Mayotte : des radars en guise de politique

-Liberation
Mise en ligne le samedi 8 décembre 2007
Deux noyés et huit disparus, peut-être plus, à la suite d’une collision dan les flots de l’océan Indien, entre une embarcation de Comoriens et un vedette de la police française, rappelaient, le 4 décembre, à l’Hexagone l’existence de ce petit îlot français distant de 8 000 kilomètres

En exprimant son « émotion », le ministre de l’Immigration s’est dit « résolu à lutter contre les filières qui exploitent la misère des migrants clandestins en les précipitant sur des embarcations incertaines, au risque de leur vie ». Cet été, le même s’est félicité du record de Mayotte en terme d’« éloignements » : 16 246 en 2006, dont 13 253 adultes et 2 993 mineurs, chiffres qui équivalent à près du dixième de la population de Mayotte et à plus de la moitié du nombre des éloignements effectués en métropole ! L’objectif de 12 000, fixé en 2006 par le ministre de l’Intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy, a été largement dépassé. A quel prix ? La violence des interpellations massives et quotidiennes dénommées « raclettes » ne fait pas de doute. En mai 2007, une lettre ouverte d’un fonctionnaire en poste à Mayotte témoignait (1) : « Les interpellations de clandestins sont faites à la chaîne, hors de tout cadre juridique [dans des fourgons ou dans des coffres de voiture, ndla] ; la tradition est de "balancer" tout le monde [vers l’île comorienne la plus proche, Anjouan], qu’il s’agisse d’un Anjouanais, d’un Comorien, d’un Mohélien, d’un Malgache ou d’un Africain. Les mineurs, pourvu qu’ils s’approchent de la majorité (soit de 14 à 17 ans), sont enregistrés comme personnes majeures […]. Cette méthode n’empêche pas les personnes expulsées de revenir… » Loin de lutter contre les filières clandestines, cette politique assure leur prospérité. Au-delà des dizaines de noyés trouvés sur les côtes de Mayotte, combien de noyés inconnus au large dans ce va-et-vient des kwassa-kwassa, petites embarcations qui font la navette entre Anjouan et Mayotte ? La route de l’Est, qu’avait empruntée l’embarcation le 4 décembre, est plus longue et dangereuse que les voies utilisées avant que deux radars aient été mis en place il y a deux ans ; en 2008, un troisième radar contrôlera le trajet actuellement utilisé. Il faudra donc aux exilés des Comores prendre encore davantage de risques. Evidemment, les accidents - plus nombreux encore - seront mis sur le dos des passeurs. Autour de cette parcelle française, dans l’océan Indien, c’est le même engrenage qu’aux frontières du sud de l’Europe entre contrôles électroniques, renforts de police et trajets migratoires toujours plus périlleux.

Jusqu’en 1995, le terme de « clandestin » n’existait pas à Mayotte. Par quel cataclysme une « invasion migratoire » déferle-t-elle depuis, et qui sont les 50 000 « clandestins » actuels ? Après la reconnaissance par l’ONU, le 12 novembre 1975, de l’indépendance d’un Etat comorien, composé des îles d’Anjouan, de la Grande Comore, de Mayotte et de Mohéli, et après le référendum du 8 février 1976 par lequel les Mahorais ont plébiscité leur rattachement à la France, l’archipel des Comores a vécu vingt années troubles. Ce qui n’a pas empêché la circulation entre les quatre terres de se poursuivre le plus normalement du monde, notamment entre Anjouan et Mayotte. D’où l’ignorance de la notion de « clandestin ». Le cataclysme s’est appelé « visa ». La France l’imposa, en 1995, aux Comoriens qui voulaient entrer à Mayotte. C’est ainsi qu’apparut le clandestin, avec la rupture brutale entre Mayotte et ses voisins. Peu importe l’histoire faite, depuis la nuit des temps, de liberté de circulation dans l’archipel, les tissus familiaux, l’importance des Comoriens pour l’agriculture ou la pêche à Mayotte. Peu importe aussi l’imprécision des registres de l’état civil qui rend difficile la distinction administrative entre Mahorais et clandestins. La mutation statutaire de Mayotte vers les normes de la République n’a commencé qu’en 2000, avec la perspective d’une départementalisation dans les prochaines années. Elle accompagne une « modernisation » au pas de charge dans une société africaine et musulmane et des « progrès » économiques et sociaux majeurs. Ainsi que se creuse le fossé entre Mahorais - à juste titre attachés à leurs nouveaux acquis - et leurs voisins ou cousins comoriens. En créant un microcosme français dans l’archipel des Comores malgré les résolutions contraires de l’ONU, l’Etat français a pris une lourde responsabilité régionale. Là où Paris parle d’une invasion de clandestins, les Comoriens voient un droit ancestral à circuler entre leurs îles. Cette caricature peut être utile, vue de métropole, pour valider des restrictions du droit des étrangers. Mais Paris a-t-il évalué le prix, pour les Mahorais, de la rupture avec leurs voisins ? Une muraille de radars dressée autour de Mayotte peut-elle tenir lieu de politique ?

(1) Lettre ouverte adressée à Ségolène Royal et à François Bayrou, publiée dansKashkazi n° 63.



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