Le costume sur mesures spinozistes de Nicolas Sarkozy

Mise en ligne le vendredi 7 septembre 2007

La lutte pour la définition des valeurs engendre donc, du fait même de sa propre réussite, la lutte pour la possession des objets valorisés. Non seulement nous exigeons des autres hommes qu’ils s’aliènent dans les mêmes « biens » que nous, mais nous prétendons ensuite leur en interdire la jouissance : il nous faut, et qu’ils les désirent, et qu’ils nous sacrifient leurs désirs. Et nous voulons par-dessus le marché, qu’ils nous en remercient ! car nous pensons toujours à leur bonheur : normalement, nous semble-t-il (s’ils n’étaient pas « méchants »), ils devraient être satisfaits de jouir par procuration de nos propres joies. A nouveau, leur réticence à se laisser déposséder nous paraît une preuve d’ingratitude : après tout ce que nous avons fait pour eux ! .

(Alexandre Matheron, Individu et communauté chez Spinoza, 1969)

Nous sommes en 1968. Et Alexandre Matheron, magnifique et lecteur unique de Spinoza, nous parle déjà, en connaissance de causes et d’effets spinozistes, de Nicolas Sarkozy. Le costume sera taillé à la mesure du mode que les attributs matériels et spirituels du personnage permettent.

Nicolas Sarkozy selon Spinoza est un homme « ignorant » et « passionné ». Il ne sait plus où donner de la tête puisque sa tête elle-même est prise par la « biologie » de sa nature d’abord individuelle et par l’utilité de sa raison seulement calculatrice.

Ainsi comme l’homme de Spinoza dans l’Ethique, le président de la république française, par essence et par existence, se montre, il est exposé à l’entendement de tout un chacun : nous avons pour tâche républicaine, de chercher à comprendre cet homme, dans le sens où cet homme a pour fonction d’exposer le mode qu’il constitue et construit au vu de tous. Sans transcendance, ni fins.

Le président de la république française n’a jamais été aussi « actuel » et, dans les formes même de son actualité, à ce point-là : mode « humain » d’existence. Nicolas Sarkozy, à ce jour, n’a pas pris le temps de « connaître » ni le temps d’être « heureux » : la joie qu’il cherche à atteindre, pour l’heure, n’est pas de ce monde, elle réside tout entière dans son costume. Ce président est un « plan de consistance » à lui tout seul.

A hauteur de tout ce qui se dit ou se pense autour des travailleurs que nous sommes, la personne et la parole de Nicolas Sarkozy se réduisent mot pour mot, geste pour geste à rien de plus que ce qu’il est, ou alors il se décrit étho-logiquement comme empreint de ce que Spinoza définit comme « connaissances inadéquates » et « passions tristes ».

Car Nicolas Sarkozy depuis qu’il en appelle au suffrage populaire puis quand il parle au nom de la France et des Français prône une éthique des « valeurs » et évoque ce « au nom de » quoi nous nous voulons acteurs de nos vies et de nos réussites : pour le président Sarkozy, nous voulons être « heureux » et nous pouvons l’être si nous faisons ce qu’il nous dit, sachant ce qu’il fait « tout »pour que nous le soyons.

Nicolas Sarkozy, lui, connaît les « causes » des « états » des « choses », il sait ce que nous voulons, et il croit comme nous (se dit-il) à l’existence du « sujet » humain, sujet compris comme « volonté libre » décidant des actions qu’il détermine lui-même au regard de sa « nature » libérale et travailleuse.

Ce président français-là vit ainsi notoirement dans l’illusion. Nous le savons et nous n’avons rien à en faire. Sur l’échelle qui en comporte trois des genres spinozistes de la connaissance, Nicolas Sarkozy vit et demeure, président de la république qu’il est, au premier barreau : ce qu’Alexandre Matheron nommait le stade de l’égoïsme biologique : stade de l’homme qui puisqu’il est un « être », cherche à être et persévère dans son « désir d’être » ; stade du contentement de soi, de ce qui pourrait se résumer dans l’auto-injonction suivante : « sois-y et reste ! ».

En vient-on à penser que la mesure humaine de ce discours et de ce comportement (ce qu’en spinozisme conséquent, il s’agit bien d’appeler une « éthique », ou un mode de vie) est la petite taille d’un costume qui colle au personnage ? Oui, car agir selon son conatus individuel, chez Nicolas Sarkozy, cela revient toujours à poser habillé, vêtu, costumé, c’est-à-dire monté et surchargé comme un plan de Cecil B. DeMille ou Franco Zefirelli. Nous avons alors beaucoup à « voir ».

A l’image, tel qu’en lui-même, Nicolas Sarkozy expose une anatomie et une physiologie qui font de lui, au-delà de l’homme spinoziste, l’athlète « désaffecté » décrit par Antonin Artaud, lui-même se présentant en 1946 comme détaché du dehors dont il consistait jusque là, défait de l’être qu’il fut et ne désirant rien de ce qui est possible, sinon l’impossible lui-même, mais hors de lui.

L’anatomie et la physiologie actuelles sont telles qu’elles ont barré la porte, bouché l’entrée à ce pour quoi la vie est faite : un élément qui a été laissé au dehors et remplacé par la société, la famille, l’armée, la police, l’administration, la science, la religion, l’amour, la haine, l’arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, le calcul différentiel, la théorie des quanta, la faillite de la science, la musique, la philosophie, la métaphysique, la psychanalyse, la métapsychique, le logos, Platon, par dessus Platon le yoga, dieu, le non-être, le pur esprit, le cosmos, le néant, l’univers, l’être, l’arcane imbécile des initiations, le contingentement, le système Taylor, le rationnement, le marché noir, la guerre, les épidémies, ce quelque chose donc qui a été laissé dans l’au-delà de nous-même, et qui fait que l’au-delà existe mais ne fait plus partie de nous-même, je veux dire de la physique intrinsèque, archaïque de notre anatomie.

(Antonin Artaud, L’Intempestive Mort et l’Aveu d’Arthur Adamov)

Pour Nicolas Sarkozy en 2007, tout est possible, sauf le possible lui-même. Nous serons toujours heureux de tout ce que l’on fait pour nous. Merci cher petit homme.



Homenaje a la Duquesa Roja

Le plaisir de la métamorphose politique

De la crise des subprimes à la crise globale
Nation ou nationalisme : la marge étroite
La Coupe du monde est bleue comme l’anarchie
About Liu Xiaobo. A response to some North American critics
Automne sous hélicoptère
Quatre revendications contre l’indiscutable
La crise de l’accueil des réfugiés : la construction d’un mythe
L’Europe, quatre leçons en forme de lièvres (in Libération du 02 décembre 2010)
Niger : les impasses de la réponse « musclée » (in Libération du 14 janvier 2011)
La révolution en Tunisie
Pour que d’autres Bouazizi soient épargnés
Lettre à un ami tunisien
TUNISIE. Ne désespère pas mon peuple
Conférence de la Chambre syndicale des producteurs de films tunisiens
Pétition du Collectif Indépendant d’Action pour le Cinéma
« Dégage ! », une plus-value dans le langage contestataire
Pourquoi nous n’en n’avons pas fini avec la finance de marché ?
Les réformes du Gouvernement Raffarin ou le capitalisme cognitif contre l’économie de la connaissance
Le véritable socle économique de l’inhospitalité : le salariat bridé.
Expertise(s), déni de démocratie à l’Unedic, ou la privatisation du mensonge
Bioremediation in New Orleans
Résistible New Deal en Europe. Sur la crise du CPE en France
Entre expérience et expérimentation, une politique qui ne porte toujours pas le nom de politique
Combattre le monotheisme du marché
Alerte Rouge Zapatiste
Mobilisation en baisse ? Désinformation en hausse !
Sommes nous entrés dans le capitalisme cognitif ?
La ballade des droits civiques (octobre 1996)
L’échelle du monde
Ce que nous révèle la financiarisation sur l’économie
Le costume sur mesures spinozistes de Nicolas Sarkozy
Mayotte : des radars en guise de politique
Le second Empire ou le 18 Brumaire de G. Bush
SARS and Multitudes, or European Multitudes ?
La réforme des retraites : une folie rationnelle.
Sur les intermittents
Notes pour la Tchétchénie
Mutations d’activités, nouvelles organisations
Sens et enjeux de la transition vers le capitalisme cognitif : une mise en perspective historique
Du salariat au précariat ?
Palestine/Israël : Conférence de Michel Warschawski en ligne....
Le Sud, la propriété intellectuelle et le nouveau capitalisme émergent
L’effervescence des situations radicales
Une génération à durée déterminée
Contre la précarisation, s’organiser, garantir des droits pour tous !
Hyperflexibilité et droits sociaux
L’imagination contre la domestication
Le « Patriot Act Reauthorization » : un état d’urgence permanent
Europe : pour sortir de la nasse
Centralité du travail et projet politique d’émancipation
Les Yes Men poussent le Hoax jusqu’à la case police
El regreso de la política
La Justice et la Guerre
Cinq critiques aux théses du capitalisme cognitif
Petit bilan des mouvements sociaux en France
Art et Critique
RMA : Pour la fin du minimum
General intellect
Economie politique des multitudes : mobilité du capital, mouvements sociaux et mouvement du capitalisme
The scandal of the word "class"
Guerre contre le terrorisme ou guerre contre les libertés ?
Canular et utopie politique
USA : inscription de l’anomie dans le droit
Europe : quelle reconquête ?
l’écologiste et le syndicaliste
Les Etats-Unis sortent de la logique de l’Empire
Mondialité FSE
Déconstruire la religion de l’Etat nation : la multi-appartenance
Le revenu social garanti et la grande transformation du travail : en deçà ou au delà du régime salarial ?
Peace-for-war
Il giusto prezzo di una vita produttiva
Quelques réflexions sur l’antilibéralisme à la française
« Le communautarisme en France est surtout un communautarisme blanc »
L’autisme du soldat Smith
Droit de fuite
Travail autonome et biopolitique
Investigaccio à Barcelone : de l’auto-organisation
Savoir et subjectivation
Die Fortsetzung des Kriegs
Vert pâle
Capitalisme cognitif et éducation, nouvelles frontières
Une gauche américaine ?
"Violence", vous avez dit violence ?
Traição ? Pode ser, e daí ?
Citoyens à l’ère globale
"Non violence" , vous avez dit violence ?
Retrouver un avenir commun
Il divenire-banlieue della politica, il divenire politico della banlieue
The Continuation of War (Polizeiwissenschaft, extended version)
La violence faite à la jeunesse.
Blocage de la société entreprise
Les nouveaux enjeux de la propriété intellectuelle dans le capitalisme actuel.
Fragments pour une restauration des multitudes abîmées par la guerre
Insurgence de l’intelligence
Notes for the Future - After Free Cooperation
Les quatre formes du pacifisme dans le mouvement anti-guerre actuel
Reverse Imagineering :Toward the New Urban Struggles
Vers la révolution du revenu garanti ?
Vers une scission dans l’Empire
Débat à la CIP avec Isabelle Stengers et Philippe Pignarre
La festa del General Intellect
Justifications du revenu universel
Intermittents : Il faut taxer les nouvelles formes de richesse !
Droits de l’homme , mondialisation et droits humains à venir
Un autre monde est-il possible ?
A Rift in Empire ? The Multitudes in the Face of War
Politiques (post) féministes des multitudes contre la logique de guerre
"Non à la Précarité !"
Cognitaires de tous les pays, unissez-vous !
Analisi sulle lotte contro CPE in Francia
"Quand l’exception devient la règle. Discontinuité de l’emploi, continuité du revenu"
Les chercheurs font l’autruche

rechercher dans le site


Multitudes  web    

se procurer la revue

plan du site

RSS 2.0 Suivre la vie du site


De Alain Jugnon :
Le costume sur mesures spinozistes de Nicolas Sarkozy

Traiter, Régler

Le temps, les films, la vie