Politique des images

-Note pour la rubrique Icônes
Mise en ligne le jeudi 21 février 2008

Que viennent exactement faire l’art et les images dans une revue politique comme Multitudes ? Dans le court texte de présentation de la revue, disponible sur son site, on peut lire que Multitudes se définit comme « une revue politique, artistique et philosophique ». Mais si on poursuit la lecture, entre les références à la philosophie française contemporaine, aux mouvements anti-globalisation, aux théories féministes et post-coloniales, la place de l’art et des images n’apparaît pas clairement. Si Multitudes n’est pas une revue d’art, la manière dont nous abordons l’image et l’art contemporain, dont nous problématisons au présent les rapports de l’art à l’image, est pourtant au centre de notre projet politique. Depuis sa création, Multitudes a produit un grand nombre d’interventions dans le champ de l’art contemporain avec cette rubrique que nous avons appelé « Icônes  ». Ces interventions ont contribué à remettre en jeu les rapports entre esthétique et politique à partir d’une pratique théorique qui développe une critique du capitalisme cognitif et une critique radicale de ses formes de valorisation et de capture. Or ces questions traversent de plus en plus ouvertement l’art contemporain, qui apparaît en ce sens comme un véritable laboratoire à la fois esthétique et politique. De façon significative, l’en-tête du premier numéro de la revue, qui portait le titre « Politique des multitudes » [1], évoquait à plusieurs reprises l’art contemporain comme terrain privilégié de la radicalisation du politique, capable, par ses provocations, de nous en dire beaucoup sur la scène politique dans laquelle nous vivons. En effet, Multitudes s’intéresse à l’art en tant que possibilité d’expérimentation – politique et formelle à la fois – de processus de production de désir et de subjectivité, dans un contexte déterminé par les nouvelles formes de domination imposées par la société du travail immatériel et par les géographies de la mondialisation. La rubrique Icônes, consacrée à l’art et aux images, n’est donc pas exactement une rubrique « art contemporain », même si, dans les faits, elle implique le plus souvent des collaborations avec des artistes. C’est une interrogation autour de l’image qui nous intéresse le plus, pris que nous sommes entre sa puissance de transformation au-delà de l’art et son pouvoir de réduction à la Forme-Art, entre l’esthétique et le politique qui s’y mêlent. Pour donner un exemple privilégié de cette dernière dimension, une des questions que nous explorons communément concerne les liens entre art et féminisme. Poser cette question ne signifie pas simplement présenter le travail d’artistes féministes (Birgit Jürgenssen et Andrea Geyer, par exemple), mais aussi interroger comment un art féministe, c’est-à-dire un art qui explore les rapports de genres, de classes et de races, a produit une critique radicale du lien entre désir et pouvoir. Questionner, dans et à travers l’image les manières dont le pouvoir agit sur les sujets et les désirs ouvre des possibilités inédites qui permettent d’imaginer un devenir des corps, de la sexualité et des singularités incarnées.

La rubrique « Icônes » intervient dans la revue au-delà de toute séparation – avec ses inévitables hiérarchies – entre théorie et pratique. C’est la raison pour laquelle les cahiers d’images apparaissent comme des contributions autonomes, en évitant d’«  accompagner » les textes théoriques comme des illustrations. Ce qui n’empêche pas des interventions discursives – de la part de théoriciens, critiques et historiens de l’art – en interface avec les images. Sur le plan matériel, c’est une petite équipe composée de trois–quatre personnes, avec souvent des interventions extérieures, qui assure la programmation Icônes en proposant les contributions – textes et images – et en travaillant en relation avec les artistes, jusqu’au suivi de tout le processus de fabrication, en dialogue avec l’ensemble des membres du comité de rédaction. Si « Icônes » existe depuis la fondation de Multitudes, la forme qu’elle a pu prendre concrètement a évolué avec l’ensemble du contenu de la revue et en lien avec sa structure formelle et graphique. Au début, il s’agissait essentiellement de portfolios insérés entre les deux dossiers de la revue (majeure et mineure), alors que, à partir du n° 10, elle a pris la forme actuelle sous l’impulsion du graphiste Regular, avec qui nous avons travaillé depuis 2002. Elle va encore évoluer à partir du n° 35 (septembre 2008) quand Multitudes sortira avec un nouveau graphisme et une nouvelle structure. Actuellement, Icônes est constituée d’une double série d’images en noir et blanc : Icônes IN, sorte de portfolio de 16-20 pages, et Icônes OFF, une série d’images en page gauche, qui surgissent de façon irrégulière entre les textes, éparpillées tout au long de la revue. La partie OFF privilégie – sans s’y cantonner – l’aspect sériel, la répétition et la narration non-linéaire, mais aussi la surprise et une certaine incongruité qui déroute le lecteur non averti. La partie IN se présente comme un véritable statement, le plus souvent la contribution d’un seul artiste, parfois un agencement collectif dont nous prenons en charge la composition et la narrativité, en collaboration avec le graphiste et les auteurs des images. Cependant, ce travail éditorial se distingue nettement de celui du curator, car les dossiers publiés dans la rubrique Icônes ne sont pas des expositions sur papier, mais des contributions à la revue en forme d’images (photographies, dessins, video stills, textes, et toute autre image qui puisse rentrer dans le format pré-déterminé et évidemment low budget de Multitudes). Cette position implique aussi le refus d’une certaine division du travail et des inévitables rapports de force typiquement gérés par les fonctionnaires de l’art de toute sorte (curators, conservateurs de musée, etc.) : séparation entre théorie et pratique artistique, entre image et texte. Notre contre-projet en réponse à l’invitation de la Documenta 12 à participer à son Documenta Magazine montre parfaitement en quoi notre pratique est radicalement distincte d’une pratique curatoriale.

En effet, depuis l’été 2007, Multitudes s’est doté d’une nouvelle plateforme web nous permettant de développer nos questionnements sur l’image dans un contexte élargi. Le site Multitudes-Icônes a été présenté à la Documenta 12 et lancé à l’occasion du workshop organisé par la revue à Kassel en juin 2007 [2]. Il comprend à ce jour trois volets formés par : le contre-projet imaginé en réponse à l’invitation de Documenta Magazine  ; un projet de résidences d’artistes, conviant des artistes à produire un travail spécifique ; les archives des textes et dossiers Icônes (projets d’artistes ou sur des artistes que ceux-ci sont invités à réactualiser ou à « réanimer ») publiés par la revue depuis sa création, auxquels on a ajouté un certain nombre d’articles pouvant servir à la problématisation du champ esthétique comme tel. Avec une centaine d’autres revues, Multitudes avait été invité par les organisateurs de la Documenta 12 à répondre aux trois questions / leitmotifs officiels de l’exposition (« Is modernity our antiquity ? », « What is Bare Life ? » et « What is to be done ? ») — et à publier (dans Multitudes) un dossier ainsi constitué à en-tête de la Documenta (avec le logotype D12). C’est en réponse à cette invitation que nous avons lancé le contre-projet intitulé Critique et clinique de la Documenta [3] . Les trois questions y sont reformulées (c’est-à-dire déformées et forcées dans leur aspect « cliché ») pour être réadressées, ainsi détournées, à près de trois cent artistes auxquels il était demandé d’intégrer dans leurs réponses l’incidence éventuelle de leur position quant à leur participation ou non-participation à l’exposition. L’ensemble des réponses compose une multiplicité de points de vue alternatifs, humoristiques ou ironiques, qui se donnent à lire et à voir comme autant de perspectives critiques et cliniques sur les thèmes de la Documenta — mais aussi, comment non, eu égard à la Documenta elle-même. Parodie de l’exposition comme medium universel où le commissaire joue à l’artiste global et le critique au médiateur culturel, l’agencement des réponses dans l’espace du site se présente comme un dispositif ouvert qui permet de réticuler chaque réponse à d’autres, de façon à composer des interventions hybrides, transformant chaque usager en curator-artiste d’une autre Documenta, moins imaginaire que virtuelle-réelle. Si le projet Critique et clinique de la Documenta parasite de la sorte les « tableaux curatoriaux » de l’exposition de Kassel et la fonction globalitaire du commissaire-scénographe qui lui est associé, il s’attaque aussi à la séparation entre « théorie » et «  pratique » imposée par la Documenta 12 avec l’absence de toute espèce de rapport des magazines à l’exposition. Dans ce contexte et pour son ouverture, l’espace Résidence du site se devait de relayer à la fois le contre-projet de Multitudes et le workshop de la revue, qui s’est essayé à produire un agencement collectif mêlant interventions politiques, analyses théoriques et pratiques artistiques. Trois expositions virtuelles y sont présentées en réponse aux trois leitmotifs de la Documenta, qu’elles contre-documentent en toute autonomie… Les travaux de John Beech, Birgit Jürgenssen et de Société Réaliste investissent ainsi respectivement les notions de Modernité, de Vie nue et d’Éducation.

Prendre la politique de revers, disait Michel Foucault. La formule pourrait s’appliquer aussi à nos interventions dans le domaine esthétique : explorer l´art et les images contemporains pour construire et imaginer un espace ouvert à la transformation, radicalement alternatif aux institutions qui leur sont dédiées. C´est sur ce terrain d´expérimentation que se situe l’esthétique éditoriale de Multitudes.

Texte paru en suédois dans Oei (n°38, mai 2008) www.oei.nu .

[1] E. Alliez et Y. Moulier Boutang, « Politique des multitudes », Multitudes, n°1, 2000.

[2] Le site a été réalisé par Marika Dermineur et Benoît Durandin.

[3] Voir les présentations signées par E. Alliez et G. Zapperi dans Multitudes n° 29, juin 2007 et Multitudes n° 30, septembre 2007.



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