Lettre à Michael Hardt à propos de sa contribution à la mineure du n°18

Mise en ligne le mardi 19 octobre 2004

J’ai lu avec un grand intérêt ta contribution à cette mineure sur Pasolini

Je voudrais non pas ouvrir un débat ( cela n’a guère de sens en la matière) mais juxtaposer quelques réflexions visant à expliquer mieux l’impression très mêlée qu’a produit sur moi cette méditation.

Sans le vouloir ( ou peut-être en le sachant) tu reviens à un genre célèbre entre tous qui est celui de la méditation (oraison ) devant la croix. La croix n’étant pas la croix de bois ou d’enfer, mais le corps qui le suspend, le porte, l’emporte. Une petite suggestion tout d’abord : Je crois que les termes d’"exposition" ou de "don" ne correspondent pas au titre de ton texte. Il existe dans le très riche vocabulaire religieux un terme canonique qui me paraît exprimer cette présentation-exposition-don , cela s’appelle l’offertoire ou l’on présente dans la messe l’ostensoir qui contient justement le corps du crucifié, l’hostie, sauf que le corps est remplacé par l’hostie donc heureusement vidé de toute chair, sang, eau, graisse, ferment (prenez et mangez ceci est mon corps etc..) donc pain azime sans levain de la Pâques qui célèbre toujours la sortie d’Egypte.

La dimension sacrée de la présentation du corps du Christ est attestée par le fait qu’avec l’offertoire commence la partie centrale et sacrificielle du rite ( si je me souviens bien, le tabernacle est ouvert et l’on ne doit pas s’asseoir ; on reste debout ou à genoux, tant qu’il n’est pas refermé, c’est-à-dire après l’agnus dei, la communion du prêtre et celle des fidèles). I:l n’est jamais présenté sous les espèces de la chair , mais d’un signe ou symbole partiel (le seul symbole de la foi étant la récitation du credo).

Le terme d’exposition ne me paraît pas bon parce qu’il suggère (exposition, distance, spectacle etc..) le terme de "don" non plus ; qu’irait-t-on faire d’un "don" pareil, qui n’est ni corps charnel, mais cadavre, encore moins "chair"" ( personne n’a mangé le Christ en croix dans la dogme, mais seulement l’ostie ( ostia) comme symbole de la victime, l’offrande, comme souvenir de l’offrande riche d’une double substitution celle d’Isaac par un agneau et à son tour par l’offrande par dieu de l’agneau de dieu ) .

Le terme d’offertoire, d’ostensoir ( pour le corps voir Baudelaire et son vocabulaire sciemment emprunté au religieux ) est trop spécialisé désormais pour l’effet que tu veux obtenir ( en te plaçant de ton point de vue, dont je vais sortir rapidement).

En revanche "l’offre" et ou "l’offrande" de la chair me paraît récupérer toutes les nuances y compris ( et c’est évidement cardinal ici) l’ambiguïté érotique. Le terme d’offrande est trop usé par le vocabulaire chrétien, rtop spécifiquement religieux. L’offre de la chair dans sa nudité et brutalité me paraît plus fort.

Ceci est simplement une suggestion de traduction

J’en viens maintenant au texte proprement dit. Son style est d’oraison, une sorte de prière , de ferveur analogue à celle de Gide dans les Nourritures Terrestres. Lyrique, mais en même temps édificateur (visant à éduquer).

Une prière ne se critique pas, ne se discute pas, elle s’écoute et capte ou non notre attention et nous fait oublier les ressorts dialogiques ; elle nous entraîne dans l’enthousiasme où le soi, le je, la raison s’oublient dans une ivresse . Le paradoxe sur lequel travaille ton oraison est que cette prière , (analogue au célèbre mot de Maître Eckart, je prie Dieu qu’il me laisse quitte de Dieu ) lit l’invitation de la croix dans le sens inverse de la lecture de Nietzsche du "crucifié" . Ton Christ est dionysiaque et pas du tout apollinien ; il ne dévalorise pas le monde ici bas pour un arrière monde platonicien ( de l’esprit, de la transcendance). Tu veux réaliser la prière de l’homme devenu dieu, une sorte d’équivalent de la prière de l’Acropole de Renan, un oraison sur la puissance de la matière et du corps.

A certain moments du texte, celui où le texte se fait poème, cite, enserre,cisèle le poème de Pasolini il se produit quelque chose en effet de cet ordre. Mais peut-être faudrait-il qu’à cet argument corresponde de façon encore plus serrée ( sans échappatoire pour l’auditeur-lecteur, j’entends) un abandon de l’écriture au poème, une incarnation dans les mots encore plus simple ; plus dépouillée pour atteindre le propos visé : instiller le trouble dionysiaque et l’hymne au corps plus puissant que la mort et dans le texte que la sécheresse discursive .

Il est probable d’ailleurs que le Christ a fonctionné ( contrairement à ce que pense Nietzsche ) de façon plus grecque et iranienne ( Mithra) dans la résurrection de la chair que judaïque.

Revenons à ta méditation sur Pasolini/ le Christ crucifié. Ta prosopopée où tu décrit Pasolini décrivant le Christ dans les tortures de la crucifixion ( ou plutôt le résultat de cette boucherie barbare accomplie par Rome à l’égard des esclaves en révolte et des non citoyens romains il me semble que cette oraison, extase qui se suffit à elle-même est traversée, clouée par un propos plus édificateur, plus démonstratif qui peut paraître nuire à ton propos ou alors susciter quelque perplexité . Là nous quittons le domaine du scandalizein, du mystère pour celui du simple paradoxe. Et là où est le paradoxe et non le mystère de la foi, surgit la philosophie, mais avant elle la théologie.

Sur l’incarnation par exemple ( je bornerai mon commentaire à cette seule première partie de ton texte) : Tu reprends à la suite de Paul la double tradition : philosophique aristotélicienne de l’hylémorphisme ( l’âme ou le divin comme forme, la chair, le corps, l’humain comme matière , hulè) et d’autre part la tradition mystique de l’incarnation comme anéantissement de la forme, du souffle, comme kénose, c’est-à-dire vidage-vidange de la forme, du soi, comme expiration du souffle jusqu’à l’évanouissement ( la transe ou la catalepsie ) donc essentiellement une véritable époché ( suspension) de la conscience.

Tu lis dans l’offrande du corps sacrifié le refus de la rédemption où la majesté du divin reprendrait le dessus comme dans le Messie de Haendel the trumpet will come and the death shall be raised, sur l’abandon entier à l’humanité.

Tu écris hardiment : Il n’a certainement pas abandonné la divinité en tant que telle ; il s’est plutôt dépouillé de sa forme transcendantale et a fait entrer la divinité dans la matière. D’un côté cet être abandonné peut sembler précaire, sans fondation, lancé sur l’abîme, mais en réalité cet abandon témoigne au contraire de l’ampleur des surfaces de l’être. Le dépouillement ou la passion du Christ, l’évacuation du transcendantal, est l ’affirmation de la plénitude de la matière, de l’ampleur de la chair.

La première phrase est un compendium de toutes les grandes batailles théologiques , à tel point que l’énoncé peut en paraître naïf, car tu écris "Il n’a pas abandonné la divinité en tant que telle" ( donc sa nature) ( mais la question débattue est la double nature c’est cela l’incarnation homme ET Dieu) mais en même temps tu reviens dans la phrase suivante censée l’expliquer, à l’hylémorphisme quasiment plotinien (le divin ou le Dieu informe la matière, il lui donne corps ; alors la nature divine est redevenue la simple forme ( variante le souffle) de la chair

En fait si l’on veut revenir sur les termes conceptuels et faire de la théologie ( la philosophie ayant le même objet que celle-ci et je me souviens que cet admirable et excellent Louis Salin Mollins, grand pourfendeur des Lumières et spécialistes de l’Inquisition et éditeur ( au sens anglais) du Code Noir disait toujours qu’il y a deux disciplines à pratiquer philosophiquement car elles habituent à sortir du paradigme de la logique du tiers exclu aristotélicien, à savoir la théologie et patristique et la psychanalyse ) ; il y a quatre termes autour desquels vient s’agencer la crucifiction devenu le symbole par excellence du Christianisme quand le poisson ( Ichthus) acronyme du contenu particulier de la foi chrétienne, J(esus) C(hrist) TH(eou = du Dieu) Uos(Le fils), fut rabattu sur le symbole du sacrifice, l’offrande du corps du fils.

Mais il est difficile voire impossible à mon sens de penser le symbole ( donc les deux morceaux de la monnaie qui s’emboîtent en signe de reconnaissance) sans les autres termes voisins et qui forment système : le messie, la rédemption, l’incarnation, la résurrection des corps ou dogme du corps glorieux ( du Christ et des morts ; un seul dogme dans le symbole de Nicée, le credo). Si l’on regarde les Evangiles et les fêtes fondamentales ou les temps forts du culte chrétien , on peut distinguer : l’annonciation , la nativité, l’épiphanie, la présentation au temple ( baptème juif du christ) le carême, la Paques qui comprend l’entrée triomphale à Jérusalem, la Cène, la Passion, la rédemption, et puis la Pentecôte et enfin l’Ascension. Chacune de ces fêtes insiste sur un aspect de la doctrine ou du mythe

Le messie ( le roi, le sauveur) est un terme de l’immanence et en même temps de l’eschatologie juive ( la fin des temps). L’annonciation, la nativité, l’épiphanie, l’entrée dans Jérusalem ( les Rameaux) entrent dans dans cette optique du destin du Roi longtemps pris pour un prophète comme Jean-Baptiste puis pour le roi des juifs. Et le message du Christ est d’une très savante ambiguïté : il reprend tous les termes du pouvoir temporel , il crée un pont l’impensable entre les zélotes ( qui commencent vers 150 avant lui)et les Esséniens anachorètes au monde. La retraite dans le désert et le rejet de la tentation, on voir très bien que la tentation du diable c’est de faire répéter au fils exactement le Père, d’en faire un autre Adonai, dieu du pouvoir et de l’intervention dans l’histoire. S tu es vraiment le Fils de l’Homme ( = le fils de Dieu puisqu’on ne prononce pas le nom de Yawhé) ordonne à tes chérubins de te transporter. Dans la Cène et le jardin des Oliviers même tentation , la seule, utiliser la science de Dieu pour prévenir l’événement, pour passer par dessus lui. Avec la Passion, la lecture messianique du Christ meurt ; le pouvoir de l’Empire romain ( que Simone Weil n’hésitait pas à comparer au III° Reich et il est vrai que la destruction du temple reconstruit après le retour de captivité de Babylone fut effectivement un anéantissement du peuple juif comme peuple doté d’un territoire, d’un Etat, d’un temple et en fait le premier peuple dépeuplé, la première tribu déterritorialisée dont le seul lien sera) a vaincu un danger plus fort que celui des zélotes. Quant à la Résurrection et la Pentecôte , ces deux fêtes rompent avec le devenir homme ou le devenir roi pour le devenir dieu des hommes dans l’esprit et dans la communion des langues. Messianiqme, rédemptionnisme, incarnationisme et assomptionnisme se suivent mais ne se resemblent pas. La rédemption , le rachat visent à résoudre le déséquilibre infini de l’échange symbolique entre le divin qui est tout et la créature qui n’est rien. Comment le lien (la religion) entre les deux peut-il se maintenir s’il est à ce point déséquilibré. Le Judaïsme répond par le "presque "sacrifice d’Isaac par son père, le risque étant de se retrouver sans descendant, sans lignée, de ne pas être père, le risque de la mort presque jusqu’au bout , puisque le rien qu’est la créature en acceptant d’immoler ce tout pour elle, a hissé son rien à quelque chose de commensurable à l’incommensurabilité du Dieu. Et cela suffit à Dieu dans l’intention ; le rite du sacrifice est déréalisé dans le symbolique. Mais puisque cette fondation de lignée est traversée par une constante infidélité à Yawhé, la conquête du royaume est toujours longue , différée et jamais assurée. On peut déduire deux choses de la conception de la rédemption : la sautériologie (le sauveur racheteur) et la dévalorisation du monde par le péché que ce soit une théorie subjective du péché ( je ne parle pas du péché originel une toute autre histoire très augustinienne et assez hérétique pour ce qui allaient devenir l’Eglise Orthodoxe) ou une théorie des enchaînements et des illusions (du Bouddhisme aux Cathares)

Le Messie signifie quelque chose de plus dans l’échange Dieu/homme ; il doit signifier le rachat définitif., le rachat es aiei pour toujours. Plus la pensée juive est transcendante et accentue la région de dissemblance infinie entre la créature et le créateur, plus elle place cette rédemption hors du temps dans la fin du temps ( qui peut devenir un aion ( un éternel hors du temps, du chronos). La prétention du Christ à être le messie est bien un blasphème contre la transcendance. Doublement : évidemment par le fait que Dieu ne se mélange jamais à la créature ; un homme dieu est donc une absurdité ; mais aussi parce que la prétention d’une fin de l’histoire, d’un royaume de ce monde est jugée plus orgueilleuse que la tour de Babel.

Mais en revanche plus la pensée juive est séduite par la libération ici et maintenant dans l’histoire, plus elle va vers les messianismes qui pullulent 150 ans avant et 50 ans après la naissance du Christ. les Zélotes par exemple

Dans le Christ historique, juif, il y a beaucoup des Esséniens qui dévalorisent le monde ( mouvement de retrait), la richesse, le pouvoir. Peu en revanche des zélotes sauf le titre et la descendance invoquée du roi David. .

L’incarnation comme insertion dans l’histoire du Messie ( ce à quoi prétend le Christianisme) introduit autre chose de profondément étranger au transcendantalisme juif l’homme-Dieu. Mixte comme le demi-dieu grec, le pont sur l’abîme, un pont corporel, engendré ( non pas créé) par des corps, vivant, mourrant et renaissant, quelque chose d’Oriental ( Iran, Asie Mineure). La tentative de définir cet hybride ( le judaïsme n’aime pas le mélange) fera couler beaucoup d’encre théologique. Dieu déguisé en Homme ( Monophycisme , Nestorianisme) Homme hissé à la divinité (Arianisme) simple principe du bien versus le principe du mal (etc.)

En revanche le Christianisme ne parvient à se tirer du problème logique de l’échange et du rachat entre des entités de "dissemblance infinie" (Dieu et les créatures) qu’à nouveau par un quasi . Si Dieu se fait homme réellement et se faire homme signifie mourir vraiment comme tout homme ; s’il devient lui-même engendré ( non pas créé), il prête à l’humanité, à l’homme de quoi se racheter infiniment et définitivement. Pour cela il faut que le dieu fait homme meurre vraiment ( crucifixion) mais il quasi meurt seulement au sens où il ressuscite après d’entre les morts. Il enfreint comme Orphée le limites invrangibles de la vie pour les humains.

Le comme si ( quasi ) qui est l’activité du langage , du symbole permet de sortir du cercle de l’échange et de l’aporie du lien fidèle , éternel entre des créatures de dissemblances infinies ( le dieu/le mortel, le vivant/les morts). Le quasi est évidemment du pain béni pour la parole ( voir le sermon d’Eckhart Quasi stella matutina) , mais aussi pour les cinq sens. Et le corps au sens où il n’est ni la "chair" de concupiscence d’Augustin, (terrible manichéiste et inventeur du dogme du péché originel, qui est un non sens logique, non reconnu chez les Orthodoxes et qui ne se trouve à aucun moment nommé dans le symbole de la foi chrétienne ( le credo ou symbole de Nicée), ni de la viande, ni une combinaison d’atomes destinée à retourné à la cendre, est un quasi de part en part.

Nous ne sommes des petits oiseaux et (nos corps heureusement non n’en sont pas resté à ces suites des charmants ptérodactyles) comme le dit une mauvaise tradition franciscaine, un franciscanisme vulgaire qui ferait dire à François d’Assise " soyez des oiseaux. La prédiction du fameux sermon du Christ "voyez les lys et les oiseaux des champs" parle de devenir oiseau de l’homme et non de l’être oiseaux sous l’espèce de l’accumulation , de la prévision, du travail , de l’épargne) mais comme des oiseaux. Devenez des divins, des quasi mots, le terme de parlêtre me va. car au commencement était le verbe.... le corps comme individuation tient par les mots. Le corps adverbe. La chair est un effet de langage.

Les multithèses énoncées ici me laissent un peu perplexe : L’incarnation est avant tout une thèse métaphysique selon laquelle l’essence et l’existence de l’être sont une seule et même chose.

Personne sauf Sartre n’a jamais pensé séparer existence et essence sous l’ordre de l’antécédence logique ou chronologique ... dans le dieu fait homme. le problème est que nous avons deux traditions de la divinité : soit le "je je suis celui qui suis" du Buisson ardent ( que Saint-Thomas, le docteur évangélique, va qualifier d’actio essendi, de plénitude de l’être) mais qui ne se voit pas, qui ne se prononce pas, ne se représente pas, ne s’invoque presque pas sauf sous le registre de la prière ( sinon c’est blasphème), bref l’inverse du corps même si le corps se consumme de passion comme le feu, et la tradition de la visibilité du divin, sa répresentation possible dans le Fils, dans le corps.

Il n’y a pas d’ essence ontologique qui réside derrière le monde. Aucun être, ni Dieu, ni la nature ne reste en dehors de l’existence, au contraire chacun est complètement réalisé, complètement exprimé, sans résidu, dans la chair. L’ incarnation signifie que la singularité absolue de tous les êtres, infinis et éternels, coïncide complètement avec le constant devenir-différent des modalités de l’existence. La figure du Christ a souvent été comprise comme une médiation dans la relation externe entre l’essence divine et l’existence dans le monde.

Exercice périlleux cher Michael car le "mon Royaume n’est pas de ce monde" même si tu glose en disant qu’être en ce monde n’est pas être de ce monde, va te poser alors des problèmes. Comme tout l’essénianisme des premiers Chrétiens

Mais l’incarnation, le dépouillement du Christ, dénie toute possibilité d’extériorité et donc tout besoin de médiation.

Sauf que le médiateur ( Prométhée/Héraklès/Dionysos voir Holderlin) ou le jeune Hegel, l’Esprit du Christianisme et son destin ( même époque, le Séminaire de Tubinguen) c’est lui. Je suis la voie,n la vérité, la vie etc...

Toute substance transcendante imaginable, séparée du monde, est simplement une coquille vide, une forme dépouillée de tout être. Mieux, le transcendant est compris de manière plus appropriée comme résident à l’intérieur de la matière, immanente, qui devient son lieu d’habitat potentiel. La transcendance, la condition de possibilité de l’être, ne devrait pas être imaginée comme au dessus ou en dessous de la matière - elle habite, plutôt, précisément à sa surface même. L’incarnation est l’affirmation qu’il n’y a ni opposition ni médiation nécessaire entre le transcendant et l’immanent, mais une complémentarité intime. Cette transcendance immanente est l’extériorité la plus proche de l’être, la potentialité de la chair.

L’incarnation est aussi une proposition théologique : la plénitude de la matière, l’ampleur de l’existence est divine.

le judaïsme souscrira comme tout créationnisme sans peine à la proposition que tout ce qui est créé est plénitude, toutes les formes de vie. Mais il n’appellera jamais cela l’incarnation. Il dira tout simplement la création.

D’autre part, on peut être largement d’accord pour rejeter une vision idéaliste dans cet hymne à la vie, à la réalité de facture judéo chrétienne qui récuse par exemple le droit au suicide (une métaphyoique tout à fait différente du bouddhisme par exemple) et soutenir facilement que le plus souvent ,du point de vue du dogme, l’Eglise catholique est très matérialiste ( à la différence du protestantisme) qui est matérialiste mais d’une autre façon.

Mais il me semble que la question n’est pas là quand il s’agit de la crucifixion, moment d’éloignement maximum entre les Rameaux , la Cène et la Pâques, de tout cela.

Tu aurais pris la résurrection mes morts collectives, le culte des saints ( dont Comte pas si stupide avait remarqué qu’il contient une grande partie de la politique chrétienne ( catholique et orthodoxe) puisqu’il avait fondé son propre catéchisme et ses saints du calendrier dans le religion de l’humanité ( ce que le socialisme réel n’a pas réussi à faire), je dirais cela est conforme à ta lecture du champ théologique. Le problème est que tu veux tirer cette philosophie et métaphysico-politique de la seule représentation où elle vacille durement. La nativité pour l’incarnation radicale, ce serait parfait ( les Ariens) , la résurrection , elle, serait parfaite (pour les Nestoriens) Mais la crucifixion est le moment où la divinité meurt , ou elle se vide toute entière , elle expire ( le cerveau se change en eau en bouillie en six minutes et demie) et n’est pas réanimable contrairement à cette pompe ridicule de simplicité qu’est le coeur. Et le problème est que se vidant dans l’humanité, elle se vide dans un corps mort. Un corps mort n’est plus un corps, ni une chair. Mais un cadavre. Pourquoi même parlerions-nous de divinité ici, alors que la forme de Dieu a été complètement dépouillée, abandonnée ? Parce que la divinité exprime la vitalité essentielle de l’ existence. Cet énoncé est conforme à l’actio esendi de Thomas d’Aquin , l’imprimatur pourrait t’être accordé à condition que tu renonces à tes histoires sartrienne d’existence qui précède l’essence ; car l’actio essendi, le buisson ardent, le je suis celui qui suis est le nom donné dans l’histoire occidentale de la théologie puis de la philosophie précisément à la "transcendance" ( dans ce qu’elle ne se confond pas avec le platonisme, le plotinisme et l’arrière monde ou autre monde de la caverne ou de la sphère très éthérée). Autrement dit la théorie théologique de la transcendance ne se superpose pas totalement ( et ce petit dépassement est toute la question) avec la transcendance entendue comme dévalorisation radicale du plan d’immanence Les surfaces du monde sont chargées d’une intensité puissante. La divinité réside précisément sur les frontières ou les seuils entre les choses, à leurs limites, passionnées et exposées, comme si elles étaient entourées par un halo. L’incarnation abandonne toute idée d’un Dieu caché, toute notion transcendantale d’une divinité qui reste « pure » en dehors de l’exposition de la matière. Ceci est la bonne nouvelle qui nous est murmurée par l’ « ange impur » qu’aime Pasolini. Dans l’incarnation le divin se fait chair avec une vitalité électrique ; et en retour nos membres innocents deviennent divins, « con le carni brucianti/ di splendidi sorrisi » (avec la chair brûlante de splendides sourires) (Pasolini, « Carne e cielo » 341).

Finalement, l’incarnation est une injonction éthique : dépouille-toi, deviens chair ! La leçon du christianisme est plutôt : deviens homme/Dieu que tu es appelé de droit à advenir , comme le Christ est corporéité ( et pas région de transcendance infinie, impalpable) le verbe s’est fait chair, deviens adverbe car chair tu n’as pas besoin de le devenir en tant que non divin, que mortel

C’est la leçon que le pauvre Christ cloué nous apprend. (A quel point nous avons peu réalisé que nous étions chair ! Nous ne savons même pas de quoi la chair est capable !) ; L’incarnation est un choix de joie et d’amour. Et la forme ultime de l’amour est précisément la croyance dans ce monde, tel qu’il est. Ainsi soit-il. (Que pouvait vouloir dire d’ autre Spinoza par amour de Dieu ?) Notre croyance ne peut finalement avoir d ’autre objet que le chair. Devenir chair sera notre joie.

Non je crois que le message évangélique ( extrêmement proche en cela du bouddhisme ) est le suivant pour le rendre en style direct du sermon  : nous n’avons pas à devenir chair , mais corps du Christ dans l’Eglise , l’épouse, chair nous le sommes nativement, devenir dieu, christ sera notre joie. Tu inverses les rôles : tu prêches le Christ ou apostrophes le Dieu de la bible. Le divin lui a dû devenir chair, se faire chair, mortalité, atomes, mais du coup il a arraché le corps des hommes à la mortalité ; le corps s’est trouvé divinisé, glorifié.

La vie du Christ dans la chair joue ce drame jusqu’au bout. Le dépouillement métaphysique qui s’accomplit dans l’incarnation au début de la vie du Christ est parfaitement balancé par la reconnaissance à la fin de sa vie de son abandon sur la croix. Ou plutôt, la naissance du Christ est seulement une incarnation formelle, un abandon nominal à ce monde.

Thèses classiques et hérésies parfaitement identifiées : a) monophysismee ( V° siècle) Dieu et le Christ n’ont qu’une seule nature ou substance, la divine. Le Christ ne fait qu’emprunter l’apparence, la forme humaine.) ou variante opposée b) Nestorianisme ( V° siècle) : dualité de personnes dans le verbe incarné, deux natures et deux personnes. Je me fiche bien sûr ici de l’hérésie, plus Levi-Straussiennement j’essaye de repérer les possibilités logiques , les cases d’où ton discours prend sa cohérence. L’ennui est que pour les matérialistes je ne suis pas sûr que l’arianisme ne soit pas préférable tactiquement à la doctrine d’une incarnation feinte, car elle mène tout droit au manichéisme, au catharisme et à la séparation des mondes ici bas en deux principes sauf que tu inverses le signe. Et la chose se complique quand on sait que les Cathares , les justes , avaient socialement raison contre cet affreux Dominique patron de la Sainte Inquisition. Mais leur philosophie religieuse, leur représentation du monde conduisent par exemple à l’Amour courtois et à un des systèmes de répression de la sexualité le plus élaboré et le plus pervers que l’humanité ait jamais inventé ( et auquel l’Eglise a beaucoup emprunté finalement , à croire que sa hargne à l’égard des Cathares n’était pas seulement sur leur danger politique).

L’incarnation réelle s’ accomplit sur le Calvaire. Ce n’est qu’ appendu à la croix que le Christ se fait chair.

Heureusement que l’incarnation ne se limite pas à ce repoussoir de la crucifixion aléatoire ( si Barabbas avait été livré) , mais a la joie de la naissance, de l’union charnelle, de la jouissance d’être enfant, à l’amour sans mort et pas à tout cette construction érotico-religieuse de la délectable souffrance des Avila et con-soeurs , une mystique de très mauvaise qualité à côté de la mystique rhénane. Parce qu’au corps innocent, sans péché originel ou circonstanciel. au corps glorieux , on en arrive maintenant à la chair ( cette construction paulinienne et des manuels de confession). Le corps existe, la chaire est une déduction de la haine du corps ou un résultat de sa persécution et de sa corruption. cexu qui invoque la chair sont les pire pires persécuteurs du corps.

Mais tu as raison sur un point : pour le Christ parce qu’il est un divin, l’incarnation n’est complète au sens d’accomplie (et pas feinte ) que lorsqu’ elle s’achève en mort. Mais cela ne vaut surtout pas pour nous contrairement à une certaine fascination pasolinienne, si je comprends ce que tu dis, fascination que tu as l’air de partager. En tant que divin, la seule preuve que le Christ puisse donner de son humanité c’est sa mort , la seule preuve qu’il puisse donner de sa divinité c’est sa résurrection. Nous ( si nous sommes chrétiens ou humains, mortels) nous n’avons rien à prouver de semblable, ce n’est pas notre culture, mais notre natif. La seule preuve que nous puissions donner de notre divinité c’est de participer à la nature héroïque (hybride, demi-dieu dans la mythologie grecque) du Christ. Cette corporéité spirituelle du Christ, son antécédence sur tout le reste est exprimée dans la fameuse phrase de Dostoievski : si je devais choisir entre le Christ et la vérité je choisirai le Christ ( écho réactivé d’un tout autre lieu dans la phrase de Camus, si je devais choisir entre la vérité et ma mère, je choisirai ma mère)

Quant à la chair elle n’est qu’un objet partiel du corps, une représentation de l’esprit et l’esprit est faible comme on dit. Je dirais que nous savons parfaitement de quoi est capable la "chair", parce qu’elle est toute entière contenue dans la pauvreté des fantasmes des Inquisiteurs, relayée par les littérateurs. Et la torture détruit le corps pour faire parler la chair, mais la chair ne dit jamais rien, ne veut jamais rien ; elle est pur corrélat. D’autre part , comme atomes et combinaisons (encore que celles du cerveau ne sont pas ce qu’il y a de moins beau dans l’univers, si le beau est le complexe) , nous savons aussi ce que peut un cadavre, pas grand chose.

En revanche nous ne savons pas que soi est capable un corps vivant. Les corps existent et certes sont capables de tout, même de devenir "la chair" dans le langage obsessionnel de Paul , d’Augustin , des Cathares. Mais cette chair là est la représentation culpabilisante du plaisir, du désir et le simple renversement opéré par les érotiques achèvent à leur corps défendant, le travail détestable de mutilation des corps que la Renaissance avait refusée représentant un Christ triomphant , comme dans les tympans médiévaux et pas souffrant, de fais-je dire souffreteux . Mais le corps déborde la chair heureusement pour nous sinon nous serions coincés entre une lamentable morale et la psychose des morceaux de chair.

Quand le corps nu exposé sur la croix crie dans un dernier soupir, « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », la question ne peut être que rhétorique. L’abandon a pris place longtemps avant ; l’incarnation à la naissance était le symbole de ce dépouillement complet de tout recours possible. Tu files un paradoxe un peu commode et pour le coup rhétorique. Une question rhétorique, c’est une question dont on a d’avance la réponse. Mais tel n’est pas le cas. Je ne veux pas faire un sermon à la "maître Eckhart" sur le "Eli, Eli lama sabactani " mais je crois que ce point au contraire est un renversement non dans l’ordre de l’incarnation ( déjà toute entière dans le mystère de l’incarnation célébré dans la nativité , comme engendrement et pas simple création, donc la paternité biologique et sanguine n’est pas la question, mais l’engendrement en esprit ; mais au passage cela contredit ta phrase cinq lignes plus haut que l’incarnation n’est réelle qu’à la crucifixion) mais dans l’ordre des préséances au sein des trois personnes de la Trinité. C’est bien une affaire au sein du divin qui se joue dans cette faiblesse toute humaine. Si comme dans l’Ancien testament , Yawhé était intervenu (comme pour Moïse, pour Josué, pour Elie, pour Daniel, mais aussi et surtout pour substituer à Isaac un mouton, ou Iphigénie, c’est le même mythe ) de façon miraculeuse, le père serait resté la figure dominante et an face de lui il n’y aurait que les hommes. Pas de fils, des descendants comme les lignées animales. Mais le ciel reste vide ( voire le seul bon poème d’Alfred de Vigny) ; il n’y a de signes ( le voile du temple déchiré) qu’après la consommation totale, c’est-à-dire la mort avérée, clinique du Fils de l’Homme. Le message envoyé est alors qu’en ayant accompli la volonté du Père, le Fils, en ayant accompli du côté des divins , la loi de rédemption celle du sacrifice il n’y a pas eu de miracle ; le Christ n’est alors pas le seul à s’impliquer dans la mortalité ; il entraîne le père qui est devenu incapable de le sauver en majesté en le soustrayant dans les nuées, comme l’Assomption d’Elie ou de la Vierge. Dieu est devenu mortel , sa mort est représentée tous les jours chaque fois qu’est brandi le crucifié. Si Dieu aime sa créature ( l’homme), il en devient dépendant. Il a besoin de l’homme pour être. Et il a besoin du Fils pour être, pour découvrir une faiblesse ( ou la résistance au diable qui lui souffle de procéder au happy end car cela a été trop loin).

Conclusion :le Fils en mourant vraiment en homme est devenu non seulement homme, mais homme dieu ; il est devenu plus haut, le plus haut . Les orthodoxes vont aller plus loin encore dans la divinisation en faisant de la Pentecôte c’est à dire l’engendrement dans la parole la vraie résurrection. Si dans le Judaisme le Père est moins présent et sa faiblesse ( dieu sait s’il en est plaint colérique, vengeur, calculateur) doit être couverte d’un voile comme la nudité de Noé, il est seul. C’est le verbe incarné et non plus le souffle, le feu, le commandement des tables de la loi qui sont le plus haut. Dans le christianisme catholique et orthodoxe le Christ devient le centre au jugement dernier ( le seul représentable) voir les grands portiques des cathédrales , le père n’est pas représenté ; il n’est pas représentable et n’est , n’existe que par le Fils et le verbe incarné s ; il est supposé mais plus au premier rang. Chez les Orthodoxes c’est le Saint-Esprit médiation de la médiation entre le Père et le Fils et entre le Christ et les disciples et les disciples et les hommes qui est au centre.

Avec "le Père pourquoi m’as tu abandonné" surgit un retournement, une inversion radicale de l’ordre naturel : la parole du Fils engendre le père. Dans les mythèmes chrétiens cette petite phrase aurait été mise en musique par la façon dont Zeus rompe son père Chronos en lui donnant une pierre à manger. Avec le protestantisme et l’Islam on a un retour au Dieu père, à l’abstraction, çà l’injonction de la non représentation ou visibilité, au retour à la transcendance de la voix.

Ce qui est arrivé sur la croix c’est que le Christ a accompli complètement cet abandon à la chair. Le Christ a été abandonné à la divinité de la chair, dans l’amour et la joie.

Il n’y a pas une once d’amour ni de joie dans la passion, mais la tristesse. Je crois que là tu forces vraiment . Je ne lisais vraiment pas cela dans le si beau, si terrible et si dépouillé Evangile selon saint Mathieu de Pasolini. justement.

2. L’exposition

Prends moi maintenant ! Je pencherai plutôt pour l’idée que Pasolini est plutôt fasciné par la révolte et le défi final du Christ au Dieu d’Abraham. Dieu a abandonné la facilité la tentation du miracle et le Père tout puissant a montré sa faiblesse, sa dépendance des hommes, et de plus il voulait un offrande. il l’a mais contrairement au mouton qu’il avait substituer à l’unique descendant du très vieil Abraham, il ne peut rien en faire , car c’est un cadavre d’homme, donc rien qu’il a entre ses mains le vendredi saint vers 15 h. 30. D’ailleurs la perte, la souffrance du corps est toujours représentée par la pietà et la descente de la croix, jamais par la crucifixion.

Pasolini est fasciné par l’offre sans pudeur du corps du Christ sur la croix. Ses blessures sont ouvertes. Tout son corps - poitrine, ventre, sexe et genoux - est brûlant sous les yeux de la foule et l’attaque des éléments. Au moment de la mort, le Christ est entièrement corps, une pièce de chair ouverte, abandonnée, donnée. Voici que dans sa divinité dépouillée, ses surfaces rayonnantes brillent avec plus encore d’ intensité.

L’exposition de la chair est érotique. La charge divine qui court sur les surfaces de l’être crée cette intensité, cette excitation. L’érotisme, comme le dit Georges Bataille, est assentiment croissant à la vie au point de la mort. L’incarnation du Christ est cette pure affirmation de la vie, y compris au point de la mort sur la croix. La mort fonctionne ici cependant non comme point de fascination ni comme instinct ou conduite de vie, mais plutôt comme une limite négative qui illumine par contraste l’affirmation de vie. Elle brise ou dissout la séparation, l’égoïsme, la discontinuité qui existe parmi les entités et les choses individuels. Elle les dénude, les dépouille et les met en commun. L’érotisme est donc un état de communication qui témoigne de notre tension vers une possible continuité de l’être, par delà la prison du moi. . Les limites ou les frontières des entités individuelles deviennent des seuils de sensation des plaisirs - la montée et le retrait - des flux et des intensités.

L’exposition érotique, paradoxalement, n’implique pas vraiment de voir et d’ être vu. En fait, l’exposition subvertit un certain régime de vision. La chair exposée ne révèle pas un moi secret qui aurait été caché, mais dissout plutôt tout moi assignable. Nous n’avons non seulement rien qui reste à cacher, mais nous ne présentons plus aucune chose séparée que les yeux pourraient attraper. Nous devenons imperceptibles. Dans l’érotisation nous nous perdons nous-mêmes, ou plutôt nous abandonnons notre discontinuité dans une divine et nue communion.

Le corps crucifié du Christ est exemplaire de cet érotisme. Pour Pasolini, cependant, en opposition à Bataille, l’érotisme n’est chargé d’aucune sorte de transgression. La transgression fonctionne toujours en relation (ou en complicité) avec une norme ou un tabou, nie les dictats de la norme et par là paradoxalement renforce les effets de la norme. L’acte transgressif ne refuse pas simplement la norme, mais plutôt la nie, la transcende et la complète. Il excède une limite, mais dans cet excès accrédite la limite elle-même. La transgression opère toujours à travers une dialectique négative. Si la norme était détruite, la transgression elle-même perdrait toute valeur. L’érotisme de Pasolini dépend non de la transgression mais du don. Aucune norme ou tabou ne forme une fondation négative et aucune synthèse ne transcende l’opposition. L’exposition opère plutôt par une logique d’émanation purement positive. Elle implique de se débarrasser, ou vraiment, de se dépouiller complètement de tout ce qui est externe à l’ existence matérielle, et ensuite d’intensifier cette matérialité. Ce qui est exposé est la chair nue, l’immanence absolue, une pure affirmation.

La chair exposée n’est pas transgression mais scandale. En d’autres mots, l’ exposition s’oppose franchement aux normes de propriété et les nie, mais son effet ne dépend pas de cette opposition, n’est pas étayée par elle. La violation de la norme n’est pas première par rapport à l’exposition ; la négation est secondaire, un constat, un accident. Elle retourne l’ exposition à la norme - c’est cela sa grande offense. L’exposition opère dans l’ignorance de la norme, et mène donc, de la seule manière possible, à sa totale destruction. Le corps du Christ atteste le scandale, le scandale de la croix.

3. La crucifixion

Dans l’acte d’incarnation le Christ prend la forme d’un esclave et renonce à toute séparation divine non dans une démonstration de refus ascétique mais plutôt dans une recherche de continuité avec la vie et la communauté. Cet être en commun est une échappée de la prison. Sacrifier un objet donné est une option de joie. L’exposition par la prise de la forme d’un esclave, forme que nous partageons tous, charrie cependant avec elle toujours et nécessairement la possibilité des plus horribles tourments, jusqu’au point de la torture sur la croix.

L’effet de la torture est toujours la séparation et la discontinuité même dans les situations d’extrême proximité et intimité. Souvent nous ne pouvons même pas reconnaître nos tortionnaires comme humains ; ils sont irrémédiablement autres pour nous ( Nous avons tendance à les penser comme des chiens ou des bêtes, alors qu’en réalité ces animaux ne se séparent jamais eux-mêmes de la sorte). Et en même temps la torture rend impossible de reconnaître la continuité de nos propres vies. Ce n’est pas moi qu’il encule, ce n’est pas moi qu’ils brûlent au fer rouge - ils peuvent seulement toucher mon corps. La torture nous force hors de la chair, elle nous force à nous séparer de nos corps, à nous faire nous-mêmes autres. L’expérience de la torture est une forme d’exil, aux niveaux les plus intimes de l’être - un exil hors du vivant. La torture rend impossible l’exposition de la chair, même quand paradoxalement nos tortionnaires essaient de nous mettre à nu.

Le miracle du Christ est de reprendre la chair aux soldats de l’empire qui l ’ont cloué sur la croix. Même dans son tourment le Christ vit la chair dans toute son intensité. La critique de la torture ne devrait pas demander que nous vivions à l’abri de toute violence et de toute souffrance - ce serait une vie sans intensité, toujours séparée d’avance de la violence de l’ expérience. Nous devrions plutôt refuser la séparation de la chair que la torture entraîne : vivre la violence de l’expérience dans la chair, faire de notre souffrance un mode d’intensité et de joie. C’est le miracle que Pasolini voit dans la crucifixion. La souffrance de la crucifixion ne retombe pas dans le langage privé d’une individualité isolée, mais ouvre plutôt à un langage commun. C’est dans la mesure où la souffrance et la violence créent ce langage commun et cette expérience partagée de la chair qu’elles peuvent précisément être érotiques, car l’érotisation n’est rien d’ autre qu’une expérience partagée intensément, cette charge électrique commune courant à travers notre chair.

Considérez par exemple comment des auteurs tels que le Marquis de Sade et Leopold von Sacher-Masoch construisent une sorte de violence rituelle à travers diverses institutions et contrats et s’efforcent d’inventer des langages communs de la chair. Leurs mises en scènes rituelles et imaginaires d’un bourreau et d’une victime cherchent à dépasser ou à vaincre la séparation qui caractérise notre torture quotidienne. Cette violence pointe donc en direction d’une continuité érotique, d’une affirmation de la vie. La notion d’exposition chez Pasolini partage ce projet de découvrir un antidote à la torture et la séparation, mais elle ne crée pas un plan imaginaire ou un théâtre de la représentation. La représentation implique encore trop de séparation. L’exposition, alors, ne recrée pas la scène de torture mais cherche plutôt à dissoudre ses frontières et ses effets de discontinuité. La violence de la chair exposée ne se sépare pas en rôles actifs et passifs, mais tend à l’unité en une affirmation érotique. A travers l’exposition la violence redevient notre comme langage commun, un pouvoir vital de création, une force de vie.

4. La chair

L’abandon à la chair est une forme de liberté. Exposées les passions de la chair sont délivrées de toutes les structures normatives ou les fonctions organiques. C’est l’appel continuel de Pasolini en faveur de l’utopie de la jeunesse : « Allora la carne era senza freni » ( Alors la chair est sans frein) ( « La religione del mio tempo »492). Devenir chair est une forme d’ oubli - l’oubli du moi, de la propriété, de la discontinuité. L’impure sensualité, ou plutôt l’exposition divine de la chair met en ouvre sa propre logique de passions. Cet abandon est la joie que Pasolini voit dans l’ exemple du Christ.

In un debole lezzo di macello vedo l’immagine del mio corpo : seminudo, ignorato, quasi morto. E’cosi che mi volevo crocifisso, Con una vampa di tenero orrore, da bambino, gia automa del moi amore.

Dans l’odeur fade de l’abattoir Je vois l’image de mon corps : Demi-nu, ignoré, presque mort. C’est pourquoi je veux être crucifié, Avec un éclair d’horreur tendre d’enfance, déjà automate de mon amour. (« L’ex vita » 400)

Le corps abandonné est rendu libre - libéré des prisons de la séparation, immergé dans l’impureté de ce monde, ou plutôt dans l’amour maniaque de ce monde, dans la forme d’un esclave, d’un automate amoureux.

Même le terme « corps » semble souvent insuffisant à Pasolini. Il est trop pris déjà dans la discontinuité et la hiérarchie des fonctions des divers organes, trop détaché des autres corps et choses, trop impliqué dans la dialectique de l’accouplement avec la conscience. Tous les résidus du dualisme esprit/corps sont complètement déplacés ici. Se référer à nous mêmes comme incorporés semble même trop lié à ces paradigmes, comme si nous pouvions imaginer quelque esprit ou âme potentiellement séparé de la corporéité, ce qui nous ferait insister sur son unité avec la matière.

Pasolini préfère parler de membres ou simplement de chair. La chair est la matérialité vitale de l’existence. La chair renvoie évidemment à la matière, à une matière passionnément chargée, intense, mais toujours également intellectuelle. Elle ne s’oppose pas à la pensée et à la conscience et n’en est pas exclue. Au contraire, les chemins de la pensée et de l’existence sont tous tracés sur la chair. La chair sous-tend l’existence ; c’est son vrai potentiel.

La chair est la condition de possibilité des qualités du monde, mais elle n’ est jamais contenue dans ou définie par ces qualités. En ce sens elle est à la fois une fondation superficielle et une transcendance immanente - étrangère à toute dialectique entre réalité et apparence, profondeur et surface. Elle confond toutes ces antinomies. La chair est la profondeur superficielle, l’apparence réelle de l’existence. Ce qu’est le monde, comment il est, comme il est précisément, est exposé parfaitement et définitivement dans la chair. (Est-ce cela que voulait dire Spinoza quand il disait que la réalité et la perfection était la même chose ?). L’exposition de la chair est de fait le mystère de la vie, ou plutôt le miracle du monde.

Comment nous aimons-nous dans la chair ? Qu’est-ce que le désir de la chair  ? Dans l’exposition érotique les frontières et les discontinuités entre l’un et l’autre sont abattues et dissoutes pour ouvrir une sorte de communication ou communion. Cet amour ne peut pas être vraiment conçu comme une rencontre avec l’autre car le moi a déjà été complètement dépouillé, abandonné. De même, le désir ne peut pas être réellement conçu comme un devenir-autre du moi, car cela aussi dépend trop de discontinuités fondamentalement stables, et implique à la fin un retour au moi. Nous sommes capables d’aimer seulement dans un abandon de nous-mêmes à la chair. Dans la chair j’ abandonne le sens de ce qui est ton bras et mon bras, ta jambe et la mienne, un mélange de membres et de corps. Prends moi ! L’exposition est anonyme. Elle apporte à la fois une intensification de l’expérience et une indifférenciation de la matière. Elle met en branle une prolifération sauvage de zones érogènes et de modes d’intensité à travers les surfaces de la chair (la chaleur de tes lèvres, la subtile vibration de ma langue), et en même temps pousse à l’union ou à la communion. Vient l’extase de l’ exposition.

Je ne commenterai pas tes trois développements parce que j’ai déjà été amené à les évoquer plus haut (notamment sur l’équivalence constante que tu traces entre corps et chair qui me heurte. Autant j’aime les corps autant j’ai toujours considéré les variations sur la " chair" que j’ai entendu comme enfant élevé dans le catholicisme comme un truc pour vieux cochon , trouble curé pédophile, vieil académicien, homme de lettres etc... Cette littérature sur la tentation vieux truc pour passer les barrières du sur moi. Dieu que la chair est triste en effet . Et si la crucifixion est l’offre de la chair alors j’aime mieux la blague juive : " je voudrais acheter cette croix , oui celle avec l’acrobate qui est dessus" Je dois être encore un peu trop jeune pas assez impotent-impuissant, faible, malade.

Je ferai un détour pour essayer d’expliquer pourquoi je me sens physiquement, physiologiquement, et mentalement dans un monde totalement étranger à cet univers qu tu essayes de rendre avec une grande chaleur, générosité et franchise.

Ce n’est pas pour "opposer" cette fois-ci des objections mais un sensible à un autre sensible . Donc plutôt une couleur à une autre.

Multiples ont été les déclinaisons , (qui livrent une histoire de la représentation) du Christ dans l’art religieux puis dans ses avatars sécularisés dont celui de Bacon est un aboutissement ; une sorte de sonate Hammer klavier, au sens où Bacon a eu la peau des deux grandes tendances dominantes depuis les XVIII- XIX° siècles : la présentation réaliste du "corps", et son pendant saint sulpicien idéaliste déjà présent dans Raphaël, du Christ jouissant de son supplice dans une extase de plus ou moins bon goût, (en général de mauvais goût). Bacon en transformant la corps de l’homme , le fils de l’homme, en quartier de viande animal met en pièce cette illusion du "sujet" organisant "sa mort" (ce qui n’est qu’un langage érotique de la petite mort, mais certainement pas celui de la grande et sale mort). Paradoxalement il retrouve la puissance violente de l’arrachement de la croix, arrachement par déboîtement, par le symbole qui coupe en deux le signifiant pour dire un signifié : un ne poeut se dire qu’en deux, qu’en morceaux. Dans sa cruxifixion sans Christ et avec viande il y a bien plus de "spiritualité" parce qu’il réussit à rendre les deux choses qui traditionnellement sont liées à la Crucifixion : la douleur en nous ( pas la douleur de la chair , car un corps mort est de la viande animale) et l’absence, le vide entre le jeudi saint et le dimanche de Pâques. Le vendredi après-midi trou ou vide, dans lequel le dieu-homme se résume ào l’être mort. La douleur représentée de la façon la plus extérieure, la plus matérialiste (au sens de l’agencement d’un corps de vivant devenu mort, est essentiellement psychique, cérébrale, elle se débarrasse , se purifie au sens simplement de se laver du petit jeu qui guette toujours la représentation iconologique d’une tricherie ou le mort est un faux mort, un vivant qui fait semblant ou est semblant mort. Ce fut, c’est de la boucherie dit Bacon, ne racontez pas d’histoire. Exactement le contraire de ce film épuisé de Gibson dont on a à tort récemment fait tout un plat, alors qu’il s’agit simplement d’un exercice de musculation pour Silvester Stallone du genre : il peut le faire mesdames et messieurs, il va le faire, va-t-il résister ou pas , avec le petit diable qui guette la défaillance physique du corps bien vivant ( comme dans la tentation de la chair). Bref le corps qui est capable de résister à la douleur physique ; tout se résume à un matche de boxe, ou de redevient une gigantomachie de music-hall. Toute la clé de ce film torchon à hémoglobine au sens propre( qui se veut lui aussi une méditation sur la passion , dont la crucifixion est la scène finale) est dans la scène de la flagellation où le groupe de femme éponge, comme avec une serpillière, en l’occurrence le linge offert par la femme de Pilate, le sang par terre et s’en lave le visage. Si nous revenons à la déclinaison de l’homme en croix qui est tardive ( V° siècle, Grégoire de Tour la jugeait scandaleuse parce qu’infamante) il y a les Christ romans qui restent au départ très symboliques ( le Christ est les yeux ouverts, le corps est posé sur la croix qui n’est pas l’instrument de torture qu’elle était puisque les gens y agonisaient très longtemps). La progression du réalisme gothique restitue de plus en plus une vérité clinique ( la pesanteur, les yeux fermés, de l’agonie à la mort clinique (le test de la lance) ) On observe le même mouvement à la Renaissance ( qui sauf dans les pays su nord ne goûte pas vraiment la crucifixion ; elle pratique plutôt les dépositions où le corps est sorti de la tripulation ( torture étirement torsion ) où il est au repos ; on se souvient du Christ de Mantegna vu par les pieds , gris, cadavérique qui fit scandale ; mais la Renaissance ( dans son versant non sombre) entre la réforme iconoclaste et l’insistance sur le dogme de la résurrection des morts et de la chair dont le chef d’oeuvre est la Sixtine n’aime pas du tout la crucifixion.

C’est la Contre-Réforme largement inspirée par le contact avec les Aztèques au Mexique, qui va réinjecter ( ou tenter inutilement à mon avis) de la vie dans la croix . il est que pour les Aztèques, Toltèques, le sacrifice humain comme symbole de vie, de retour du soleil ( et pas simplement de la fertilité) et que les représentations dites primitives du symbole chrétien guerrier par excellence, la croix nue , se réapproprient ; le Christ redevient vivant sur la croix, il oppose sa tranquille assurance à la croix ; (j’ai gardé un Christ naïf ou paysan que nous avons rapporté du Brésil il y a trente ans qui est d’après la souffrance) , une vraie aufhebung) Seulement voilà, si les esclavagisés et dominés du Nouveau Monde par les souverains catholiques et les ordres religieux ( les Franciscains se sont particulièrement distingués à la différence des Dominicains, seuls les Jésuites ont été acceptables) se sont réappropriés le dieu qui leur était imposé, et en mettant un homme sur la croix, souvent aux traits du proche, du pauvre, en Occident il n’y eut qu’un ressort pour bander l’arc moribond de la spiritualité du corps, l’érotisation paradoxale du corps christique, sa sexualisation au sens de la sublimation freudienne. C’est l’hystérisation du corps.

Le corps en croix ne souffre plus ou plutôt sa souffrance est une jouissance de la consommation à petit feu du corps. En dehors de quelques Christ égarés de la Renaissance ou des Flamands, la corporification du corps du crucifié symbole se met à dire autre chose : la difficulté de jouir sans souffrir ou faire souffrir ou de l’extase ambiguë au sens ou la forme est le contenu classique(canonique) de la passion, mais le fond est pour aller vite de l’eros et thanatos, du double pulsionnel. Le grand passeur de ce franchissement c’est El Greco ( raison pour lequel tout en admirant techniquement les transformations qu’il inaugure dans la représentation, je ne sens rien ni ne partage rien de son sensible, je ne vois pas comme çà ; c’est probablement mon infirmité, ma grossièreté paysanne, mon caractère peut-être nativement grec paiën, rimbaldien, angélique ; le péché, la dépression, la souffrance, le rétrécissement ne l’intéressent pas). J’aime le Christ jaune de Gauguin , la sortie du sermon et pas tout ces attirails de carnaval pour archevèques sortis de Sade.

Le Christ se muscle, devient un objet de désir diffus, tandis que son visage (au détriment de tout réalisme précédemment affiché) réussit l’exploit de se renverser en arrière comme au comble de la jouissance. Il lui faudrait comme pour la baigneuse de Ingres une ou deux vertèbres de plus. Bref des crucifixions pour Thérèse d’Avila, pour Fénelon. Une oraison qui canalise ce qui est devenu l’énergie indifférenciée des pulsions érotiques dont la Contre-Réforme va accepter l’expression à condition de la contrôler Ajouterais-je que ce jeu subtil où le contenu du dogme devient une pure forme, enveloppe, une petite lingerie d’autant plus affriolante, n’exprime plus le Christos anesti ( il est vivant) des Orthodoxes le dimanche de Pâques, donc un vide total du moindre divin, ce qui n’est pas gênant en soi, mais surtout l’absence ou l’incapacité de symboliser, de symbolein en revanche sous sa forme d’injonction muséales, d’acculturation ultime du dogme chrétien cette transformation de la représentation de la crucifixion enjoint trois message , performe : a) nous communions socialement dans le fait que le corps social bande encore et toujours même quand il fait semblant d’être mort ; La croix avec un corps moignon dessus va servir d’erstatz priapique avec la différence que les Grecs se foutent éperdument du péché.

b) la jouissance est possible mais attention elle est tellement emmêlée à la pulsion de destruction, de torture qu’il faut du rite pour l’apprivoiser ( dans la sphère privée) et dans la sphère publique de l’ordre encore de l’ordre, religieux , pas religieux, païen pourvu que soit préservée la Loi La bonne leçon de la crucifixion c’est son aspect moral, comme disait Napoléon de Dieu, si elle n’existait pas il aurait fallu l’inventer

c) de toute façon être heureux par, dans le corps, dans un corps, dans des corps est un oxymore, une impossibilité in se .

Quand la croix avec le crucifié s’est réduit à cette leçon de morale, Nieztsche pourtant si proche du crucifié, la prend en grippe absolue. Prenons la leçon sur le corps exposé, mué en chair qui serait racheté de son diabolique désir de jouissance dans la douleur. Le corps doit être travaillé par le sport, souffrir, s’épanouir dans l’effort public et dans la jouissance fantasmatique sans entrave pourvu qu’elle reste privée . Il doit être une chair dressée ( érection castiguée, châtiée), de la chair , de la jouissance partielle.. Mieux encore le corps pour être corps , match, concurrence doit souffrir de différents instruments de performance qui sont autant de torture : par exemple divers excitants, anabolisants, epo, etc.. Les nouveaux prêtres de la religions du corps sont les clubs de foot, et le corps des sportifs est dépecé , consommé de façon directe pour le public et différé pour eux qui sont estropié, torturé à l’insu de leur plein grè pour reprendre une formule célèbre. (Il m’arrive de peindre et j’ai fait un Christ jaune en footballeur dont la croix a disparu et est devenu le but qu’il garde )

Pour ce qui est du corps de gloire, du Christ rédempteur , de la puissance du pauvre sur la mort , de la résurrection des corps, allez vous faire foutre, il y a des maisons pour cela...

Donc pour me résumer (pour traduire la perplexité ou me plonge un certain usage que tu fais du Christ et de la crucifixion via Pasolini ) 1) d’accord pour souligner qu’on peut tirer d’une certaine lecture ou re-visitation méditation du christianisme un matérialisme comme politique 2) Mais loger dans la crucifixion la côté intéressant de l’incarnation me paraît une erreur ; l’eschatologie matérialiste de la libération de l’humanité passe facilement par la résurrection des corps, la communion des saints (et pas simplement par la résurrection du Christ trouvaille classique des cultes de renaissance orientaux )

3) La crucifixion comme disant jusqu’où peut aller un corps me paraît une impasse une combinaison étrange de franciscanisme et d’érotisme de la Contre-réforme qui a perdu tout le ressort de la transformation chrétienne ( une des vraies utilités de François d’Assise, pour sa contribution au dogme je m’abstiendrais ici d’entrer dans l’argumentation disons que sa théorie de la propriété et de la pauvreté a été désastreuse pour les Amérindiens et les Noirs, mille fois plus que les doctrines des Dominicains et celles de Jésuites).

4) Ce que j’aime dans les films de Pasolini ( je ne connais que de façon superficielle ses écrits et ses poèmes) est une sorte de paganisme fort peu baroque, une entrée y compris dans sa vision de l’Evangile de Saint Matthieu d’un Christ humain , mais aussi peu érotique que possible.

Pasolini comprend les hommes/dieu , la brutalité , la cruauté et la souffrance de Médée, l’alacrité du plaisir, l’exaltation du corps qui ne se trouve jamais dans la douleur. La douleur ne rachète rien.

L’érotisme qui commence en Occident au XVII° siècle comme avatar de la conscience de soi occidentale, de ce souci de soi, de cette religion prolongée sous d’autre moyens me paraît étranger totalement à Nieztsche, aux Grecs. Je ne dis rien évidemment du Judaïsme.

5) La figure du Christ peut être approchée par l’entrée messianique, par l’entrée rédemptionniste, par l’optique incarnationniste et enfin assomptionniste.

Dans la première nous sommes dans la fin des temps et de l’histoire. Dans la seconde le rachat de l’humanité et de la création et l’accumulation du salut Dans la troisième dans une descente divine sur la terre. Dieu est venu sur la terre. Dans la troisième l’humain est exhaussé vers la condition divine ; il devient dieu.

j’avais utilisé l’excellent livre du père dominicain B. Besret Incarnation ou eschatologie Contribution à l’histoire du vocabulaire religieux contemporain, Le Cerf 1964,pp. 55 et suivantes pour essayer de caractériser la position du catholique Althusser au moment de son ralliement au Communisme et l’épisode de Jeunesse de l’Eglise

il est clair que le message évangélique jour sur les quatre registres. dans les différentes lectures, l’une des tendances a le dessus sur les trois autres.

Ta scansion du moment de la crucifixion, de la rédemption de la chair par offrande jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême, que tu sembles trouver dans Pasolini combiné à un certain messianisme dont les Franciscains furent les porteurs ( bien que l’armature théologique se retrouve davantage dans Joachim de Fiore comme règne de l’Esprit) peut provoquer à mon sens quelques effets quant à la politique. C’est bien ainsi que quelques passages pauliniens et franciscains de l’attente du salut au sein de l’Empire Romain par les premiers Chrétiens ont été (mé ?) compris.

Une scansion instant sur l’assomptionnisme et sur la résurrection des corps et la communion des saints paraît peut-être ouvrir d’autres portes quant à la politique.

A chacun ses intercesseurs comme disait Baudelaire.



Lettre à Michael Hardt à propos de sa contribution à la mineure du n°18

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