La multitude vit et existe par elle-même

Mise en ligne le dimanche 7 novembre 2004

Jacky Girault

Comme cela est dit dans les différents messages sur cette question, le système politique américain(comme le français) n’est pas fait pour permettre à la multitude d’exercer sa puissance. On reste dans le cadre d’une démocratie représentative où les débats sont simplifiés et orientés vers la formation d’une majorité. Malgrè cela, la multitude peut-elle s’exprimer, se coordonner, faire place à une raison collective et autonome, en d’autres termes et pour reprendre le titre d’un chapitre de "Mulitude" de Negri et Hardt, y-at-il des "traces de la mutitude" ? C’est peut-être à un travail de recensement, d’enquête qu’il faut s’atteler. Toujours dans "Multitude" page 250 :" La multitude a besoin d’un projet politique pour exister".

Philippe Zarifian

Oui, c’est vrai, jacky a raison. Voici le passage complet de "Multitude", page 250 : "La multitude a besoin d’un projet politique pour exister. Ayant examiné les conditions qui rendent la multitude possible, il nous faut déterminer le type de projet politique susceptible de lui donner vie". Cela prête à débat. Personnellement, je suis en désaccord avec cette phrase, qui elle-même exprime une certaine conception de la multitude, dont nous pouvons séreinement et sans émotions débattre. Il est vrai qu’il serait meilleur d’en débattre directement, plutôt qu’en passant par l’actualité des élections américaines. Pour faire vite, par rapport à cette phrase :
- la multitude vit et existe par elle-même, sans avoir besoin d’un projet politique. Elle existe de manière pleinement actuelle (et virtuelle à la fois). C’est lorsqu’on oublie de créer un concept qui, en lui-même, admet toujours (c’est le "toujours" qui est important) la confrontation interne, le métissage, la composition différenciée, qu’on part à la recherche d’une multitude "à l’état pur", qui aurait enfin trouvé, malgré tous les obstacles et par delà les singularités, le commun qui la ferait exister. Je conteste donc complètement l’expression :"la multitude a besoin d’un projet pour exister".
- aucun projet n’est apte à fonder une vie, qu’il s’agisse de politique ou de biologie. La vie vit. Elle existe sans projet. La multitude existe dans chaque singularité.
- la problématique du "possible" est très pauvre et toujours implicitement téléologique. Elle est liée à la notion d’avenir, et non au concept de "devenir" (du moins si l’on se réfère à Deleuze ou à Bergson à ce sujet). On connaît la sévère critique de la notion de "possible" par Deleuze, et toute la différence qu’il instaure entre "virtuel" et "possible".
- je pense que l’unité de la multitude n’est pas à chercher dans le "commun" (l’équivalent des notions communes chez Spinoza), mais dans la caractérisation des enjeux et problèmes qu’elle affronte déjà actuellement pour exister et exprimer sa puissance, et ceci de manière nécessairement et irréductiblement multiple, seules des synthèses (et non pas des "projets" unificateurs) pouvant émerger. Soit dit en passant, chez Spinoza, inventeur du concept de "puissance de la multitude", il est tout à fait clair et évident que la multitude n’existe actuellement (pour lui, toute existence est actuelle) que dominée par les passions, passions qui se diffusent par effet d’imitation, en particulier. Domination par les passions ne signifie pas pour lui l’absence de tout affect actif de générosité et de fermeté qui pousse la multitude à se concevoir elle-même dans sa puissance propre, mais jamais à l’écart de ces passions. Ce qui veut dire, si l’on adhère à la distinction de Negri et Hardt (à la manière, très proche de Hobbes, qu’ils ont de définir un "peuple"), que la multitude spinoziste fait aussi, par un de ses aspects, dans son actualité, "peuple", face à un souverain, seul apte, selon Spinoza, à apporter paix et sécurité et à favoriser le développement d’hommes libres. D’où son choix de la démocratie comme forme d’Etat la plus apte à favoriser la transformation interne de la multitude dans le sens du dévelppement d’hommes libres et de l’affirmation active d’une puissance la moins soumise possible aux passions. On peut et on doit certainement dépasser la conceptualisation de Spinoza sur ce point, en particulier la conception très traditionnelle qu’il a du rôle du souverain, mais il est difficile de la contourner. La grande force de Spinoza est de toujours penser des compositions et des variations qui vont en sens opposé, ou, plus exactement, qui divergent. Pas de raison sans passions, pas d’affects actifs sans affects passifs, pas de joie sans tristesse, et de joie et tristesse sans désir. Il n’y a pas, chez lui, l’ombre d’une existence modalisée pure de toute composition et tensions. Cela dit, encore une fois, j’admets qu’un tel débat, s’il doit avoir lieu, devrait être structuré en tant que tel, et qu’il est par ailleurs très difficile de l’avoir si l’un ou l’autre des deux auteurs n’est pas présent pour répondre et argumenter.

Jacky Girault

Merci à Philippe d’insister sur ce point, c’est vrai que Negri et Hardt sont très clairs sur cette question :" Tout ce que nous pouvons dire à ce stade est que la très large diffusion sociale et l’importance économique de ces pratiques du commun dans le monde contemporain fournissent les conditions qui rendent possible un projet visant à créer une démocratie fondée sur la libre expression et la vie en commun. Le projet de la multitude n’est autre que la réalisation de ce projet".(page 239)



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