Ainsi la guerre a déjà eu lieu. Les pacifistes en ont été pour leurs frais. Ce n’est pas la première fois. La réalisation de la guerre est toujours un moment délicat pour le pacifisme qui se voit donné tort rétrospectivement. « Impasses du pacifisme ? » titrait le numéro de mars de la revue Ecorev . On n’arrête pas l’invincible armada américaine, comme la piétaille policière à Seattle ou à Gènes. Les moyennes puissances européennes comme la France et l’Allemagne n’ont pas réussi leur seat’in. Rien d’enthousiasmant donc. Rien d’affligeant non plus.
Deux remarques sur les conclusions provisoires à tirer de ce troisième épisode ouvert après le 11 septembre 2001 et l’Afghanistan.
Quelque chose a mûri à une vitesse exceptionnelle dans l’opinion européenne et surtout dans le cœur de l’Europe (si l’on entend par cœur le noyau initial des fondateurs du Traité de Rome). Les États Nation dans l’empire face l’hégémonie américaine ne comptent presque plus, pas plus que l’Assemblée Général des Nations Unies. Ils peuvent tout au plus freiner de quelques semaines des décisions élaborées en dehors d’eux et en l’espèce, largement contre eux.
Seule l’union des pays européens aurait pu faire quelque chose. Là nous débouchons directement sur la Convention Européenne qui est en train de discuter la forme de cette union qui doit affronter la politique étrangère et les questions de défense. Bref ce que j’ai appelé le « réveil inéluctable » du fédéralisme européen [1], un fédéralisme démocratique qui n’est ni l’actuel et catastrophique Traité de Nice, ni l’axe franco-allemand, ni les grands pays contre les petits, ni le Nord contre le Sud, ni l’Ouest versus l’Est élargi. Pas le confédéralisme où les États pèsent sans contrôle parlementaire unifié (celui de l’Euro-parlement). Parenthèse ici : pour arracher l’Union à son tropisme confédéral( qui se traduit par une croissance du Conseil au détriment de la Commission et du Parlement [2]), il faut autre chose que le ressort des États et des élites, il faut ce fameux « peuple introuvable » sans lequel la démocratie est un jeu d’ombre et le droit un alibi permanent.
Et cela nous renvoie à la cristallisation qui s’est produite sur le pacifisme européen. Mais j’y retournerai après une deuxième remarque.
Faire contrepoids à « hyperpuissance » américaine, selon la terminologie française, a-t-on beaucoup entendu ces derniers mois . Ce qui a poussé les gouvernements allemand (où siège l’essentiel des troupes américaines en Europe), belges (où siège le quartier général de l’Otan) et français a relancer l’Europe de la défense . Plus l’unilatéralisme américain s’affirme désormais sans complexe, plus l’Europe se trouve sommée si elle veut combattre les faucons américains (et la catastrophique perspective d’une réélection de Bush) à s’engager sur le terrain glissant de la puissance fédérale . Terrain glissant car la construction européenne dans l’Empire mondialisé risque d’être attirée par un mimétisme vis-à-vis des Etats-Unis, c’est-à-dire dans la construction d’un État centralisé qui mesure sa « grandeur » à la taille de son budget militaire, à sa faculté de projeter des milliers de soldats, à sa « capacité de nuire ».. Faut-il parler de « l’Europe impuissante » positivement, et se contenter de renverser le reproche que les faucons américains, tel Robert Kagan, adresse à l’Europe, celui de déléguer aux États-Unis le « fardeau » de la sécurité du monde, le monde du Léviathan de Hobbes pour vivre dans une bulle paradisiaque ? L’Europe « médiation évanescente » serait-elle puissante parce qu’elle est impuissante comme l’argumente brillamment Étienne Balibar dans son dernier livre ? Mais dans ce cas, il nous faudrait la voir réduite au chœur de la tragédie grecque au mieux, ou aux aboiements devant le passage de la caravane au pire. Et pourtant, le chantage à la reprise de la course aux armements, même sous la forme en apparence plus bénigne, d’une remise à niveau des capacités technologiques, n’est pas la solution.
Peut-être, à ce stade, faut-il revenir sur une caractéristique intéressante des vieilles nations vaincues ( Allemagne, Japon) dans la dernière guerre mondiale : elles se sont vue imposer d’inscrire dans leur constitution le recours toute guerre autre que défensive du territoire et sans mandat explicite des Nations Unies.
Dans la redéfinition constitutionnelle de l’Europe, la question du rapport à la guerre est l’un des clés d’un projet d’une Union Européenne puissante par sa faiblesse, par une auto-limitation de l’exercice de la souveraineté. La seconde limitation constitutive d’une nouvelle forme d’État est l’inscription d’objectifs de sauvegarde de la planète à travers le développement soutenable. La troisième limite de la souveraineté est la suppression de la peine de mort. On peut y ajouter enfin la renonciation à l’exercice d’un pouvoir sur le vivant aussi bien végétal qu’animal et humain. C’est l’ensemble de ces traits qui peut conférer à la construction européenne un contenu concret et positif à ce terme d’impuissance de l’Europe, ou de non-puissance.
C’est sur ces terrains que le pacifisme européen pourra nourrir le puissant vecteur de l’opinion publique dont l’apparition à l’échelle européenne constitue l’une des heureuses surprises de la deuxième guerre d’Irak. Toutefois l’issue dépendra largement de la composition du mouvement pacifiste. C’est cela que nous aborderons maintenant.
Les quatre composantes du mouvement pacifiste actuel
Revenons sur l’émergence d’un nouveau pacifisme ou plutôt sur sa composition multiple. Ce n’est pas pour rien que son étendard a repris le drapeau arc-en-ciel utilisé par les Verts, par les gays, par les No-Global selon les pays.
Quatre formes de pacifisme se trouvent réunies dans le mouvement contre la guerre qui s’est révélé à propos de la seconde guerre d’Irak mais qui réapparaîtra lors de tout nouveau conflit. Deux composantes appartiennent à l’histoire du mouvement ouvrier, la troisième à la naissance d’États post-modernes, la quatrième au mouvement écologique et à la nouvelle rationalité alternative. Ce qui complique le dispositif, c’est que deux de ces composantes (la seconde et la quatrième) peuvent être définies comme des pacifismes stratégiques, alors que les deux autres ( la première et la troisième) ont surtout une dimension tactique et essentiellement instrumentale et conjoncturelle.
La première composante est le pacifisme anti-autoritaire, anarcho-syndicaliste de la fraternisation de l’armée avec les rebelles ou les grévistes sur lesquels elle est censée tirer. C’est la tradition du 17° régiment sous la Commune de Paris. C’est aussi la tradition de la désertion, du sabotage durant la première guerre mondiale, du blocage au port des navires chargés de troupes coloniales. La tradition socialiste avant la guerre de 14 s’y est rattachée. Celle du communisme utopique également. On la retrouve dans ce couplet de l’Internationale « Les rois nous soûlaient de fumée/ mort aux tyrans, paix aux armées/ S’ils s’obstinent ces cannibales à faire de nous des héros/ Ils verront bientôt que nos balles/ Sont pour nos propres généraux !
La deuxième composante, très active dans l’histoire du pacifisme politique, mais à éclipses, est le pacifisme tactique de la Troisième internationale et du Lénine de l’Appel de Zimmervald ou de la paix immédiate en 1917. C’est aussi le pacifisme de l’accord germano-soviétique. Il est plein d’arrière-pensées. Loin de s’interdire la guerre comme horizon stratégique, il fait du pacifisme la meilleure arme pour attendre des circonstances meilleures. C’est ce qui décide Lénine contre l’avis de Trotski à accepter l’armistice de Brest-Litovsk. Cette composante se détermine en fonction des circonstances toujours singulières et généralement tente de se servir de la naïvété de la première composante qui a aboutit selon elle à permettre la « trahison » de la social-démocratie en août 1914 ( son ralliement au chauvinisme).
La troisième composante du pacifisme est également un pacifisme tactique, mais au lieu d’être une tactique révolutionnaire, il naît dans les États post-modernes. En 1945, la question du sort des deux pays les plus belliqueux de l’axe s’est trouvée posée. La reconstitution de leur Etat national autonome et non plus occupé, a été rendue possible par une innovation constitutionnelle majeure : l’Allemagne Fédérale comme le Japon se sont interdit de recourir à la guerre. Cette perte de l’un des attributs majeurs de la souveraineté classique, présentait un caractère tactique : elle permettait de faire accepter cette solution tant à l’Union Soviétique qu’à la population elle-même. Le parapluie américain de l’Otan permit à ces pays un relèvement rapide et une mise sous tutelle politique. Cette forme de pacifisme est apparue quand l’Allemagne réunifiée s’est abritée derrière sa constitution pour refuser de prendre par à la coalition anti-irakienne .
La quatrième composante du pacifisme renoue avec un pacifisme stratégique. Elle est déjà contenue dans l’ordre des Nations Unies et la déclaration universelle des droits de l’Homme de San Francisco (1948). Elle dit dans l’ordre du droit international que l’Onu possède seule la faculté d’autoriser des guerres de riposte à une agression (cas de la première guerre d’Irak) et répudie tout droit d’un Etat membre à déclarer lui-même la guerre à un autre membre. L’évolution de la position de l’Église catholique, longtemps favorable aux guerres justes, va dans le sens d’un rejet beaucoup plus systématique des motifs de guerre. Mais la composante la plus nouvelle du nouveau pacifisme stratégique, s’appuie sur le paradigme écologiste et en particulier sur le rejet des armes nucléaires, chimiques et biologiques au nom du risque systémique qu’elles font courir à l’ensemble de la population du globe. Les femmes sont plus nombreuses dans les composantes du pacifisme stratégique que dans les pacifismes tactiques.
Si l’on examine la composition multiple du mouvement pacifiste qui est apparu contre la seconde guerre d’Irak on y repère la superposition et l’entremêlement des quatre composantes dont aucune n’a complètement disparu. La boucherie de la guerre suscite le même dégoût que celui qu’éprouve Jacques Thibault dans la fresque de Roger Martin du Gard. Mais nombre de ceux qui défilent contre la guerre, sans soutenir la tyrannie de Saddam, défendent un peuple du Tiers-monde écrasé par l’impérialisme américain. Le pacifisme allemand du Chancelier Schröder, s’abritant derrière la constitution, lui a permis de gagner les élections législatives. Un appui général (de l’ordre de 75 % des populations interrogées dans de multiples sondages) a été donné à une solution de désarmement technique par les inspecteurs de l’Onu..
Les arguments se réclamaient largement d’une rationalité écologiste qui soulignait les dégâts millénaires que provoque l’usage de l’uranium appauvri en contaminant durablement les sols, les eaux, sans compter les dangers de mise à feu des puits de pétrole, et des stocks d’armes chimiques si elles existaient.
L’alchimie le plus intéressante que l’on peut observer dans le nouveau pacifisme est celle qui s’est exprimée dans la position belge, française et allemande dans l’Union Européenne. L’Allemagne avait toujours compté un mouvement pacifique très puissant : en fait il se nourrit des quatre composantes. Avec un ministre des Affaires étrangères, appartenant au Parti des Verts, un chancelier social-démocrate, une forte influence des anciens communistes dans l’ex RDA , des mouvements alternatifs très vivant, et plus de 70 000 soldats américains stationnés sur son territoire, l’Allemagne a pesé lourd au Conseil de Sécurité. Le ralliement de la France à un pacifisme tactique et conjoncturel a suscité des tiraillements à droite. Mais l’enjeu réel de ce ralliement n’est pas seulement tactique. Il s’agit en fait de la relance du moteur franco-allemand sur un programme d’intégration, et derrière de la façon dont l’Europe définira dans sa constitution sa relation à la guerre, au statut des armées, aux industries d’armement. La puissance de l’Union européenne doit-elle fatalement se mesurer à ses divisions et à son potentiel de projection à des milliers de km ?
Dans son opposition à l’unilatéralisme américain et aux théoriciens du Léviathan que l’on trouve chez les faucons américains, l’Europe est largement poussée vers un pacifisme à l’allemande, complété d’une mise à disposition de l’Onu de contingents dans des opérations de rétablissement de la paix.
La fécondité politique du nouveau mouvement pacifiste dépendra largement du poids respectif que parviendront à acquérir chacune des composantes dans cette alliance nécessaire. Plus la quatrième composante sera organisée et puissante, plus elle fera sa jonction avec la première, plus les risques de manipulation du désir de paix des multitudes comme levier de la création d’une hyper-puissance européenne seront faibles. Meilleures seront aussi les chances qu’une constitution européenne permette de redéfinir une Onu très mal en point et de plus en plus mise sur la touche par l’Empire.
[1] Voir mon article « La Convention européenne : le reéveil du fédéralisme », in Cosmopolitiques, n° 3, pp. 191-202
[2] Voyez par exemple les propositions de Giscard d’Estaing qui est prêt à sacrifier le peu de fédéralisme que contient l’actuel équilibre institutionnel pour satisfaire à un objectif de constitution d’une puissance européenne assise sur la triple alliance de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France, ce qui revient dans la conjoncture actuelle à rentrer dans le giron atlantiste.