"Non violence" , vous avez dit violence ?

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Mise en ligne le mercredi 22 mars 2006

Quelques remarques inspirées par ce mail, sans doutes très désorganisées, pas assez approfondies, mais le temps manque.

L’occupation de la Sorbonne était en elle-même un épisode politique important, et a été saluée comme telle avant que les chaises, les tables et les extincteurs ne volent par ses fenêtres sur les boucliers et les casques des CRS.

Par ailleurs, le moment fort de cet épisode n’est, à mon sens, pas son évacuation, pas plus que d’avoir résisté aux CRS lorsqu’ils sont venus déloger celles et ceux qui l’occupaient encore à ce moment (je dois ici reconnaître être sorti de la Sorbonne avant qu’elle ne soit évacuée, après quelques heures d’occupation - ceci explique sans doute une bonne part des lignes qui précédent et suivent). B ien plus que la manière dont nous sommes sorti-e-s, ce qui fait l’essentiel de cette expérience, c’est, à mon sens, que nous soyons parvenu-e-s à entrer dans la Sorbonne.

Et la manière dont nous y sommes entré-e-s me semble pouvoir éclairer le (faux) débat entre violence et passivité. Nous ne sommes pas entré-e-s dans la Sorbonne en usant de la violence - alors même que plusieurs centaines de gendarmes mobiles, autrement dit d’hommes - quelques femmes peut-être - entraînés, préparés à des batailles de rue, des affrontements avec des manifestants, à défendre des sorbonnes devant des étudiants en colère. Nous sommes entré-e-s dans la Sorbonne parce que nous avons su rester spontané-e-s, et parce que nous avons réussi à renverser le rapport de force entre les flics et nous mêmes. Nous avons même accru la tension, pour mieux détourner l’attention des hommes en bleu armés de casques et boucliers : nous avons contraints les flics à se déployer, puis à se regrouper, et enfin à reculer vers la rue Victor Cousin, nous laissent entièrement libre la rue St Jacques (seules les forces de l’ordre pouvaient croire qu’on n’entre dans une sorbonne que par sa cour d’honneur, et non par une fenêtre cassée ou une porte dérobée).

Il n’y avait là-dedans ni pacifisme, ni passivité, mais un usage actif de la non-violence. Entre passivité/pacifisme et non-violence active, il n’y a pas une simple nuance, mais des approches radicalement différentes - aussi opposées que le sont passivité et violence. Partant de là, il ne s’agit plus d’opposer ’rester passif’ (pour le dire avec des mots politiques : ne rien faire, fuir, capituler) ou ’agir’ (la violence étant ici la preuve qu’il y a action), mais de débattre des stratégies employées une fois la seconde des deux options choisie (’agir’). Le différend n’est alors pas moral (’est-il ou non acceptable de faire usage de la violence, compte tenu de ses conséquences tout en reconnaissant l’existence de violences structurelles et de violences policières/étatiques/répressives quotidiennes’) mais est porté sur le plan stratégique. La question posée est celle de l’efficacité des modes d’actions retenus (voire, d’affirmer, en choisissant la non-violence, que la gratuité, qu’un acte qui ne prétend pas avoir d’effets, qui assume son inefficacité - comme jouer du piano dans l’amphithéâtre d’une sorbonne occupée et encerclée de flics -, est un acte éminemment politique).

Faire le choix de la non-violence part du constant suivant : les rapports de force ont été, sont encore et seront toujours en la défaveur de celles et ceux qui luttent contre les forces répressives ou contre les violences structurelles, tant que celles et ceux qui luttent ne seront pas à leur tour au pouvoir, tant que celles-ci et ceux-ci ne contrôleront pas les institutions chargées de mettre en oeuvre ces violences (et ces celles et ceux qui s’engagent dans de telles luttes n’ont souvent pas envie d’être au pouvoir). L’usage actif de la non-violence ouvre en effet souvent des espaces (la rue Saint-Jacques ou des espaces immatériels, qu’importe) qui permettent de contourner ou de renverser le rapport de forces institué.

Si nous avions choisi de faire usage de la violence nous ne serions jamais entré-e-s dans la Sorbonne. En faisant activement usage de la non-violence, nous en aurions sans aucun doute été expulsé-e-s - mais nous aurions peut-être été un peu plus fort-e-s dans les rapports de forces qui ont suivis et qui suivront ces prochains jours ou nuits. Peu importe, d’ailleurs : l’essentiel était d’occuper la Sorbonne, de créer la situation de son occupation, pas d’en sortir - avec ou sans CRS.

Une dernière remarque : le choix de la non-violence n’est bien entendu pas que stratégique ou tactique. Il est aussi éthique, moral également. Ce faisant, violence et non-violence sont présentées comme difficilement compatibles (chacun est individuellement l’un ou l’autre, mais ne peut-être un peu des deux au même moment). Néanmoins, il y a de la place pour des actions (partiellement) communes entre celles et ceux qui font activement usage de la non-violence et celles et ceux qui font activement usage de la violence. Mais au niveau de l’action collective, le débat n’est pas moral mais politique. Ce faisant, il est aberrant de vouloir dresser un cordon sanitaire autour de ceux qui font le choix de la violence (comme veulent souvent le faire les ’passifistes’ - quelques occupants ont proposé d’expulser de la Sorbonne les ’casseurs’) ou de considérer comme des ennemis ou des social-traîtres, ceux qui font le choix de la non-violence (comme veulent souvent le faire les ’violents’). C’est dans ce cadre, je pense, que chacun-e peut assumer la violence comme composante du mouvement.

Pour répondre à ta dernière question (’qu’attendons-nous’) : nous n’attendons rien, nous faisons !



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