Pourquoi nous n’en n’avons pas fini avec la finance de marché ?

Mise en ligne le mardi 9 août 2011

Exaspérante finance

Les agences de notation cristallisent l’exaspération générale à l’égard de la finance. Des économistes atterrés aux « indignés » espagnols pour qui elles arment les politiques d’austérité, sans oublier les gouvernements, les banques centrales qui guettent les réactions de la bourse. On mesure combien la finance est loin d’avoir été mise au pas.

Pourtant on ne soigne pas la fièvre en cassant le thermomètre. Les agences de notation forment l’opinion des investisseurs autant qu’elles sont formées par eux. Elles représentent l’avis du rentier collectif du moment. Un drôle de personnage qui comprend des États (la Chine, le Japon, le Royaume-Uni), des fonds de pensions, bref le système global de la finance. Ce n’est pas qu’elles aient failli dans leur rôle qui pose un problème de plus en plus aigu, c’est que les politiques aient décidé depuis trente ans de gérer les États, les budgets, la monnaie selon les critères du rendement des actifs financiers.

A propos, que disent les agences de notation ? Que l’Union européenne doit choisir entre faire bénéficier ses membres des avantages d’une monnaie unique (donc pouvoir emprunter à un seul et même taux) ce qui veut dire se doter d’une politique budgétaire, industrielle, financière, sociale cohérente et globale, ou bien faire éclater l’euro zone et probablement l’euro. Ce n’est pas que la finance de marché soit en soi fédéraliste mais enfin un chat est un chat. Concernant l’Amérique, elles disent tout haut ce que la Chine a commencé à murmurer dès 2007 : les États-Unis ne peuvent pas continuer à jouir du privilège d’avoir une monnaie intérieure qui est aussi monnaie internationale, tout en laissant flotter le dollar et, en même temps, cumuler des déficits qui sont partout ailleurs vilipendés. Sur le fond, l’économie américaine a facilement du répondant pourraient se permettre un endettement de 250 % du PIB s’il était détenu par des résidents. Mais, cela fait désordre et nuit à la stabilité des marchés.

Morosité et instabilité

L’économie monde n’est pas menacée au niveau global par la surabondance de liquidités et l’endettement facile mais par la récession dans les pays du Nord. L’emballement de la croissance du Sud génératrice de sérieux problèmes qui apparaissent déjà (sociaux et environnementaux), ne peut pas à lui seul continuer à tirer la machine. C’est l’erreur de fond des politiques d’austérité qui s’obstinent à refuser un moratoire drastique.

L’instabilité croissante est due à plusieurs facteurs. Les uns sont structurels et de long terme. L’économie monde prend un virage écologique beaucoup trop lent. Les sommes à investir sont pharaoniques, leur profitabilité est négative si la puissance publique ne met pas la main à la poche. Or, les « poches de l’État sont vides » et le refus viscéral de toute inflation, empêche de mettre en œuvre une politique de taux d’intérêt négatif.

Les autres sont géostratégiques comme le rééquilibrage de l’économie monde devenue multipolaire mais sans l’être vraiment : l’euro devrait jouer le rôle d’une valeur refuge face aux faiblesses du dollar, mais l’économie européenne est anémiée parce que sa construction politique paralysée, les deux se renforçant dans une spirale qui nourrit le populisme. Le Yuan ne peut pas devenir monnaie de réserve car la pression exercée alors sur la Chine ne lui permettrait plus de conserver un taux de croissance qui la préserve du désordre social menaçant (qui menace l’harmonie dans la langue de bois).

Enfin le passif de la crise de 2008 a asséché les marges des politiques conjoncturelles. Le report de la banqueroute de la finance privée sur la dette publique souveraine, alors que cette dernière représentait déjà la moitié du PIB mondial, engage les États les uns après les autres dans une véritable trappe à la croissance au nord. Celle-ci attise des révoltes contre les politiques d’austérité et la précarité structurelle de l’emploi des deux côtés de la Méditerranée. De quoi inquiéter les financiers.

Les prochains coups sur l’échiquier

Dénoncer l’hypertrophie de la finance garantit peu de résultats. Sauf à s’attaquer aux racines de l’instabilité. Le régime de l’étalon de change dollar flottant de 1971, touche à sa fin. Organiser un nouvel ordre monétaire mondial implique plusieurs choses. L’Europe doit devenir fédérale sinon elle continuera à être gouvernée par la BCE, elle l’est déjà actuellement. La Chine contre des garanties que ses réserves ne se transformeront pas en monnaie de singe devrait participer au panier euro-dollar-yen et, en échange de responsabilités mondiales, devrait mener une politique à la Lula (donc augmenter fortement la part des salaires dans le revenu national et instaurer l’équivalent d’un revenu d’existence contre une pauvreté qui demeure effarante).

Le gonflement des actifs financiers qui constitue leur pouvoir, correspond à un nouveau type d’inégalité intenable entre les générations âgées, logées, protégées (par une protection sociale par répartition) ou rentières (là où elles tirent leur revenu des fonds de pension et de placement) et les nouvelles générations d’après le baby boom vouées à un État providence au rabais et à la précarité. Avec la nouvelle donne écologique, c’est la clé d’une nouvelle donne sociale.

La croissance à court terme aux États-Unis devrait passer par un troisième plan de relance mais on ne voit pas comment extorquer du Congrès 700 autres milliards de dollars. Reste une dernière porte de sortie : une forte dévaluation du dollar (avec ses réajustements en chaine des autres monnaies) et d’une reprise de l’inflation à un taux supérieure à 5%, histoire de faire maigrir lentement mais sûrement de poids de la dette et une rente qui écrase la vie, la production et notre futur commun.

Recueilli par Christian Losson et publié dans Libération du mardi 9 août 2011.


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