Quelques livres et quelques sites internet décrivent régulièrement la situation en Tchétchénie. Ils sont recensés dans le petit livre du comité Tchétchénie Tchétchénie, dix clés pour comprendre, paru aux éditions La Découverte en 2003. Le comité Tchétchénie formé d’intellectuels et de membres d’ONG souhaite avant tout faire condamner les crimes de guerre commis sous les ordres du gouvernement russe, et s’inquiète de ne pas trouver auprès de la communauté internationale une audience suffisante. En 2003 également, quelques intellectuels dont l’historien tchétchène Mairbek Vatchagaev, qui a représenté son gouvernement en Russie, on fait paraître un ouvrage collectif, Tchétchénie, la guerre jusqu’au dernier ? aux éditions Mille et une nuits, coordonné par l’anthropologue Frédérique Longuet Marx. Au même rayon des librairies on trouve le témoignage d’une journaliste russe Anna Politokvskaïa, qui a fait quarante missions en Tchétchénie, Tchtéchénie le déshonneur russe, aux éditions Buchet-Chastel.
C’est à partir de la lecture de ces trois ouvrages que j’ai rédigé les quelques notes qui suivent. Comme les Tchétchènes le font eux-mêmes je suis tentée de parler de guerre de quatre siècles, et de ne pas me limiter aux dernières guerres contre la fédération de Russie. Il y a une longue durée dans cette opposition entre deux systèmes anthropologiques, l’un petit en taille mais puissant en intensité -le tchétchène-, l’autre mastodonte mais impuissant à constituer un peuple sans l’unifier - le russe. Ce n’est d’ ailleurs à chaque fois qu’en s’unifiant sous la férule musulmane que le peuple tchétchéne a réussi à mener des opérations militaires convaincantes contre l’envahisseur et à laisser entrevoir un projet d’indépendance nationale ; mais ces tentatives n’ont pas été suffisamment bien organisées pour que la paix revenue des opérations individuelles, de banditisme, d’ enlèvement, de pillage, ne viennent remettre en cause la représentativité, et la capacité de négocier, du récent gouvernement indépendant.
Le peuple tchétchène donne dans tous ces ouvrages une impression d’ anarchisme plutôt sympathique. Des petites bandes, au sein desquelles on était libres et égaux, où les ressources économiques venaient du pillage et du rançonnage côté hommes, de l’agriculture côté femmes, s’entendaient pour vivre en paix grâce à une organisation en deux confréries musulmanes qui régulaient les conflits entre elles. Evidemment il ne faisait sans doute pas bon passer à la frontière de ce petit paradis qui n’hésitait d’ailleurs pas à exclure à la frontière les fauteurs de trouble. Sur une police des frontières l’accord n’a jamais pu être trouvé entre le colonisateur russe et les chefs musulmans locaux malgré de nombreuses tentatives de compromis. L’ histoire des Tchétchènes ressemblait à celle de Robin des bois ; on aime mieux avoir oublié comme cela se finit.
L’hybridation de l’islam avec l’éthique des bandits d’honneur, ubrek en tchétchène, a permis une protection réciproque des deux composantes de la société tchétchène : quand les chefs musulmans étaient arrêtés, il restait toujours les clans, les teips, et quand la société était décimée, par la guerre, la déportation en 1944, ce sont les cadres musulmans, aidés par les pays arabes, qui pourvoyaient à la reconstruction morale. Aujourd’hui la génération d’âge mûr née en déportation, et les jeunes désireux de venger leurs familles du meurtre de leurs pères tués par l’armée russe, sont sensibles à la propagande islamique, tout en restant porteurs des valeurs traditionnelles de liberté et de responsabilité individuelle.
La Tchétchénie n’a pas laissé échapper une occasion de proclamer son indépendance. Elle a cru bon de le faire dès le XVIII siècle et cela lui a valu des guerres qui l’ont laissée décimée. Elle l’a fait à nouveau au début de la seconde guerre mondiale ; cela lui a valu la déportation en 1944, et la mort du tiers de la population vu les conditions de transport. Dès la proclamation de la fin de l’URSS, la Tchétchénie a de nouveau joué la carte de l’indépendance, mais avec moins de chances que les pays baltes car les occidentaux ne se sont guère intéressés à son sort. Les Russes étaient prêts à jouer le jeu à condition de trouver en elle un allié fidèle, le garant d’ une frontière sûre.
Déçu dans leurs ambitions d’alliance avec la Tchétchènie, et encouragés par la minorité d’habitants qui a basculé de leur côté, ou qui essaie de profiter de leur présence pour s’enrichir, les Russes sont devenus progressivement d’une violence croissante envers les tchétchènes. Ils ont trouvé dans la Tchétchénie le repaire de terroristes que chaque Etat moderne voudrait pouvoir localiser sur un de ses flancs pour livrer en permanence le spectacle de la terreur et de la répression. Côté Tchétchène l’attentat est d’autant plus séduisant comme mode d’intervention que les actions sont menées maintenant par des groupes marginaux, soutenus par la logistique islamique, mais d’abord soucieux de défendre l’honneur perdu d’une famille atteinte dans sa chair par la guerre. Ces groupes n’ont aucune stabilité mais se renouvellent au fur et à mesure de l’action répressive russe. Côté russe on en vient à des actions punitives où l’on nettoie de toute présence humaine un petit groupe de maisons, ou une portion de territoire. La guerre ne concerne plus des militaires mais la société civile ; la réponse au terrorisme devient la terreur. D’après Anna Politovskaïa, la zatchitski, c’est-à-dire le passage à tabac de tchétchènes inconnus, devient un véritable mode de vie pour les soldats russes, un nouveau genre de drogue pour se faire les jambes chaque jour. Or ces soldats sont renouvelés tous les trois mois. La Tchétchénie devient ainsi un centre de formation à la brutalité sauvage pour la jeunesse russe, pendant que l’honneur perdu des jeunes tchétchènes cherche les moyens de se venger. L’efficacité policière et politique de l’occupation est donc nulle.
Tous les auteurs s’interrogent sur le pourquoi de l’impuissance d’un tel déploiement de force militaire, et ce à répétition. Contre les tchètchènes on a toujours mis en place des armées aussi nombreuses que la population tout entière, femmes, enfants et personnes âgées comprises, et on n’est jamais arrivé qu’à une trêve. L’énorme différence morale et culturelle entre une population minoritaire et une armée de masse est un élément d’ explication. Il est assez curieux de lire sous la plume de l’historien Maïrbeck Matchagaev que « les Tchétchènes sont doués d’une énergie particulière, analogue à celle d’une pasonaria.. Une pasonaria est une personne qui évalue la situation d’elle-même en fonction de sa perception du devoir et de l’honneur et qui prend ses décisions en conséquence, quitte à risquer sa vie. Les individus ayant un tempérament de pasionaria ne forment pas une masse, celle-ci ne caractérisant en rien les Tchétchènes. Le caractère passionné des Tchétchènes exclut le pouvoir démagogique des masses ». (Longuet-Marx F. (dir), Tchétchénie, la guerre jusqu’au dernier ?)
Au fond à en croire l’un leurs représentants les Tchétchènes auraient inventé l’être en multitude, l’être libre, avant tout le monde. Cet être en multitude se caractériserait par le fait de penser de manière située, comme l’a souligné Donna Haraway pour les femmes, reprise ici par Rosi Braidotti et Antonella Corsani. Il se caractériserait aussi par le parler d’une langue minoritaire qu’il ne voudrait abandonner sous aucun prétexte, même quand il a bien assimilé la langue impériale ; il oserait parler cette langue dans l’ espace public, les transports en commun, au risque de sa vie. Il se caractériserait également par une vie guerrière joyeuse et prédatrice, peu intéressée par l’industrie. Il refuserait les réformes foncières et la collectivisation qui sont le préalable à la mise au travail. Il aurait le pouvoir de se reproduire envers et contre tout, et pousserait ses rhizomes souterrainement et sous les mers vers tous les continents. Il aurait resurgi dans les plaines d’Amérique et au Chiapas, dans le désert australien, dans les périphéries des pays européens. Comme dans le poème de Lermontov, le tchétchène est la figure humaine du diable, le séducteur.