philippe.zarifian wrote : >Le sens de la politique, et non sa finalité, car la politique est dénuée de finalité fonctionnelle,
Je voudrais dire mon désaccord avec ces vaines tentatives de séparer le fond de la forme et congédier au nom de la pluralité des fins une finalité collective, politique, démocratique, dont on ne peut se passer malgré son caractère problématique, son impossibilité qui en fait le réel dans son insistance.
La politique ne se réduit pas au théâtre du ressentiment ou de l’invention singularisante, ni à la représentation de nos divisions. Le désir de reconnaissance y a une part démesurée mais qui n’en constitue pas l’essentiel pourtant. La politique ne se limite pas à l’ordre ou la règle, l’ami ou l’ennemi, elle va plus loin puisqu’elle détermine notre mode d’existence collective qui ne peut se réduire à un épiphénomène de réactions individuelles ou bien à un simple résultat non voulu alors qu’on peut toujours réagir, corriger le tir, opposer nos finalités humaines à l’entropie naturelle, au monde des causes dont toute vie triomphe à chaque instant. Non, la politique n’est pas seulement l’exercice de la liberté, ce qui ne veut pas dire grand chose sinon le pouvoir de décider des futurs, de participer à l’aventure collective. La politique est plus sûrement la construction des conditions de la liberté, c’est-à-dire qu’elle a affaire à de véritables contraintes, à une exigence de vérité, de réussite et d’opportunité qui ne dépend pas de notre bon vouloir, ni de l’exercice d’une vague liberté arbitraire qui ne serait pas tendue vers un but collectif.
L’ennui lorsqu’on introduit la vérité dans la politique c’est qu’on perd alors toute égalité car il n’y a pas d’égalité qui tienne face à la vérité pratique. Rien de plus inégalitaire que les savoirs et les informations. Il n’y a pas d’égalité des énoncés, des contenus, seulement égalité de l’énonciation, égalité qui ne prétend pas être réelle mais formelle ou plutôt fonctionnelle, acte de parole qui s’adresse à un interlocuteur. Depuis les débuts du capitalisme cette pure équivalence de l’égalité bourgeoise, égalité de Droit comme donnée de départ, sert à couvrir les plus grandes inégalités de fait. C’est la même chose que de réduire le langage à l’échange de politesses et de banalités au nom de la réciprocité alors que le langage rapproche, dans le reproche même, la distance éprouvée, mais jamais sans faire appel à la vérité commune, dans ce qu’elle a d’indécis, ni sans s’inscrire dans une finalité pratique.
On peut prendre chez Aristote la finalité de la politique comme philia ou bien comme possibilité donnée à tout citoyen de décider des futurs. Cette volonté de vivre ensemble a déjà un contenu contraignant puisque c’est assumer notre existence collective et les conséquences de nos productions, préserver notre avenir, permettre l’investissement, l’engagement à long terme et la formation, développer notre capacité d’anticipation et d’invention mais loin de tout caprice solitaire, de la jouissance de l’idiot. La vérité reste en jeu, fragile et disputée, jeu où nous devons prendre parti au risque de se tromper mais il n’y a pas de moyen de clore la discussion par quelque artifice formel.
On a raison de contester les experts au service des pouvoirs mais pas d’autre moyen que de devenir expert soi-même ce qui est à la portée de la plupart mais exige d’y consacrer un travail relativement long de recherche et de réflexion. Comme disait Confucius : "Etudier sans pensée est un travail perdu ; penser sans étudier est dangereux". Non la démocratie n’a pas pour but de laisser chacun dire n’importe quoi, faire le plus de bruit possible, mais de construire un monde commun où chacun ait sa place. L’égalité n’est pas donnée elle est à conquérir. Les seuls discours sérieux sont ceux de réduction des inégalités, de démocratisation toujours inachevée alors qu’une égalité mystique ou bien une démocratie de principe, déjà donnée, aggravent les inégalités réelles.