Quand avez-vous rencontré Gilles Deleuze ?
Richard Pinhas : C’était en 1970 à la soutenance de thèse de Jean-François Lyotard sur « Discours, figure », qui est par la suite sortie aux éditions Klincksieck. Gilles Deleuze était dans le jury, peut-être même en tant que directeur de thèse, je ne sais plus. À la fin, il est venu me voir et m’a proposé de passer chez lui. Quand nous sommes arrivés dans son appartement, il m’a dit : « Trouve ta place ! » Notre relation a commencé ainsi. À l’époque, je commençais tout juste à suivre ses cours et je n’avais lu aucun de ses livres ; je ne savais pas qu’il était « le » Deleuze des livres ! Au début, je n’étais donc pas trop impressionné. Il travaillait alors sur Freud puis-qu’il commençait l’Anti-Œdipe, et j’ai eu la terrible idée de lui dire, en cours, qu’il se trompait ! Il m’a demandé de lui montrer comment. J’ai donc préparé une intervention de deux heures sur Freud, que j’ai présentée dans son cours. C’est seulement un an après que j’ai découvert que, si j’avais lu ne serait-ce que deux pages de Deleuze, jamais je n’aurais fait ça ! Mais il a été vraiment très gentil... Après, je l’ai littéralement aimé, lu, et j’ai adopté sa philosophie. Cela a été une rencontre extrêmement importante pour moi, qui a entraîné ma découverte de Nietzsche et de Spinoza. Pour la musique aussi. Il était en effet très ouvert à tous les projets, aussi bien avec des artistes, des écri-vains ou des musiciens. Certaines années, quand il ne savait pas quoi faire (entre deux livres, cela lui arrivait aussi), on discutait de choses et d’autres. Je prends l’exemple des cours sur Spinoza dans les années 1980, à Saint-Denis. J’allais le chercher le mardi matin pour l’emmener à son cours et je lui ai dit un jour que j’aimerais bien qu’il nous parle de Spinoza,il a dit alors : « Bon, très bien, on va faire une année sur Spinoza ! » Ce sont les cours qu’on trouve gratuitement sur le site que j’anime (1)... Dans les années 1970, on a assisté à Vincennes à des cours absolument géniaux, très politisés, surtout pendant la préparation de l’Anti-Œdipe. Le mardi matin, il y avait Deleuze ; le mercredi - si je ne me trompe pas - Lacan ; le jeudi soir Lyotard ; je n’allais que rarement à ceux de François Châtelet (que je connaissais bien par ailleurs mais sans suivre son enseignement) et puis il y avait Foucault au Collège de France. Pendant deux ans, je suis allé écouter Fou-cault « en espion » pour raconter ensuite à Gilles ! Mais je n’étais sûrement pas le seul... Pour résumer, je me souviens d’une conversation où Jean-François Lyotard m’a dit : « Moi j’ai du talent ; Deleuze, dites-le vous bien, il a du génie ! »... Était-il, quand vous l’avez rencontré en 1970, quelqu’un de très engagé ? Il participait à des manifestations, mais il ne pouvait pas y aller trop souvent à cause de sa santé. J’ai souvenir d’une grande manifestation en 1973, dont j’ai gardé des photos. On voit Foucault à côté de lui. Ils se sont beaucoup vus au moment du Groupe d’information sur les prisons (GEP), qu’avait fondé Foucault avec son compagnon, Daniel Defert. Après le GIF, il a beaucoup soutenu l’extrême gauche italienne et a signé l’appel en 1977 contre la répression terrible qu’elle subissait alors. Il s’est aussi engagé contre l’extradition de Klaus Croissant et pour les détenus de la RAF (Fraction Armé rouge, appelée communément en France « la bande à Baader », NDLR), qui sont quand même morts en taule... Là encore, il était aux côtés de Foucault. Mais c’était juste avant leur rupture, qui a eu deux raisons essentielles : l’affaire des « nouveau philosophes » (que Foucault n’a pas comprise tout de suite, alors que Gilles a vu d’em blée « cette pensée mollee des périodes pauvres" comme il dit dans l’Abécédaire) et la question de la révolution iranienne, sur laquelle ils se sont opposés encore davantage. Par ailleurs Deleuze a soutenu la cause palestinienn notamment en saluant la naissance de la Revue d’études palestiniennes. Il était très ami avec Elias Sanbar.
Vous parlez souvent de la voix de Gilles Deleuze en particulier pendant ses cours...
C’est la voix la plus hypnotique et la plus incroyable que j’ai connue. J’ai travaillé dessus comme musicien : c’est une voix absolument stupéfiante pour qui a un peu l’oreille musicale. On a fait ensemble un album où Gilles lisait un texte de Nietzsche qui s’appelle le Voyageur. Sa voix, par la suite, s’est beaucoup embuée, métallisée avec le temps. C’est aussi pour cela qu’on a voulu, avec Claire Parnet, rendre accessibles les enregistrements des cours sur Spinoza et Leibniz : pour écouter sa voix et pour la façon dont se passaient les cours. Ces cours sur le cinéma vont d’ailleurs sortir dans quelques mois, sous la forme de six CD chez Gallimard. En effet, si on les lisait seulement, en enlevant le temps de la pensée, les répétitions, les intonations, les « huum », on perdrait énormément. J’ai découvert, il y a peu, un petit texte Portrait oratoire de Giles Deleuze aux yeux jaunes (voir ci-contre). Je crois que l’auteur a très bien exprimé ce qu’était cette voix. Je sais que, dès les premiers cours, j’ai été fasciné par le timbre, fl faut dire aussi que ses cours étaient étonnants. Sans estrade (il ne voulait surtout pas d’amphithéâtre), il était assis au même niveau que les gens autour de lui : 300 personnes écoutaient en débordant de toutes les entrées de la salle ! L’ambiance était très particulière à Vincennes. Il y avait d’ailleurs une grande différence entre les cours de Lyotard, qui n’étaient suivis que par des gens sérieux, et ceux de Deleuze, moitié spectacle, moitié très sérieux. Il y avait aussi beaucoup d’artistes, et il est même arrivé que des gens viennent avec des cagoules sado-maso ! Il se mettait au même niveau que les étudiants, et on pouvait l’interrompre. Cela devait l’énerver, mais il répondait toujours avec une grande politesse. Je pense même que cette politesse devait lui servir à éloigner les perturbateurs !
Comment analysez-vous son dernier geste ?
Je crois profondément qu’il a accompli là un dernier grand acte de liberté, le dernier possible. Je dis cela avec beaucoup de déférence et beaucoup d’amour. Quand on est face à la douleur permanente et qu’une machine respire à votre place, on ne peut pas durer très longtemps. Il venait de publier l’Immanence, une vie dans la revue Philosophie, le dernier texte publié de son vivant. Seul « L’actuel et le virtuel », qu’il a écrit juste avant de se défenestrer, est sorti ensuite : ce sont cinq pages qui ont été ajoutées à l’édition de poche de Dialogues (2). Sinon, il ne reste rien, car il jetait tous ses manuscrits. Je crois que sa femme, Fanny Deleuze, a celui sur Beckett, l’Épuisé (3), et il m’a donné, en 1987 quand il a pris sa retraite, en souvenir de ses cours, celui sur Foucault (4), qu’il venait de finir. Je le lui avais demandé et il m’avait dit en riant que c’était le seul qu’il n’avait pas eu le temps de jeter ! Ce n’est pas du tout que je collectionne les manuscrits. Mais celui-là est incroyable car il ne comporte aucune rature. C’est écrit d’un seul jet. C’est éblouissant. Aujourd’hui, on est un peu orphelins, philosophiquement s’entend, car je ne vois personne qui pense le monde comme il a pu le penser. Mais, comme il le disait, le javelot d’Épicure tombera sans doute un jour sur un nouveau Spinoza... Espérons-le !
À lire : Deleuze épars, textes réunis par André Bernold et Richard Pinhas (de Jean-Pierre Faye, Jean-Luc Nancy, René Scherer, Jeannette Colombel...), photographies de Marie-Laure de Decker et Hélène Bamberger, Éditions Hermann, 248p. ;35euros. (1)www.webdeleuze.com (2) Flammarion, « Champs », 1996. (3) In Quad, Samuel Beckett, Minuit, 1992. (4) Minuit, 1986.
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