Comment traduire hacker ? Pour le traducteur automatique de Google il est « l’intrus », celui qui trouble la paix du réseau par l’envoi, ciblé ou non, de virus destructeurs. Un agent de la guerre des marques, un auxiliaire, ou un ennemi, des entreprises informatiques. Un critique en acte du monopole de Microsoft. Un briseur et un voleur de mémoires. Un pirate dont les coups réjouissent, à condition de rester à distance, en spectateur.
Pour McKenzie Wark, le hacker n’est cela qu’à la marge, à force d’être broyé, lessivé, essoré, par le pouvoir réseaucrate. Le hacker peut beaucoup plus. Il est le travailleur de base de l’ère informatique comme le tailleur de pierres était celui de la construction des cathédrales. C’est sur les chantiers du Moyen Age qu’a été pris le mot hack. Le travail du hacker consiste littéralement à « bûcher », à dégrossir une pierre avant qu’un autre la sculpte, ou à tailler des pièces de bois, d’où la traduction automatique « entailler » donnée par Google.
Mais c’est moins le caractère acharné du travail du hacker, son côté « bûcheur », qui importe ici, que la démarche intellectuelle dont MKW le fait dépositaire : abstraire toujours plus loin, provoquer la nature, dont l’homme fait partie, à produire toujours plus et toujours différent, explorer le virtuel et transformer l’actuel. Une démarche intellectuelle transversale par rapport aux champs disciplinaires. Une démarche pragmatique de résolution de problèmes par la découverte du commun entre les éléments posés sur un plan abstrait. Le hacker de MKW arraisonne, met en œuvre la technique dans son essence même, raison pour laquelle nous avons repris le concept d’arraisonnement heideggerien. Le hacker est celui qui range la nature sur une étagère après l’avoir mise en pots, sens premier du mot Gestell employé par Heidegger, et traduit par arraisonnement avec son aval. Le hacker calcule tout ce qui lui passe sous la main pour le rendre manipulable. Et à l’ère de l’informatique, cette puissance de calcul semble infinie. Mais comme le souligne Heidegger elle le sera seulement si le hacker renouvelle toujours sa puissance poétique, ce que Bergson appelle sa puissance de fabulation.
Comme le souligne aussi Heidegger, l’Arraisonnement est un commandement. Dit dans un autre vocabulaire, il se réalise au sein de rapports de pouvoir. MKW analyse ces rapports dans la tradition marxiste, renouvelée par les situationnistes et par le deleuzo-guattarisme, mais de façon assez classique : l’enjeu est le contrôle du surplus. Les hackers sont les héros de la nouvelle lutte des classes contre le pouvoir qui détient les moyens de production, qui possède les réseaux d’information, qu’on appelle aux Etats Unis vectors. MKW appelle sa classe dominante vectoral, et se plaît aux analogies avec les espaces vectoriels en mathématiques, et avec les milieux de propagation des maladies en biologie. A l’ère de la mise en réseau de n’importe quelle activité humaine pour en assurer la gestion informatisée, nous avons préféré désigner le nouveau pouvoir par le mot « réseaucrate », dans la traduction française, et donner ainsi un visage à la classe contre laquelle se bat la classe hacker.
Anne Querrien