L’histoire appartiendra bientôt à la légende : depuis mai 1999, le logiciel Napster permettait aux internautes du monde entier de s’échanger sans bourse délier toutes les musiques du monde. À partir d’un catalogue centralisé par le logiciel, de disque dur à disque dur, les internautes copiaient les ziques numérisées par leurs copains virtuels et troquaient les vocalises de Madonna contre les pilonnages de Daft Punk, sans que la famille Sacem ni les cinq dragons, Vivendi Universal, AOL Time Warner, Sony, Emi et Bertelsmann ne touchent leur royale obole...
Aux derniers jours d’octobre 2000, sonne le deuxième Acte de l’épopée de la musique en ligne. Après quatre mois de procès avec la RIAA (l’Association de l’industrie musicale américaine), la société Napster, e-moustique californien qui piquait le cul des e-vaches des majors du disque, annonce son alliance avec l’un de ces mastodontes qui l’avait placé devant les juges : Bertelsmann. La scène change de décor, et le jeu de poker menteur débute. Bertelsmann, de la douce voix de son patron Thomas Middelhoff, se mue en sirène auprès des autres dragons : amis du pognon, arrêtez ce procès, regardez : le moustique est devenu puce de cirque. Il s’apprête à vous payer un copieux dédommagement, à filtrer pour empêcher les vols de tubes... Allez, venez, venez avec moi, nous allons faire de joyeux profits avec Napster... Question techno, y’a pas mieux, et grâce à un abonnement, pour notre bonheur financier à tous, nous allons transformer les honteux pirates en gentils consommateurs...
Et Messier, bon ami qu’il a connu chez l’épicier de Davos, de lui dire non, puis oui si Napster raque, et puis non, se faisant cette fois le héraut chevaleresque de la lutte des « créateurs » contre les « pilleurs », dégainant les dollars tels les mousquetaires leur épée. Et le prince de Vivendi Universal d’annoncer son mariage avec Sony, invitant Thomas de Bertelsmann à un ménage à plusieurs, évidemment. Et le roi de Betelsmann, par ailleurs bon père de famille, de lui sourire mais de créer en douce un cartel, MusicNet, avec Emi, AOL Time Warner et Real Networks, déjà vieille net compagnie dédiée à la musique en ligne, mais correcte : en streaming, comme à la radio ! Et pendant que les gros se chamaillaient pour des dollars très, très, très virtuels, les internautes pompaient, pompaient, pompaient...
Et les artistes ? À la suite de Metallica ou de Ted Nugent (bêtes du hard rock), ou encore de Nana Mouskouri ou Jean-Michel Jarre, Axelle Red (bête tout court) se rend au Parlement européen de Strasbourg. Portant l’étendard du lobby dénommé Gestac (Groupement européen des sociétés d’auteurs et de compositeurs), elle nous joue le blues de la pauvre star déshabillée par les hordes de pirates numériques, par ces 50 ou 60 millions de napstériens s’échangeant le sel de sa pop entre bandits sur le réseau... De l’autre bord, Prince, Radiohead ou Alanis Morrissette, pour ne citer qu’eux, rivalisent d’amour pour Napster. Ben oui, si les ventes de singles s’écrasent depuis un bail, les ventes de CD ont augmenté de 3,1 % en valeur durant l’année 2000 aux Etats-Unis ! Et quand les analystes réputés de Jupiter Communication expliquent que Napster crée un nouvel engouement pour la zique, poussant à l’achat de galettes laser, les industriels du disque, les ingrats, parlent encore de « pilleurs » !
Duet ? MusicNet ? AOL pique assiette ? Ou Napster génération coup de fusil, après Napster cadeau pour tous ? Qu’importe ! S’ils comptent susciter vite de nouveaux profits après leurs guerres de légos musico-capitaliste, ils se plantent et tant mieux : seule une minorité de gugusses napstériens passera à la caisse. Le succès de Napster repose sur le mariage d’une technologie et d’un appétit de musique gratuite. Enlevez le fleuve sans limites de jazz, de techno, de pop et de hip hop, et vous n’aurez que l’outil sans l’usage. Mettez-y des barrages, des péages et des douaniers, et vous verrez les nageurs et bateliers emprunter les rivières, gratuites et libres de tout flicage. Ce qui n’empêchera pas les plus fortunés de prendre de temps à autre le fleuve bien policé par les majors, histoire de se payer une balade confortable et de donner le change avant de reprendre des cours d’eau plus hérétiques...
Demain, surfant en toute fluidité grâce aux ondes et aux tuyaux du haut débit, les internautes fondus de musique téléchargeront en mode TGV. Croyez-vous qu’ils choisiront le site payant marqué du sceau des majors ou le site de zique gratuite dans l’esprit de feu Napster ? Car Napster a d’ores et déjà des petits frères qui peaufinent des technologies plus « rebelles », même si pas toujours simples d’accès : Napigator, Audio Galaxy, Mojo Nation ou surtout Gnutella et Freenet. Là où Napster supposait le passage par un centre serveur avant que les internautes ne se livrent à leurs échanges de disque dur à disque dur, Gnutella et Freenet sont des logiciels décentralisés, opérés par des zozos repartis sur l’ensemble du réseau et souvent anonymes.
Enfin, là où Napster revendiquait un statut d’entreprise, Gnutella et Freenet se veulent des communautés. Et ce petit détail change tout... Impossibles à localiser car sans serveur central, Freenet et Gnutella ne recherchent pas le profit, mais agissent pour le libre accès de tous à la culture. S’ils refusent de payer à la Sacem et ses équivalents dans le monde des droits d’auteur, c’est au nom d’une éthique, refusant toutes censures et rêvant peut-être d’une société de créateurs pirates. Et demain, à la musique sous mode mp3 s’ajouteront des films en format de compression DivX...
En octobre 2000, un jeune homme de 26 ans a écopé de 20 000 francs d’amende et de 4 mois de prison avec sursis pour avoir proposé depuis son propre site des liens vers des webs de téléchargement gratuit de musique en format mp3. Une honte, démontrant s’il en était besoin la tendance naturelle du juriste à protéger le puissant crapaud contre le têtard citoyen, l’entreprise dépensant des millions en campagnes de pub contre le site indépendant profitant du « bouche à mail » et de liens hypertextes pour attirer les internautes. Alors, quelle sera la réponse des institutions et des monstres du loisir à Freenet, Gnutella ou leurs clones ? La répression policière et cyber-policière comme vu en Belgique ? Certes, mais comment remonter aux coupables ? Dans l’impossibilité de traquer les maîtres de Freenet et Gnutella, vont-ils coincer dans leurs sofas les « consommateurs » allergiques au copyright ? Big Brother es-tu là ?
Pour l’auteur ou le label indépendant, vaut-il mieux condamner l’étudiant désargenté à la diète musicale et cinéphile ou lui permettre de se construire une culture dans l’espoir qu’il ait demain les ronds pour apporter son obole aux artistes ? Et puis selon quel principe absurde les intermédiaires tels les mastodontes de la Sacem et les triceratops du loisir seraient-ils incontournables pour récolter les droits ? Observez le bras de fer entre la Sacem et Daft Punk. Pour ses droits sur le Net, le duo refuse de passer par le monstre opaque... qui, en guise de réponse, bloque les quelques millions de francs de droits dérivés qu’il doit au combo techno. D’où procès.
Le Net redistribue les cartes entre les acteurs de la zique, mais il n’assassinera pas plus la musique que la cassette audio ne l’a mangée. Ce qui tue la musique, c’est « la musique de merde », dit Bono. Que les copies privées numériques soient autorisées ou sauvages, le chanteur de U2 (plus gros vendeur de disques au monde) jubile à l’idée que des millions de jeunes s’échangent et découvrent de nouvelles musiques par le réseau. Mais il tousse quand l’entreprise Napster se fait du blé et fait monter sa cote au Nasdaq sans rétribuer les artistes sans lesquels il ne sera qu’un four technoïde et creux ! Artistes qui, rappelons-le, ne touchent que de 5 à 8 % des ventes de chacun de leur CD...
Traduisons : n’aurait-il pas fallu labelliser Napster et le changer en discothèque de prêt gratuit ? En guide de musique et en foire au troc sans le moindre objectif de profit ? Car l’accès gratuit de tous à la culture est un service universel, une mission de service public, sûrement pas un modèle économique...
Au lieu de réprimer, pourquoi ne pas applaudir aux multiples échanges de musique sur le Net ? Pourquoi ne pas les encourager mais selon une logique de service universel ? Non pas le service public de France Telecom ou des couloirs de l’ANPE mais celui des bibliothèques municipales où chacun peut emprunter des CD gratos. Un service public sans rond-de-cuir, une organisation virtuelle de l’ère de Linux et de la Licence Art Libre de Copyleft Attitude...
Le financement de ce service public à faire frémir les caciques du Monde Diplo ? Et le paiement des artistes ? Prenez la nouvelle taxe de 3,70 F (0,56 euro) sur les CD vierges enregistrables, qui ont bien d’autres usages que la copie privée (ou piratée) de musique ou de jeux. Voilà une occasion de faire preuve d’imagination en matière de droits d’auteur ! La Sacem fait redistribuer par sociétés interposées la taxe sur les cassettes au prorata des ventes des artistes. Conclusion : à suivre ses prescriptions, mes logiciels libres, mes copies de boulot ou de photos de famille sur CD vierge risquent de financer les piscines et voyages en yacht des Michel Sardou et autres Mylène Farmer, et je n’en ai vraiment pas envie ! Alors pourquoi ne pas utiliser ces sommes pour créer des guides historiques et pédagogiques ou des ressources dédiées aux artistes ? Pour labelliser des sites de passionnés ? Pourquoi ne pas les redistribuer à tous les artistes, et plus encore à la jeune création, sans rapport aux ventes qui justifient aujourd’hui du versement de tous les droits ? Enfin, chaque usager de ce service universel de téléchargement gratuit pourrait décider, en cas d’extase musicale et d’une santé financière lui permettant cet acte généreux, de donner des deniers à tel ou tel artiste après avoir puisé gratuitement dans l’océan de musiques... Comme un pourboire de nouveau style, électronique et libre.
L’emprunt se ferait en mp3, et serait donc de l’ordre du cadeau, mais que diable ? Qu’il s’agisse de l’internaute mettant ses musiques sur CD ou des Napster du futur, le problème des droits ne se poserait qu’en cas de plus-value du lycéen ou de l’entreprise. Lorsque l’un vendrait à ses potes des CD copiés à 80 balles au lieu des 10 balles de support, ou quand l’autre en profiterait pour négocier de la pub et faire grimper ses actions. Sinon, foin de copyright ! Et houra pour le bazar des toutes les musiques, les plus costard cravate comme les plus delirium très mince ! Sur un site de service public, mondial of course.