journaux etc.), que les luttes syndicales classiques ont grand tort d’ignorer. Aux mobilisations monumentales des syndicats (grèves) concentrées dans le temps et l’espace, la coordination a couplé une diversification des actions (par le nombre de participants, les variations des objectifs) en "flux tendus"(par la fréquence et la vitesse de leur mise en place et leur exécution), qui laisse entrevoir ce que peuvent être des actions efficaces dans une organisation de la production capitaliste mobile, flexible, déréglementée et dans la quelles les machines d’expression sont constitutives (les médias, la comme, le marketing, la publicité) de la "production".
L’être ensemble.
6) La naissance de la coordination n’est que la condition d’une ouverture à un autre processus, "problématique", de création et d’actualisation qui concerne la multiplicité des subjectivités qui la composent. Le "problématique" est ce qui caractérise la vie et l’organisation de la coordination. Les subjectivités engagées dans la lutte sont prises entre le vieux partage du sensible qui n’est déjà plus et le nouveau qui n’est pas encore là, si ce n’est que sous les modalités de la transformation de la sensibilité. La coordination n’est pas un tout un collectif, mais une cartographie des singularités, composée des networks et des patchworks (une pluralité de commissions, d’initiatives, des lieux de discussion et d’élaboration, des militants de groupe politiques et syndicaux, des réseaux d’affinités "culturelles et artistiques", des réseaux d’amitiés-, une multiplicité des métiers et des professions etc.), qui se font et se défont, avec des vitesses et de finalités différentes. Le processus de constitution de la multiplicité, qui s’amorce ici, n’est pas organique, mais polémique et conflictuel. Engagé dans ce processus, il y a à la fois des individus et des groupes désespéramment accrochés aux identités, aux rôles et fonctions que la "police" a modulé pour eux et des individus et des groupes engagés dans un radical processus de desubjectivation de ces mêmes modulations. Dans le foisonnement et la circulation de la parole, il y a des illuminations politiques fulgurantes et des répétitions des croyances et des stéréotypes véhiculés par l’opinion publique. Il y a des manières de faire et de dire conservatrices et des autres, novatrices, distribuées entre individus et groupes différents, ou qui traversent un même individu ou un même groupe. 7) Diverses manières de faire et diverses manière de dire des subjectivités s’expriment dans la coordination, en se développant comme des apprentissages ou des "expertises collectives" (comme disent les intermittents de la Cip-idf de leur action), faisant émerger, chaque fois, les "objets" et les "sujets" politiques. Apprentissage et expertise qui, dès qu’ils fonctionnent, font proliférer les problèmes et les réponses. 8) La coordination est l’expérimentation des dispositifs de l’être ensemble et de l’être contre, qui à la fois répètent des protocoles et de procédures déjà codifiées de la politique et en inventent d’autres, mais qui, tous, sont très attentifs à favoriser la rencontre des singularités, l’agencement des mondes et univers différents. 9) Dans la coordination il y a des principes d’organisation et de militance différents. La forme générale de l’organisation n’est pas celle verticale et hiérarchique des partis et des syndicats, mais celle du réseau distributif, mais où agissent des méthodes d’organisations et de prise de décisions différentes qui coexistent et s’agencent de façon plus ou moins heureuse. L’assemblée générale fonctionne selon le principe du vote majoritaire, sans toutefois sélectionner des élites et des structures verticales et directives. Mais le fonctionnement de la coordination et des commissions se fait selon le modèle du pacthwork qui permet à un individu, à un groupe de lancer des initiatives et des nouvelles formes d’action de manière plus flexible et responsable. Cette forme d’organisation est plus ouverte à l’apprentissage et l’appropriation de l’action politique de la part de tout le monde. Le réseau est propice au développement d’une politique et d’une prise de décision minoritaire. Il est plus facile de critiquer en bloc ces apprentissages, ces expertises et ces dispositifs, en partant de l’universel de la politique et de ses impératifs, que dire ce qui marche et ce qui ne marche pas (et pourquoi), dans leur façon de relier les différences dans un devenir commun qui les fasse proliférer au lieu de le codifier, capable de laisser flotter toujours une "réserve d’être", un virtuel, disponibles à d’autre devenir. 10) La coordination a adopté une stratégie qui agit transversalement aux divisions instituées par la politique et les modèles majoritaires (représentants / représentés, privé / public, individuel / collectif, expert / non expert, social / politique, public /spectateur, salarié / précaire etc. ). L’ouverture de cet espace instituant alimente une tension entre l’affirmation de l’égalité proclamée par la politique (nous sommes tous égaux en droits), et les relations de pouvoir entre singularités qui sont toujours asymétriques (à l’intérieur d’une assemblée, d’une discussion, d’une prise de décision, la circulation de la parole, des places et des fonctions, n’est jamais fondée sur l’égalité). 11) On refuse les différences imposées par le pouvoir, mais on compose les différences entre singularités (dans ce deuxième plan, l’égalité ne peut être que la possibilité pour chacun de ne pas être séparé de ce qu’il peut, d’aller jusqu’au bout de sa puissance). On refuse la hiérarchie du pouvoir construite à partir du modèle majoritaire et on compose les relations a-symetriques entre singularités, qui, "comme dans les mondes des artistes, où il n’y a point de rangs, mais des sites divers", sont incommensurables les uns avec les autres. C’est l’événement et son effectutation dans l’agencement de la coordination qui créent la possibilité de franchir les frontières, de brouiller les divisions, les classifications et les assignations auxquelles nous sommes acculés. L’espace de la coordination s’installe transversalement à la logique de l’égalité et à la logique de la différence (liberté) en construisant leur relation comme problème, en essayant d’interroger les limites avec lesquelles le socialisme et le libéralisme, les avaient considérées et pratiquées séparément. La coordination est le lieu conflictuel de la mutation de la multiplicité (de la multiplicité assujettie et asservie à une nouvelle multiplicité dont on ne peut pas mesurer les contours à l’avance) qui se fait sous l’égide de l’événement.