La Justice et la Guerre

Mise en ligne le jeudi 3 avril 2003

Nous vivons une période très particulière, très risquée. Nous voyons bien que la normativité juridique, à prétention fonctionnelle et régulatrice, est en train de s’effondrer, et ceci dans tous les domaines du droit institué, et dans toutes les dimensions géographiques (le déplacement du national à l’européen et à l’international ne fait, paradoxalement, qu’accentuer cette décomposition). A cette occasion, nous découvrons ou redécouvrons ce que Max Weber (entre autres) avait clairement établi : le droit est l’enveloppe juridico-étatique de la domination rationnelle légale.

Mais une enveloppe de moins en moins légitime, et de moins en moins efficiente dans sa prétention régulatrice, obligée de procéder à une fuite en avant permanente. Un exemple ; dans tous les domaines, le droit est devenu une sorte de chantier permanent, les lois se suivent et se contredisent en partie, s’auto-détruisent, et la réalité que ce droit est censé régler "avec justice" se dégrade. Et, si l’on peut dire, le "droit de la force" réapparaît, dans sa brutalité. C’est très net du côté du droit du travail (domaine que je connais le mieux).

On a, me semble-t-il, trois attitudes possibles.

La première, bien ancrée dans les partis politiques, ainsi que dans l’opinion du "citoyen" qui aimerait être apaisé, insiste sur le fait de retrouver une normativité juridique solide, à laquelle l’exercice des forces pourraient être soumis (quitte à masquer à nouveau le fond de domination qu’elle exprime, et son extraordinaire capacité à nous rendre nous, supposés citoyens, passifs et assujettis, comme à gommer les relations du droit international avec la globalisation économico-financière). C’est clairement par exemple, la position de Chirac sur le rôle de l’ONU et de l’ordre international. Cette position peut produire quelques effets, mais, à mon avis, de manière très temporaire et largement illusoire.

La seconde consiste à revenir à Schmitt et à dire : nous revenons à la vérité ultime : la politique n’est que guerre entre amis et ennemis, l’Etat et le droit ne peuvent que lui être subordonnés, et il faut revenir à une pratique décisionniste, en référence à des situations d’exception (comme une guerre) qui ont toujours couvé derrière le fonctionnalisme des situations prétendument normales. L’essentiel est donc de décider de dire qui est ami et qui est ennemi, et de mener la guerre en conséquence (guerre civile, guerre externe). Cette position de Schmitt peut parfaitement être assumée par des courants "marxistes". Il existe, de plus, un lien profond, très présent chez Schmitt, entre la différence entre "amis et ennemis" et la distinction religieuse entre "bien et mal". Mais la force de Schmitt est de considérer que la sécularisation de la société est irréversible : ce n’est pas au nom de la religion directement, mais au nom de la politique, et des considérations existentielles (dont la survie de la civilisation occidentale) que les décisions peuvent être prises par ceux qui exercent la force (et donc la souveraineté), tout en maintenant les mécanismes démocratiques. Ce n’est pas loin d’être la pensée des néo conservateurs d’aujourd’hui, bien qu’ils ne s’embarrassent guère de distinguer, comme Schmitt, entre politique et religion.

Une troisième position consiste à revenir à la critique fondamentale faite par Spinoza à Hobbes : le droit positif, le droit juridico-étatique, lié à l’ordre souverain, ce droit de l"homme artificiel", n’est rien sans la puissance de la multitude. Je dirai : rien sans la puissance de chaque individualité singulière et des associations de puissance. La puissance est "pouvoir de", avant que d’être "pouvoir sur". C’est à elle qu’il faut revenir, non pas directement pour fonder ou refonder, même le mimant, un ordre juridique (avec ses tribunaux, entre autres...), mais pour ouvrir son expression, qui, selon moi (et je pense, selon Spinoza) est éthique, avant que d’être politique. Ou plus exactement : n’est politique que parce qu’elle est éthique. ce que j’ai résumé dans la formule : penser et agir politiquement, sans ennemi à l’horizon (car l’éthique est sans ennemi). Les ennemis existent bien entendu, mais ils se "découvrent" en fonction de l’exercice de cette puissance. Concrètement, sur la question de la justice, en ce moment, il me semble qu’existe et s’expérimente un profond sentiment d’injustice dans la conduite de la guerre en Irak. Non pas parce que le droit international aurait été violé (ce qui est vrai par ailleurs), mais parce que la puissance de vivre du peuple irakien (j’emploie à dessein le mot "peuple", car c’est ainsi qu’il existe et se pense) est écrasée, dans et malgré les différentes formes de sa résistance. L’injustice ne consiste pas simplement à tuer des vies (des vies sont tuées en permanence sur les routes, sous l’effet de l’alcool, etc.). Elle consiste à nier et écraser volontairement, par décisionnisme politique, une puissance de vivre dans son originalité, avec le sentiment qu’elle nous est à la fois différente et proche, précieuse. Le sentiment d’injustice réside dans notre propre souffrance, révolte, voire sentiment d’impuissance (mais qui est une manière de rester actif subjectivement). Comme souvent, le sens de la justice ne préexiste pas au sentiment d’injustice ; Il en procède. Il ne s’agit pas de partir de normes juridiques qui prétendraient dire ce que sont la justice et l’infraction à la justice. Il s’agit de produire du sens de la justice, notre sens de la justice, accompagnant et soutenant notre "pouvoir de" penser et d’agir en situation, il est vrai, exceptionnelle (Schmitt a raison sur l’exceptionnalité) de résistance, lorsque la normalité juridique s’écroule. Le sentiment d’injustice est présent, il est subjectivement fort. Mais manque la capacité à assurer, dans des formes à inventer, l’expression de notre sens de la justice, les énoncés et actions qui lui correspondent, et de libérer du même coup notre puissance de résistance. Mise en scène à partir des événements de l’actualité, à partir de notre sentiment d’injustice, de notre sensibilité au vivre qui se trouve en ce moment violemment attaqué et détruit.

Comment ?

Nous autres, orientaux....

La guerre en Irak anime en moi souffrance et révolte, trop longtemps refoulées. Que n’avons nous pas, depuis trop longtemps, subi l’oppression de la bêtise, de la folie, de l’ambition démesurée, des ravages de l’occidentalo-centrisme. Rien n’existerait hors de la manière occidentale de vivre et de penser. La philosophie, bien entendu, est née dans la Grèce antique et n’a existé qu’en occident. La connaissance de l’homme et de la société, bien entendu, nous la devons aux sciences humaines et sociales qui se sont développées dans le mince échange entre anglo-saxons, allemands et français, pour l’essentiel (sociologie, psychologie, psychanalyse, etc..), sciences qui se sont crues autorisées à tenir des propos sur la Société en général, sur l’Homme en général. L’histoire, nous ne la connaissons que centrée sur la civilisation occidentale, ses prouesses et malheurs.

Le rapport à la Nature, nous ne le connaissons que pour la dominer ou évoquer la nostalgie des petits oiseaux printaniers.

Qu’a-t-on appris aux petits enfants des écoles, des civilisations africaines, des trésors de pensée des amérindiens, de l’apport du creuset du Moyen Orient et de la Perse, tout juste réduit à séduire les touristes, de la pensée chinoise ou japonaise, de la manière dont les Mongols voient le monde ? Rien, disons-le.

Des schémas de pensée sclérosés s’abattent sur le monde comme des bombes. Démocratie face à dictature, marché face à bureaucratie, capitalisme contre misère, technologie face à impuissance.

Les religions sont brandies pour diviser. Les orientaux n’existent pas. Seuls existent des islamistes. Dans la misère intellectuelle ambiante, ici en occident, on ne parvient même plus à distinguer, dans les médias, entre arabe et musulman. Et ne demandons pas de savoir autre chose de l’Arménie que le sempiternel rappel d’un vague génocide.

Au fil de la guerre en Irak, les présentateurs de télévision, ici, en France, deviennent de plus en plus favorables à la coalition anglo-américaine. Et ne demandez pas pourquoi.

A nous autres, orientaux, on nous a interdit de penser à partir de notre propre histoire, tout en assimilant celle de l’occident. On nous a bloqués et enfermés dans des schémas, des livres, des manières de vivre qui prétendaient que modernité ne pouvait aller qu’avec occident. On nous a imbibé de pure culture et science occidentales, comme un alcoolique atteint au dernier degré.

Que savons-nous, nous autres orientaux, de l’orient ? Rien.

Il faut faire un effort solitaire surhumain pour déployer sa connaissance dans d’autres directions que celle qu’on nous impose.

Même le culte de l’identité nous est dicté pour nous y enfermer. Car, si soudain, nous nous affirmons orientaux, ce ne peut être, bien entendu, que pour brandir une identité. Il est comme impensable que l’ouverture au monde, à la planète, à l’humanité concrète, puisse venir, aussi, d’autres pensées, expériences, modes du vivre. Que la pensée occidentale puisse se nourrir d’autre chose que d’elle-même et de ses éternelles mimiques. Qu’il y ait quelque chose à apprendre d’une confrontation pacifique, d’une vraie affection réciproque.

A force de refuser de se composer, à force de croire à sa pureté, dans et malgré le métissage culturel (ah, la culture, comme elle a bon dos !), à force d’être anti-raciste (ah, comme il est bon de ne pas être raciste, pourvu que l’autre pense comme soi-même !), la pensée occidentale étouffe et tue, parfois sans le vouloir, parfois avec des bombes, souvent avec méthode et cruauté. Faut-il estimer qu’il n’existe de multitudes qu’à la peau blanche et au teint européen ? Faut-il croire que seul le nord-ouest du monde possède le pouvoir de penser ?

Nous autres, orientaux, nous souffrons trop pour continuer à nous taire. Nous attendons que la partie occidentale de nous-mêmes nous entende, par delà le vacarme des bombes.

3 avril 2003


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