L’autisme du soldat Smith

-Chronique de la guerre en Irak (suite)
Mise en ligne le lundi 7 avril 2003

L’autisme consiste d’abord en ceci : l’incapacité absolue à communiquer.

Le soldat Smith est parfaitement autiste. Il est possible que la structure autistique de ce soldat américain, qui pourrait pourtant attirer ma sympathie, corresponde à la structure autistique de la pensée des néoconservateurs qui, actuellement, dominent la politique américaine.

J’ai été très frappé par les images prises de l’intérieur de l’un des chars qui a mené l’incursion meurtrière au sein de Bagdad ce samedi 5 avril 2003, ( attaque qui a été une réussite tactique et psychologique, il faut le reconnaître, car les américains restent d’excellents tacticiens, bien supérieurs aux commandants irakiens).

Le soldat Smith, je l’ai vu. Il était engoncé dans une triple carapace : la carapace du char, impossible à percer pour les maigres tirs isolés des Irakiens au bord de l’avenue, la carapace des guidages des tirs à distance (les tirs de la mitrailleuse, mais aussi les tirs de la tourelle, qui, si j’ai bien vu, étaient guidés par écran, comme dans le bombardement qu’un avion opère), la carapace enfin de sa pensée et de son corps : le soldat Smith était physiquement proche des Irakiens, à quelques mètres, du haut de son char, et en même temps à des années lumières d’eux, n’essayant en rien de réduire la distance. Il pouvait tuer d’autant plus aisément d’ailleurs.

Il était crispé sur sa mitrailleuse, tirant sans s’arrêter, comme un fou. En fait, il était mort de peur. Il tirait sur tout ce qui bougeait, même sur les vaches. Le commandement lui avait donner carte blanche. Son collègue, John, quant à lui, détruisait tous les véhicules qui se trouvaient le long de l’avenue. Tout y passait : camions, taxis, charrettes... Leur commandant, en fin de journée, a pu déclarer, avec fierté : nous avons tué mille Irakiens (mille en une seule incursion, beau palmarès commandant !).

J’avais pensé, avant de voir ces images, à une armée de cafards, remobilisant ce que l’on n’a cessé de voir des soldats israéliens pénétrant dans les villes palestiniennes. Il semble bien, beaucoup de monde l’a dit, et les soldats anglais eux-mêmes, que les soldats anglais ont une approche différente, moins autistique. Ils tentent de communiquer a minima avec la population. Non pas qu’ils soient en eux-mêmes des êtres différents, mais parce que les commandements n’ont pas entièrement la même conception de la guerre (mais aussi, peut être, parce que la culture et la préparation du soldat anglais est différente de celle du soldat américain : le soldat anglais sait boire le thé, bien qu’il soit tout autant que Smith éduqué dans une culture de guerre et qu’il fonce sans état d’âme lorsqu’il le faut).

Certes, si le soldat Smith avait été accueilli en libérateur, avec des colliers de fleurs, les choses se seraient passé différemment : ses carapaces auraient été moins épaisses, bien que la carapace socio-psychologique n’aurait pas été probablement très différente. Qu’est ce que le soldat Smith qui, en réalité, doit bien s’appeler Suarez tout autant, car on a dit, et c’est important, qu’il est immigré, sans papiers, attendant l’obtention de la nationalité américaine, et bien content d’avoir déjà trouvé un job, peut réellement comprendre du peuple irakien, voire de la stratégie de ses chefs ?

Il lui faut d’abord rajouter une carapace supplémentaire : celle entre lui et ses chefs, pour se protéger et se maintenir dans l’armée. L’Irakien ne peut être qu’un martien, qui plus est : terroriste potentiel. Ne cesse-t-on pas de le lui dire ? Oui, il y a bien les civils, mais sait-on jamais qui se cache derrière leur apparence. Et puis cette langue incompréhensible : ne pourraient-ils pas parler anglais comme tout le monde ? Ou espagnol éventuellement.

Admettons donc qu’à un moment donné, tout d’un coup, les habitants de Bagdad changent d’attitude et sortent les fleurs : la carapace sera moins épaisse. Mais cette hypothèse ne s’est pas vérifiée pour l’instant et le soldat Smith a cessé d’y penser. Elle arrivera peut être : comment les Irakiens ne seraient-ils pas soulagés de voir une dictature s’effondrer ? Mais ce seront alors des fleurs amères, à double sens. Et si ce sont, non des fleurs, mais des bombardements de plus en plus intenses et des morts qui emplissent les hôpitaux de Bagdad, alors la haine et le ressentiment viennent augmenter la distance, pour autant qu’elle puisse encore l’être. Le soldat Smith s’enfermera dans ses carapaces, d’autant plus qu’il se verra haï, même silencieusement, tout autant que le régime de Saddam l’est. Ah, ce poids du silence des autochtones, celui des têtes arabes qui se détournent ! Celui des files de fuyards que Smith observe, de plus en plus nombreuses, du haut de son char.

Heureusement, le soir au bivouac, Smith retrouve ses copains. Ils écoutent Madona, se tapent les cuisses de plaisanteries sexuelles.

Pourtant Smith est mal à l’aise. Quelque chose ne va pas en lui.

Mais, laissons Smith quelques secondes : c’est le lien interne entre la structure autistique de la stratégie américaine, et son déploiement sur la longue durée, et celle "du" soldat américain (saisi dans son impersonnalité de soldat des Etats-Unis) qui importe, et la manière dont cela retentit ou non dans l’opinion américaine. Car, d’une certaine manière, Smith nous place au cour du problème majeur : la communication entre civilisations, entre des puissances de vivre différentes, qui aurait pu dialoguer, se rencontrer, se réunir sous la tente, fumer ensemble un cigare, au moment où s’installent la puissance de tuer et de mutiler "en masse" et la négation intellectuelle, affective, existentielle de l’autre. Cela a même un sens profond que Rumsfeld puisse proposer qu’une partie des combattants prisonniers soient traités en-dehors de la convention de Genève : on peut aller, on est allé à Guantanamo, jusqu’à la négation de l’humanité des prisonniers, de ces barbares, voire de ces démons. Ce ne sont pas des hommes. D’ailleurs, regardez leurs visages.

Le soldat Smith est content et fier. Les combattants irakiens, ces affreux, tous manipulés par Sadda m bien entendu, tombent comme des mouches sous les bombes et les obus, malgré leur résistance têtue. Chaque jour qui passe nous rapproche de la libération du pays, le Président l’a dit. Il sait de quoi il parle. Il est temps. Il fait chaud, le soleil tape dans ce maudit pays, et ne parlez pas des moustiques ! Ah, Home, Sweet Home !

Mais le soldat Suarez a mal, quelque part. Il souffre. Pourquoi ? Il ne le sait pas exactement. Il a du mal à trouver le sommeil la nuit. Mais pour l’heure, il faut se battre, les ordres sont là. Alors le soldat Smith remonte dans son char Abraham (le bien nommé), reprend sa mitrailleuse en main, tire et tire et tire. Il roule vers le victoire.

Ainsi avance la vaste armée des cafards, couverts de carapaces, l’armée la plus moderne de l’histoire de l’humanité, guidée par satellites, les radars pointés de tous côtés.

Des morts par milliers déjà, et combien de mutilés ?

7 avril 2003


Homenaje a la Duquesa Roja

Le plaisir de la métamorphose politique

De la crise des subprimes à la crise globale
Nation ou nationalisme : la marge étroite
La Coupe du monde est bleue comme l’anarchie
About Liu Xiaobo. A response to some North American critics
Automne sous hélicoptère
Quatre revendications contre l’indiscutable
La crise de l’accueil des réfugiés : la construction d’un mythe
L’Europe, quatre leçons en forme de lièvres (in Libération du 02 décembre 2010)
Niger : les impasses de la réponse « musclée » (in Libération du 14 janvier 2011)
La révolution en Tunisie
Pour que d’autres Bouazizi soient épargnés
Lettre à un ami tunisien
TUNISIE. Ne désespère pas mon peuple
Conférence de la Chambre syndicale des producteurs de films tunisiens
Pétition du Collectif Indépendant d’Action pour le Cinéma
« Dégage ! », une plus-value dans le langage contestataire
Pourquoi nous n’en n’avons pas fini avec la finance de marché ?
Les réformes du Gouvernement Raffarin ou le capitalisme cognitif contre l’économie de la connaissance
Le véritable socle économique de l’inhospitalité : le salariat bridé.
Expertise(s), déni de démocratie à l’Unedic, ou la privatisation du mensonge
Bioremediation in New Orleans
Résistible New Deal en Europe. Sur la crise du CPE en France
Entre expérience et expérimentation, une politique qui ne porte toujours pas le nom de politique
Combattre le monotheisme du marché
Alerte Rouge Zapatiste
Mobilisation en baisse ? Désinformation en hausse !
Sommes nous entrés dans le capitalisme cognitif ?
La ballade des droits civiques (octobre 1996)
L’échelle du monde
Ce que nous révèle la financiarisation sur l’économie
Le costume sur mesures spinozistes de Nicolas Sarkozy
Mayotte : des radars en guise de politique
Le second Empire ou le 18 Brumaire de G. Bush
SARS and Multitudes, or European Multitudes ?
La réforme des retraites : une folie rationnelle.
Sur les intermittents
Notes pour la Tchétchénie
Mutations d’activités, nouvelles organisations
Sens et enjeux de la transition vers le capitalisme cognitif : une mise en perspective historique
Du salariat au précariat ?
Palestine/Israël : Conférence de Michel Warschawski en ligne....
Le Sud, la propriété intellectuelle et le nouveau capitalisme émergent
L’effervescence des situations radicales
Une génération à durée déterminée
Contre la précarisation, s’organiser, garantir des droits pour tous !
Hyperflexibilité et droits sociaux
L’imagination contre la domestication
Le « Patriot Act Reauthorization » : un état d’urgence permanent
Europe : pour sortir de la nasse
Centralité du travail et projet politique d’émancipation
Les Yes Men poussent le Hoax jusqu’à la case police
El regreso de la política
La Justice et la Guerre
Cinq critiques aux théses du capitalisme cognitif
Petit bilan des mouvements sociaux en France
Art et Critique
RMA : Pour la fin du minimum
General intellect
Economie politique des multitudes : mobilité du capital, mouvements sociaux et mouvement du capitalisme
The scandal of the word "class"
Guerre contre le terrorisme ou guerre contre les libertés ?
Canular et utopie politique
USA : inscription de l’anomie dans le droit
Europe : quelle reconquête ?
l’écologiste et le syndicaliste
Les Etats-Unis sortent de la logique de l’Empire
Mondialité FSE
Déconstruire la religion de l’Etat nation : la multi-appartenance
Le revenu social garanti et la grande transformation du travail : en deçà ou au delà du régime salarial ?
Peace-for-war
Il giusto prezzo di una vita produttiva
Quelques réflexions sur l’antilibéralisme à la française
« Le communautarisme en France est surtout un communautarisme blanc »
L’autisme du soldat Smith
Droit de fuite
Travail autonome et biopolitique
Investigaccio à Barcelone : de l’auto-organisation
Savoir et subjectivation
Die Fortsetzung des Kriegs
Vert pâle
Capitalisme cognitif et éducation, nouvelles frontières
Une gauche américaine ?
"Violence", vous avez dit violence ?
Traição ? Pode ser, e daí ?
Citoyens à l’ère globale
"Non violence" , vous avez dit violence ?
Retrouver un avenir commun
Il divenire-banlieue della politica, il divenire politico della banlieue
The Continuation of War (Polizeiwissenschaft, extended version)
La violence faite à la jeunesse.
Blocage de la société entreprise
Les nouveaux enjeux de la propriété intellectuelle dans le capitalisme actuel.
Fragments pour une restauration des multitudes abîmées par la guerre
Insurgence de l’intelligence
Notes for the Future - After Free Cooperation
Les quatre formes du pacifisme dans le mouvement anti-guerre actuel
Reverse Imagineering :Toward the New Urban Struggles
Vers la révolution du revenu garanti ?
Vers une scission dans l’Empire
Débat à la CIP avec Isabelle Stengers et Philippe Pignarre
La festa del General Intellect
Justifications du revenu universel
Intermittents : Il faut taxer les nouvelles formes de richesse !
Droits de l’homme , mondialisation et droits humains à venir
Un autre monde est-il possible ?
A Rift in Empire ? The Multitudes in the Face of War
Politiques (post) féministes des multitudes contre la logique de guerre
"Non à la Précarité !"
Cognitaires de tous les pays, unissez-vous !
Analisi sulle lotte contro CPE in Francia
"Quand l’exception devient la règle. Discontinuité de l’emploi, continuité du revenu"
Les chercheurs font l’autruche

rechercher dans le site


Multitudes  web    

se procurer la revue

plan du site

RSS 2.0 Suivre la vie du site


De Philippe Zarifian :
La violence faite à la jeunesse.

Productivité, événement et communication dans le post-fordisme

Le problème de la centralité dans l’animation d’un conflit : l’exemple du conflit de la sidérurgie de 1979

Second hommage à Hannah Arendt.

L’échelle du monde

Multitude et singularités : à propos du livre Multitude

La multitude vit et existe par elle-même

Qui a gagné lors du vote aux Etats-Unis ?

Savoir et subjectivation

Puissances et multitude