Dire que Multitude parle d’amour serait exagéré. Il n’est même aucune chance qu’il y soit question de cette « affaire privée », si elle se limite au « couple bourgeois et à l’enceinte claustrophobique du noyau familial ». Pourtant, le livre de Michael Hardt et Antonio Negri aurait moins de souffle s’il n’était porté par ce « quelque chose » qui a fait parfois de l’amour une force matérielle, publique et politique. « Le christianisme et le judaïsme, par exemple, conçoivent tous deux l’amour comme un acte politique qui construit la multitude », fonde la construction d’une communauté et d’une société nouvelles. La situation du monde actuel, miné par l’accroissement des inégalités, mortifié par l’expansion de la violence et « l’état de guerre interminable », exige que s’enclenche une dynamique semblable, que l’« extraordinaire accumulation de doléances et de propositions de réforme » se transforme en « événement fort », en « revendication insurrectionnelle radicale ». C’est à cet acmé de l’amour qu’à la fin de Multitude appellent Hardt et Negri : « Le temps est partagé entre un présent qui est déjà mort et un avenir qui est déjà vivant ? et l’abîme béant entre les deux ne cesse de s’agrandir. Le moment venu, un événement nous propulsera comme une flèche dans cet avenir vivant. Ce sera le véritable acte d’amour politique. »
Michael Hardt est américain, professeur associé de littérature à l’université de Duke. Toni Negri est italien : philosophe, il a été professeur de sciences politiques à Padoue, chargé de cours à Paris-VIII et à l’ENS, dirigeant historique de Pouvoir ouvrier, député européen, détenu de la prison de Rebibbia, où il a purgé une longue peine pour « insurrection armée contre l’Etat » et « responsabilité morale » dans les affrontements (1973-1977) entre manifestants et policiers à Milan. Tous deux ont signé, en 2000, Empire, un ouvrage qui, mobilisant aussi bien Marx, Spinoza, Deleuze, Rawls, Foucault ou Hobbes que Polybe, les Pères de l’Eglise ou saint François d’Assise, fournissait les outils théoriques pour la définition de la forme de souveraineté et de domination politique attachée au nouvel ordre mondial, et dont le succès a fait une sorte de « Bible » de l’altermondialisme, qui vaudrait, pour le XXIe siècle, ce que le Manifeste du Parti communiste de Marx a pu valoir pour les XIXe et XXe siècles. Multitude est la suite, ou le nécessaire complément d’Empire.
Après avoir examiné la mise à l’écart de la souveraineté de l’Etat-nation par une forme inédite de souveraineté « impériale », portée par une même mécanique de domination mais régie par une kyrielle indécelable d’organismes nationaux et internationaux, Hardt et Negri, dans Multitude (écrit entre le 11 septembre et la guerre en Irak), tournent leur regard, si on peut dire, vers l’autre camp, l’« autre visage de la mondialisation », à savoir ces « nouveaux circuits de coopération et de collaboration qui traversent nations et continents, suscitant ainsi un nombre illimité de rencontres et d’interactions ». Cette « alternative vivante qui croît au sein de l’Empire » ne peut plus s’appeler « peuple », requérant l’unité, ni « masse », ni « classe ouvrière » : Hardt et Negri la nomment multitude, « multiplicité de différences singulières » capable de créer du « commun ».
Ce « projet de la multitude » est le projet d’une société autre, où les injustices, l’appauvrissement, les insultes au droit et toutes les logiques d’exploitation se déploieraient moins facilement. A-t-il des chances de s’actualiser, et donc de sortir la démocratie de sa crise endémique, alors que la puissance de l’Empire l’étouffe, le diffère chaque jour, le délégitimise, en démontrant l’absolue priorité des guerres, même préventives, et la justification du « conflit global » ? La guerre est au centre de Multitude, précisément parce qu’elle représente une chape de plomb posée sur la démocratie. Son poids même, ajouté à celui de l’Empire, pourrait dès lors laisser croire que, posées comme « réalistes », les analyses de Michael Hardt et Toni Negri relèvent du lyrisme révolutionnaire, ou de l’utopie. Les deux théoriciens, de cette critique attendue, ne font pas grand cas, appliqués qu’ils sont à montrer une par une toutes les « possibilités concrètes » de la multitude. Certes, l’« événement fort », ou l’avènement du « pouvoir constituant de la multitude », peuvent tarder à venir. D’où l’« acte d’amour politique », par quoi s’entretient le désir d’un « monde meilleur, plus démocratique ». « La multitude est l’emblème de ce désir. »