Pour Hannah Arendt, la politique fait exister l’agir en commun.

1950
Mise en ligne avril 2003

Comme le dit Blaise Buscail, pour Arendt la politique est rare et surtout décrite par elle telle qu’elle fut et ne peut plus être : grecque, romaine, aristocratique. En effet le modèle de la politique pour Arendt, ses références explicites, pour ne pas dire sa nostalgie c’est la Cité grecque, la citoyenneté antique, celle des hommes libres qui peuvent, entre égaux, échanger dans un espace public. Arendt définit la politique par le courage et la parole : cette parole libre qui peut exister dans l’espace public où une pluralité d’hommes libres (citoyens) peut échanger une pluralité d’idées dans une confrontation libre (modèle de l’assemblée , l’ecclesia grecque).

La conception de la citoyenneté et de son exercice (soit ce qu’est pour elle la politique) est, pour Arendt, très certainement aristocratique. Reprenant la distinction grecque entre production (le travail, monde de la praxis) et création (poièsis) , d’une part, qu’elle distingue de l’action, càd. la vie politique, soit les trois degrés de la "vita activa" qu’elle oppose dans son ensemble, d’autre part à la "vita contemplativa" , càd. la pensée, la theoria. Ceci reprenant le discrédit jeté sur la production , par opposition à l’oeuvre et à la politique. Elle oppose de plus la theoria, en tant qu’elle est pour les Anciens, dépourvue de toute utilité, de tout souci pratique, pour les Anciens en effet, à la différence de ce que devient la science avec l’âge moderne, thème heidegerien s’il en est : la science comme maîtrise. Elle oppose les impératifs de la production et de la pratique, asservissants, à ce que sont l’oeuvre et l’action politique : activités d’hommes libres . , activités proprement humaines.

Cela dit la propriété est, dans son sens antique, condition d’accès à la vie publique, non pas au sens où elle est synonyme de richesse, mais parce qu’elle garantit au citoyen de n’avoir pas à s’occuper de produire les biens nécessaires à sa subsistance, il est donc libre. Définition de l’homme libre : celui qui n’est pas esclave, càd qui n’a pas à travailler, à s’adonner à la production. reproche de la surestimation de la catégorie de travail, dont Adam Smith et Marx sont les meilleurs témoignages. Elle dénonce, dans la vie moderne, la réduction de l’oeuvre, dont le caractère est la dimension existentielle propre aux êtres mortels, au travail, qui attache l’homme au registre du besoin et à la futilité de la vie. L’oeuvre est ce qui permet de durer, tandis que le travail s’épuise dans la consommation d’objets éphémères. On voit que le le travail fait problème non comme producteur de valeur, accumulation de capital, donc travail exploité, mais dans ce qui l’attache à la consommation, lieu de l’aliénation parce qu’il vise l’usage . Là on retrouve Heidegger encore ; on songera à l’opposition entre authentique et inauthentique, entre souci et divertissement qu’établit Sein und Zeit, faisant du Dasein humain un être-pour-la-mort, le souci de la mort donnant son caractère authentique à l’existence humaine.

Cette philosophie aristocratique qui lui fournit ses thèmes contre la société de masse, porte l’empreinte de son maître en philosophie, Heidegger.

Voici, très schématiquement , qq thèmes qui portent l’empreinte de Heidegger et ce qui attache Arendt à la philo de l’existence heideggerienne, ainsi transposés par Arendt : la vie véritablement humaine consiste dans le fait de partager un monde commun où sont possibles les relations avec autrui, à partir de ce partage d’objets communs où peut s’accomplir qq chose immortalisant l’existence - à quoi est opposée la société de masse engendrant la solitude (absence de monde commun) détruisant le domaine public comme le domaine privé càd au sens où la dite société prive les homme s de leur existence Ceux-ci, sont nommés les êtres mortels cherchant à s’immortaliser dans leurs oeuvres (monuments, documents). Les humains étant nommés par elle mortels, par opposition aux immortels (cf notion de quadri-parti chez Heidegger)

anti-modernisme : où l’on s’aperçoit qu’elle adopte ou partage, comme Heidegger, et en les transposant, nombre des thèmes de la révolution conservatrice, dans sa critique de la modernité -modernité contre laquelle, constamment elle fait jouer les Grecs, le moment du commencement , l’origine érigée en référence , comme Heidegger soit, un seul exemple, après ce qui précède sur la production, ce qu’elle relève comme la perte du caractère sacré de la propriété ; anciennement être propriétaire signifie avoir sa place dans le monde , dit-elle d’où propriété pour les Anciens, condition d’accès à la vie publique, à la parole, à la création

anti-marxisme : Marx n’ayant fait que résumer toutes les idées modernistes, pour en arriver à l’idée du dépérissement du domaine public (ainsi traduit-elle la notion de dépérissement de l’Etat) car la politique, entendue comme domaine public, ayant déjà commencé à dépérir dans le domaine de l’administration (exactement ce que dit Carl Schmitt par parenthèses)

libéralisme ; la loi est reprise par elle dans son sens antique telle qu’elle le voit comme séparation du privé et du public (càd. protégeant le privé) et non comme soumission à un ordre commun, telle que la définiront les Modernes.

Alors, comment se définit la politique pour H.A. ? Elle réside dans l’action, reliée à la parole, et acte de commencer. La vie politique est relation , elle se déploie dans un réseau de relations humaines. Le domaine commun est le domaine politique, tandis que ce qui relève de la production, l’économique au sens étymologique, relève du privée, de l’oikos, de la maison . La vie économique n’est en rien politique, elle relève de l’oikia collective, -oikia : maisonnée- càd. du collectif en tant qu’il reste attaché au domaine du besoin et de l’utile . Opposition du social au politique : tout ce qui surestime le domaine de la production revient à tuer le politique et faire disparaître la distinction entre domaine public (politique, lieu de la parole) et domaine privé (le foyer protecteur, l’intime, le caché) Ce qu’elle appelle "croissance contre-nature du naturel" désigne l’accroissement constant de la productivité : ce qu’elle dit sur le naturel et le contre-nature, n’a de sens qu’en référence à la notion de phusis grecque, soit également le fait que le monde proprement humain, celui de la Cité, se trouve être en harmonie avec le cosmos, le monde, et avec la nature en tant qu’elle est harmonie et, comme le disait Platon, Aristote, modèle pour la Cité. L’homme n’est en rien l’animal laborans (conception moderne) mais l’être politique, doué de parole libre, capable de création. Sa grandeur est là. Ce qui le rattache au domaine du besoin relève de son asservissement.

cela dit, l’action ensemble, et l’agir en commun, tel est le pouvoir de création libre que confert aux hommes et que fait exister la politique

Cependant l’idée que les hommes , redevenus mortels avec la modernité introduisant la sécularisation, puissent "faire l’histoire" selon l’habituelle compréhension de l’héritage marxiste, est pensée par Arendt comme une régression de l’agir au faire . Ce renvoi constant de Marx à une pensée non politique, économiste, est exactement la manière de renvoyer Marx à son inanité, du point de vue de la politique, qui est celle de Heidegger et de Carl Schmitt. Arendt ne fera que développer largement le thème avec sa conception de la vita activa... manière de congédier Marx

etc.

Une étude approfondie et développée serait plus précise. Juste qq pistes, ici rapidement tracées. Mais l’importation-traduction de la pensée de Heidegger dans le domaine de la politique, n’est pas, a priori, sans faire question, qq soient les inflexions-transformations apportées par Arendt à la pensée de celui qui n’est pas exactement un penseur de la politique ("seul un dieu peut nous sauver" dans l’attente du "tournant" possible de la supposée "’histoire de l’Etre" à quoi Heidegger résume l’histoire de l’Occident) et qui n’est sans doute pas non plus lui-même un maître en matière de politique si l’on en juge par son absence de pensée de l’histoire contemporaine et du nazisme au-delà du thème de la "technique planétaire" résultant , càd. supposée résulter, de la métaphysique s’accomplissant en "volonté de la volonté" et nihilisme.

bien à vous



La politique détermine notre mode d’existence collective

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De Sandra Salomon :
"Etat d’exception" de G. Agamben (Seuil).

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