Petit bilan des mouvements sociaux en France

Mise en ligne le vendredi 1er août 2003

La France est actuellement traversée par des mouvements de lutte sans véritable équivalent : même en 68, tout s’était arrêté à la fin du mois de juin. Cette année, ça continue et ça ne semble pas près de s’arrêter. Ces luttes ont, notamment, eu pour caractéristique de se voir violemment opposées le même argument : "vous sciez la branche sur laquelle vous êtes assis" - la branche de votre métier. Dans ces luttes on trouve de tout : quelque chose de fondamentalement égalitaire et anticorporatiste, mais aussi le contraire (et, ce qui complique tout, parfois dans les mêmes têtes). Les meilleurs luttes sont aussi capables d’apporter le pire.

1. Dans les manifestation contre la réforme des retraites, (majoritairement animées, une fois n’est pas coutume, par les enseignants), on remarquait surtout les mots d’ordre suivants : "Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, on n’en veut pas de cette société là" ; "37 et demi pour tous" ; "grève générale interprofessionnelle". A quoi il faut ajouter des mots d’ordre spécifiques aux projets de décentralisation de l’Education nationale.

a. Le premier mot d’ordre va droit dans le mille. Toutes les réformes actuelles convergent bien vers un objectif homogène : précariser massivement, le plus tôt possible, la population, la faire travailler plus pour gagner moins. Malgré les apparences, il n’est pas étonnant qu’un tel mot d’ordre ait été porté par les enseignants, et tout particulièrement dans les établissements "périphériques" où leurs élèves sont de plus en plus directement menacés de n’obtenir de l’Ecole qu’un passeport direct pour la précarité. Situation difficilement supportable pour des enseignants, d’autant plus que dans dans un tel contexte l’exercice du métier est parfois hautement problématique. Sans oublier que le milieu enseignant est maintenant lui aussi soumis à la précarité ordinaire, l’Education nationale recrutant de plus en plus de professeurs contractuels, dépourvus de tout statut. Mot d’ordre, donc, potentiellement fédérateur. Pourtant, tout le monde l’a noté : dans cette lutte, les premiers concernés étaient singulièrement absents : les élèves, les lycéens dont l’entrée massive dans la lutte aurait probablement sonné le glas de la réforme Fillon. Il est sans doute difficile de mobiliser des adolescents sur la question des retraites, perçue comme un problème de vieux. Il aurait peut être été plus facile de les mobiliser sur l’avenir immédiat qui les attend, mais cela aurait nécessité une remise en cause radicale de leur fonction sociale des enseignants pour laquelle beaucoup n’étaient pas prêts. Le fait, en tout cas, est là : ce mouvement a bien fédéré, mais à l’intérieur de la profession. Avec un paradoxe déroutant : si les plus mobilisés étaient les enseignants les plus jeunes, leurs cadets de quelques années, ces élèves souvent un peuâgés, ne l’étaient presque pas. Signe assez sûr d’un rapport problématique enseignants/élèves.

b. Second mot d’ordre : "37 et demi pour tous" (pour nos amis lointains : il s’agissait des annuités de cotisations nécessaires pour obtenir une retraite à plein temps. C’était le régime général des salariés avant la réforme Balladur, qui a allongé la durée de cotisation pour les salariés du secteur privé, la fonction publique n’étant pas concernée, "oubli" auquel la réforme Fillon/Cfdt a voulu mettre bon ordre). Mot d’ordre, à coup sûr, égalitaire. Mais, une fois encore, dans un cadre limité. Les "tous" n’étaient justement pas tous. Même dans le cadre d’une cotisation de 37,5 années pour tous, nombreux sont ceux qui n’avaient pas la moindre chance d’obtenir un "revenu décent" autour de soixante ans. Combien d’annuités pour un RMIste avant d’obtenir on ne sait trop quoi ? Combien pour un intermittent (quel que soit le sens qu’on donne à ce mot ?). 40, 41, 42 années de cotisation sont inatteignables pour des gens entrant dans le salariat à 24-25 ans ; 37,5 le sont encore pour ceux qui exercent un emploi à plein temps sans discontinuité : mais pour eux seulement. Il n’est pas très étonnant qu’un tel mot d’ordre, excluant dans les faits sinon dans les intentions, une fraction importante de la population, et qui plus est celle qui devient de plus en plus nombreuse, n’ait pas été suiie par elle. Et qu’il n’ait pas mobilisé les lycéens, dont la perspective de 37, 5 annuités pleines est pour beaucoup simplement inimaginable ?

c. Troisième mot d’ordre : "grève générale interprofesionnelle". Mot d’ordre supposé radical, en rupture avec les organisations syndicales majoritaires, censées freiner le mouvement (étonnant tout de même que ce soit par ailleurs le mot d’ordre favori du syndical Force Ouvrière, dont le corporatisme est légendaire). Passons sur la "grève générale", assez incantatoire. Mais "interprofessionnelle" ? Et ceux qui n’ont pas, justement de profession ? Et ceux qui ne veulent pas s’identifier à une profession, à qui une telle vision du travail fait tout simplement horreur ? C’est à dire ceux qui, une fois encore, deviennent de plus en plus nombreux ? Derrière l’apparence de la radicalité, ce n’était en réalité que le mot d’ordre de la gauche travailliste, en lutte pour le "retour au plein emploi", dont le spectre est très large.

d. La lutte contre la décentralisation raffarinesque dans l’Education nationale était, évidemment, justifiée. Un seul exemple (parce qu’il m’est familier) : celui des médecins scolaires, menacés de tomber sous la tutelle des Régions. Dans la région Rhône-Alpes (ou au moins dans le département de Haute Savoie : excusez l’imprécision), les médecins scolaires contractuels (des médecins précaires, cela existe) avaient été avisés qu’aucun contrat, je dis bien aucun, ne serait prolongéau delà du 31 décembre 2003. Cela étant précisé, nous ne pourrons pas nous crisper éternellement sur une conception radicalement étatiste de l’Education nationale qui, dans un avenir relativement proche, est perdante. Et il est tout de même un peu paradaxol qu’un mouvement de lutte fortement décentralisé (une sorte d’anticipation en acte d’une décentralisation positive de l’Education) n’ait pas encore cherché à sortir de cette vision étatiste.

e. Un moment particulièrement intense de ces luttes enseignantes a été celui des examens, et tout particulièrement du baccalauréat. C’est ici que l’on nous a asséné le "vous sciez la branche sur laquelle vous êtes assis", c’est-à-dire vous êtes en train de détruire ce qui fait l’identité du métier. Cela en deux temps. Premier temps : le déroulement des épreuves elles mêmes. Les bloquer ou pas ? Il aurait peut être été possible de le faire, mais ce n’est pas si sûr (je veux dire le faire sans entraîner une déchirure irréversible). Cela aurait fait grand bruit, assurément. Mais, en tout cas, cela n’a pas eu lieu. Et si cela avait eu lieu, c’était encore inscriptible dans le cadre d’une vision travailliste : nous avons un métier, dans les circonstances actuelles nous refusons jusqu’au bout de le faire. Réaffirmation du droit de grève, certes, mais qui ne touche pas à l’identité préconstruite. Deuxième temps : la notation. De fortes initiatives ont été prises en faveur de la surnotation. Elles ont déclenché de violentes polémiques, parce qu’elles touchaient, cette fois, à cette identité enseignante dont la gestion des flux au nom du "mérite" fait intégralement partie. Elles n’ont été reprises par aucun syndicat ; peu d’enseignants se sont ouvertement prononcés pour la surnotation. En revanche, elle s’est diffusée à la façon d’un virus : manifestement, beaucoup d’enseignants l’ont bel et bien pratiquée : le taux de réussite au baccalauréat est le meilleur jamais atteint depuis 1968, ce qui est tout à fait flatteur et confirme ce que tout le monde sait sans le savoir : la notation est, aussi, un acte politique. Le prochain numéro de Multitudes reviendra sur cette question. Nous ne pouvons pas savoir quelle sera la productivité de ce mouvement. Il n’est pas interdit d’espérer qu’il aura des effets durables sur le travail des enseignants, sur leur rapport à leur travail et à leurs élèves.

2. Le mouvement des intermittents du spectacle est lui aussi traversé de tendances comparables. D’autres que moi, plus informés, en ont déjà parlé beaucoup mieux.

a. d’un côté nous trouvons la défense de la Culture, de l’"exception culturelle" : des métiers spécifiques doivent avoir un régime spécifique ; ceux qui ne sont pas du métier (ceux qui "abusent") doivent en être exclus. Le régime actuel des intermittents du spectacle doit être maintenu et amélioré au nom de cette spécificité. Et l’on en vient à oublier un siècle de critique de la Culture et de tous ses présupposés, on en vient à oublier, par exemple, que l’on s’ennuie souvent au théâtre : précisément quand il baigne et nous noie dans la culture, on en vient à oublier qu’il n’y a rien de plus terrible qu’un spectacle joué par des acteurs "qui ont du métier". b. de l’autre (mais, encore une fois, ce sont parfois les mêmes personnes) l’affirmation que le régime actuel des intermittents du spectacle a vocation à être élargi à d’autres types d’intermittents, qu’il constitue la première ébauche, encore rudimentaire, d’un revenu garanti permettant de sortir des impasses d’un travaillisme désormais sans avenir. Exigence, cette fois, profondément égalitaire et anti-corporatiste. A quoi s’ajoute le refus de l’idée que quelqu’un pourraît être statutairement créateur.

Là encore, nous ne savons pas ce que "donnera" ce mouvement. Mais parmi les critères de sa productivité, on pourraît peut-être ranger celui : la diminution du nombre de spectateurs s’endormant au théâtre.



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