Les chercheurs font l’autruche

vendredi 03 septembre 2004, Libération
Mise en ligne le samedi 4 septembre 2004

« Dans le passé, les scientifiques purs considéraient avec snobisme les affaires. Ils voyaient la recherche du gain comme intellectuellement peu intéressante, digne seulement de commerçants. Travailler en industrie, même aux prestigieux laboratoires de Bell ou d’IBM, était bon pour ceux qui n’avaient pas été capables d’être nommés à l’université (...). Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a très peu de biologistes moléculaires et très peu d’institutions de recherche sans affiliation commerciale. Le bon vieux temps est mort. La recherche génétique avance à une vitesse plus folle que jamais. Mais elle est faite en secret, de manière hâtive, et pour le profit. »

Ce texte est de 1991, et des millions de lecteurs, sans doute, l’ont lu puisqu’il figure dans les premières pages de Jurassic Park, de Michael Crichton. Le romancier, ici, ne faisait pas oeuvre de fiction et, en plus de dix ans, les conséquences pour le moins discutables des nouveaux modes de « partenariat » entre recherche académique et intérêts privés se sont étendus. Or, ce n’est que très lentement, et comme à regret, que les communautés scientifiques ont commencé à prendre en compte ces conséquences, déjà prévisibles pour un « simple romancier ».

En Europe, nous suivons vaillamment, sous l’impératif sacré de la compétition économique, l’exemple américain. « L’intégration croissante de la recherche et de l’innovation, et le resserrement des liens entre les centres de recherche et l’industrie » sont devenus un devoir pour l’Europe. On a fort peu entendu parler des nouvelles relations avec l’industrie lorsque les chercheurs sont descendus dans la rue en France pour « sauver la recherche », seulement des traditionnelles revendications : postes et crédits. La plupart des protestataires auraient considéré comme « manifestation anti-science » la demande d’une mise en débat politique du rôle de la recherche publique. Cette demande serait d’autant plus inquiétante qu’elle pourrait renforcer les projets gouvernementaux de financement des programmes et non plus des laboratoires. Alors que pèsent de tout leur poids les intérêts industriels, « sauver la recherche » rime encore et toujours avec respecter les libres choix de chercheurs autonomes et éclairés, l’harmonieux concert de ces choix étant censé, hors politique, assurer l’articulation optimale entre la recherche désintéressée et le service des intérêts stratégiques de la France dans la guerre économique.

Quant à l’Académie des sciences, sous l’égide de laquelle s’organisent les états généraux de la recherche, cela ne semble pas l’inquiéter le moins du monde. Pas plus d’ailleurs que ne l’inquiètent les liens unissant à l’innovation industrielle certains de ses membres qui ont récemment mis en garde contre l’inscription dans des textes à valeur constitutionnelle du principe de précaution. Les effets pervers d’une telle inscription seraient, apprenons-nous, « susceptibles d’avoir des conséquences désastreuses sur les progrès futurs de notre bien-être, de notre santé et de notre environnement ».

On peut s’étonner, face à ce qui est en train d’arriver, de la vulnérabilité qu’ont manifestée les communautés scientifiques américaines, et qui semble ne pas devoir épargner les communautés européennes (je ne parle pas de certains individus ou groupes très minoritaires). Les chercheurs « savent bien », pourtant. Ils savent notamment que la prise de brevet devient la réussite par excellence, bien plus que la manière dont leurs collègues évalueront leur proposition. Ils savent que leurs choix de recherche sont de plus en plus canalisés par les brevets existants, puisque ces brevets définissent les questions pour lesquelles on ne pourra plus prendre de brevet. Ils veulent croire, mais ne sont pas tout à fait certains, qu’ils conservent encore le droit de ne pas tenir compte de ces brevets existants si leurs questions sont « purement académiques ». Bref, ce sont les alliés mêmes auxquels ils se fiaient pour respecter les distances qui définissent l’« autonomie » des territoires de la recherche qui sont en passe d’envahir ces territoires (du moins les plus prometteurs) ; mais les chercheurs ne savent pas comment poser le problème public, politique, de ce qui leur arrive.

Peut-être ne le savent-ils pas parce que tous les mots qu’ils sont habitués à utiliser pour se présenter au public (neutralité, objectivité, progrès) sont dirigés contre ce public, destinés à le tenir à distance, à lui communiquer d’abord confiance et respect. L’alliance entre l’institution scientifique, l’Etat et les pouvoirs industriels se veut résolument apolitique, voire même suprapolitique, trop importante pour être mise à l’aune de l’aventure démocratique. Elle demande que les « incompétents » soient cantonnés dans la double position de spectateurs intéressés, apprenant des sciences les bonnes réponses à leurs questions, et de bénéficiaires satisfaits des retombées du progrès scientifique. Tous ceux qui, comme moi, ont voulu proposer aux scientifiques d’utiliser des mots qui n’attribuent pas à un « esprit scientifique », à une objectivité qui serait l’apanage du « vrai » scientifique, la responsabilité de la fiabilité des énoncés scientifiques, se sont heurtés à la même crainte : si nous « leur » racontons la science « telle qu’elle se fait », ils perdront confiance, et, s’ils perdent confiance, rien ne les défendra contre l’irrationalisme.

Il devient dès lors terriblement difficile de poser publiquement un problème qui implique que, peut-être, la position d’un scientifique serait susceptible d’être infléchie par sa dépendance, ou sa participation active, à des intérêts privés. On a si souvent seriné au public que la science se définit par son objectivité et sa méthode qu’il conclura inévitablement que ceux qui sont mis en cause sont des tricheurs, des menteurs, des traîtres à l’engagement à l’objectivité qui définit tout scientifique. Comment partager avec ce public ce que les scientifiques savent bien, mais qu’ils ont étiqueté « enfants non admis » ? Car tous savent qu’un scientifique, aussi partial soit-il, peut toujours afficher toutes les marques d’objectivité, d’esprit scientifique, de neutralité, sans que cela ne l’empêche de mener son travail là où il a décidé qu’il devait aller. La véritable contrainte pour ce scientifique est de savoir qu’il va être lu par des collègues exigeants et compétents dans son domaine, dont le premier intérêt sera de vérifier que l’argument tient face aux objections, que les questions sont pertinentes, et que surtout elles n’en cachent pas d’autres, que le collègue aurait négligées ou arbitrairement disqualifiées. Mais lorsque le premier intérêt des collègues ne passe plus par la mise à l’épreuve des propositions, c’est tout le montage qui est susceptible de s’écrouler : chacun sera indulgent parce que chacun aura besoin de l’indulgence des autres. Et l’ensemble gardera pourtant une allure très objective, parfaitement scientifique.

On peut certes plaider pour la restauration de « l’intégrité » de la recherche académique, qui devrait être protégée des mélanges d’intérêts qui, désormais, la contaminent. La notion d’intérêt est en effet décisive : la recherche dite « désintéressée » doit sa fiabilité non au caractère « désintéressé » des chercheurs mais à ce que chacun ne peut avancer qu’en passant par les autres, dont la première préoccupation est de savoir s’ils peuvent ou non s’appuyer sur le résultat proposé. Il ne s’agit donc pas - ce serait une erreur catastrophique - de demander aux scientifiques de se mettre au service de « bons » intérêts, et non d’intérêts égoïstes. Il s’agit, en revanche, de poser la question proprement politique des rapports entre une recherche « intègre » et les questions d’intérêt public qui ne se résument jamais à des questions de fiabilité scientifique. Et pour cela, il est urgent que les scientifiques prennent le risque d’abandonner le rêve d’un retour à l’Age d’or où les sciences étaient respectées, source pure et désintéressée des progrès permanents du bien-être, de la santé et de la sauvegarde de l’environnement, comme dirait l’Académie. Il n’est pas sans intérêt, de ce point de vue, de se souvenir du prix qui a été payé lorsque les scientifiques ont obtenu des pouvoirs publics modernes les ressources nécessaires (jamais suffisantes) et une certaine autonomie. Ce prix est double. D’une part, les scientifiques académiques ont abandonné à leur destin leurs collègues travaillant dans le privé, qui sont, eux, définis comme vendant leur force de travail cérébral : tenus au secret par contrat, obligés de soutenir des positions qu’ils savent non fondées ou mensongères, punis s’ils le font savoir. D’autre part, lors même que l’attention la plus critique était consacrée aux énoncés « proprement scientifiques », les chercheurs se gardaient bien d’étendre leurs objections à la manière dont leurs collègues présentaient leurs travaux aux « non-compétents » et intéressaient activement à leurs travaux ceux qui pouvaient en assurer des « retombées ». Revendiquer le refus de penser (« nous sommes des scientifiques, ce que l’on fait de ce que nous produisons ne nous regarde pas ») signifie d’abord : dès lors qu’il sort du territoire, chacun de nos collègues est libre d’exploiter pleinement, pour la plus grande gloire de la science et au service du progrès, toutes les opportunités offertes par le milieu ; nous n’entendrons rien, nous ne dirons rien, nous laisserons faire tant qu’il ne confondra pas ce qui suffit dehors (la société), et cela seul qui vaut à l’intérieur (le laboratoire).

La manière dont les scientifiques ont défendu l’intégrité de leur territoire par le passé a créé leur vulnérabilité d’aujourd’hui. En défendant ce territoire sur un mode apolitique, ils se sont fiés aux alliés entreprenants dont l’intérêt était précisément que ne soit pas posée la question politique de leur rôle. Ils ont cru que ces alliés comprendraient que ne pas les respecter reviendrait à « tuer la poule aux oeufs d’or », à tarir la source de l’innovation scientifique. Peut-être, d’ailleurs, ont-ils raison sur ce point : une recherche asservie pourrait bien décevoir, à terme, ceux qui, aujourd’hui, ne voient plus pourquoi un secteur de la société devrait échapper à l’impératif sacré de la privatisation. Même si c’était le cas, on devra dire que les scientifiques se sont comportés comme la grenouille de la fable, qui accepta de prendre un scorpion sur son dos pour lui faire traverser la rivière. Lorsque, au beau milieu de celle-ci, le scorpion l’a piqué, la grenouille expirante demanda dans son dernier souffle : « Pourquoi ? » Et le scorpion, dans son dernier souffle, répondit : « C’est ma nature, je n’ai pu m’en empêcher. »



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