M. Hardt, Le second Empire ou le 18 Brumaire de Georges Bush (source : Global Magazine)
On dirait que nous sommes condamnés à la répétition historique. En fait, il y a des fantômes excédentaires du passé qui viennent hanter notre situation actuelle. La difficulté est de dissiper les faux spectres et de voir quels grands évènements et quels personnages historiques reviennent aujourd’hui.
A certains égards, la guerre en Irak et l’actuelle mission globale du gouvernement américain semble répéter les vieux projets impérialistes européens. Les efforts actuels, non seulement pour imposer de nouveaux régimes en Afghanistan et en Irak, mais aussi plus généralement pour remodeler le paysage politique du Moyen Orient et même « remodeler l’environnement global », sont conçus et présentés dans le vieux vocabulaire de la mission civilisatrice des pouvoirs européens. Le président Bush aurait pu s’imaginer en train de revêtir le manteau des grands et nobles impérialistes éduquant les sauvages et apportant la civilisation au monde. Il faut avoir le courage de les aider, dit-il, ils nous remercieront après. Ou, dans une veine plus vénale, les efforts pour contrôler les vastes champs pétrolifères en Irak et au Moyen Orient, rappellent à coup sûr les innombrables guerres impérialistes pour s’enrichir, comme celles des anglais, il y a un siècle, contre les Boers pour le contrôle des immenses mines d’or d’Afrique du sud - du sang contre de l’or hier, du sang contre du pétrole aujourd’hui.
Mais en dépit de ces ressemblances, les vieux impérialismes ne nous aident guère à comprendre ce qui se trouve au foyer de notre situation contemporaine. Ces comparaisons ne sont en vérité que des vêtements mal coupés qui cachent ce qui se joue en dessous. La véritable répétition historique est bien plus proche de nous. Les USA répètent aujourd’hui la guerre du golfe de 1991, c’est sûr, mais ce n’est qu’un simple élément dans une répétition historique beaucoup plus importante : le coup d’état dans le système global - un nouveau 18 Brumaire, cette fois une répétition de père à fils, et non d’oncle à neveu. Par coup d’Etat, j’entends ici usurpation du pouvoir au sein de l’ordre régnant, par l’élément unilatéral, monarchique, et la subordination corrélatives des forces multilatérales, aristocratiques.
Le coup d’Etat de Bush père fut tramé au moment voulu comme création d’un nouvel ordre mondial. Peu après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’ordre bi-polaire de la guerre froide, la première guerre du golfe a poussé à la mise en place des termes de la nouvelle structure globale du pouvoir. Les USA, seule superpuissance restante, prenait le pas sur toutes les autres, mais ils ne dirigeraient pas le monde à eux seuls. Le rôle des USA dans le premier Empire suivait une voie combinant supériorité et collaboration. Les USA exerceraient les pouvoirs monarchiques, spécialement dans les affaires de la guerre, mais collaboreraient en même temps dans un large système de pouvoir global constitué par un réseau de pouvoirs divers en forces et en formes, incluant les autres états nationaux dominants, notamment l’Europe et le Japon et les principales corporations capitalistes, les organisations supranationales comme l’ONU, la Banque Mondiale, le FMI et nombre d’autres encore. Le caractère essentiel du premier empire, encore une fois, est que la supériorité monarchique des USA n’entrait pas en contradiction ou ne faisait pas obstacle à la participation de forces aristocratiques diverses dans le système global du pouvoir.
Le coup d’Etat de Bush fils, qui se présente souvent sous le nom d’unilatéralisme, fait un pas de plus dans la concentration du pouvoir global, entre les mains des monarchiques USA. Ce qui est abondamment clair dans la nouvelle doctrine US des frappes préventives et dans la restructuration politique globale est la tentative de subordination radicale des puissances aristocratiques. Les USA croient qu’ils peuvent diriger le monde seuls ou plutôt en se contentant de l’aide de vassaux passifs. Ils conseillent donc aux autres puissances de les soutenir et de suivre leur directive, non pas tellement parce qu’elles sont nécessaires mais en vérité pour leur propre bien, parce qu’en s’abstenant de suivre les USA elles se rendront plus faibles et finiront par se mettre hors circuit.
Dès lors que Bush fils fait son jeune Bonaparte, les nations unies et les états nations européens, la France et l’Allemagne notamment, se retrouvent dans la position des partis parlementaires bourgeois français du XIXe siècle, insistant sur le multilatéralisme contre l’unilatéralisme de l’empereur. Voilà la véritable répétition historique. En fait, la lutte entre les USA et les Nations Unies, les efforts des USA pour diviser et affaiblir l’Europe, et les conflits au sein de l’ONU sont bien plus proches du noyau essentiel des développements en cours que la guerre en Irak même. Voilà où la hiérarchie du second Empire - le nouvel ordre mondial 2 - est en train d’aboutir aujourd’hui.
Reste que toute répétition historique se produit avec une différence, et ce n’est pas seulement que le premier événement a la poids d’une transformation créatrice tragique, la seconde donnant le spectacle d’une mascarade grotesque. Le coup d’Etat de Bush fils ressemble à celui du père en ce que tous deux visent à concentrer davantage de puissance entre les mains des USA. Cependant dans le premier Empire le rôle monarchique des USA au sein le nouvel ordre mondial était compensé par une large participation aristocratique dans un réseau constitué de nombreux pouvoirs différents. Aujourd’hui cette nature duelle de l’Empire - la supériorité des USA, plus une large collaboration - semble s’être complètement effondrée. D’un côté une Europe unie, les nations unies, et d’autres puissances multilatérales menacent d’être une réelle alternative aux USA et de saper sa supériorité globale. (On ne devrait pas surestimer la menace que fait peser l’Euro sur le monopole monétaire global du dollar). De l’autre, le second Empire de Bush fils tente de séparer les USA des toutes les autres puissances et de défaire la nécessité de la collaboration. De l’un à l’autre on peut voir que la concordance des puissances dominantes monarchique et aristocratique du premier Empire s’est estompée, et paraît désormais de plus en plus impossible.
En réponse au coup d’Etat et à la formation du second Empire dans la France du XIXe siècle, quand les forces de la révolution semblaient à leur degré le plus bas, Marx cherchait des raisons d’être optimiste. Bien sûr, il ne s’est pas fait l’avocat du point de vue des parties bourgeois mutilatéralistes contre l’Empereur unilatéraliste. Il voyait plutôt les conflits entre les puissances dominantes comme un purgatoire où les forces révolutionnaires inexistantes en apparence étaient en train de se creuser un tunnel, hors de vue, en attendant le bon moment de surgir. Nous aussi nous n’avons guère l’intention de prendre parti pour l’une quelconque des forces luttant pour le pouvoir au pinacle de la hiérarchie globale - les USA, l’Europe, les Nations Unies, Blair, Chirac etc. Mais aujourd’hui, contrairement à l’époque de Marx, les forces de la révolution travaillent en plein jour. Elles ont mûries pendant le premier Empire et elles entrent dans le second avec une puissance accrue. Voilà peut-être la différence la plus importante, une différence qui peut nous affranchir du cycle tragique de la répétition historique.
(Traduction Jean-Yves Mondon)