L’auteur évanouissant ou les stratégies de la liberté

Mise en ligne le samedi 13 septembre 2003
A quoi resemblerait une critique d’art retravaillé par la notion de la multitude, et par la coopération des multitudes ? Quelle sorte d’art ferait "l’objet" de cette critique ? Et qu’est-ce qui adviendrait alors à son statut d’objet ?

Ces questions ne traitent pas de la "création pure". Elles ne se situent pas sur le versant ontologique de l’art, ce dont parle Toni Negri quand il fait de la puissance de la diversification - c’est à dire, la monstruosité, ou encore de la liberté d’être - la caractéristique première de l’activité artistique des multitudes. Ce sont donc des questions "secondaires", qui peuvent intervenir là où une pratique artistique (éventuellement "monstrueuse") commence à avoir des effets, à travailler la curiosité dea autres, à susciter des discours. Ce sont même des questions techniques, visant ceux qui produisent ce genre de discours - les critiques d’art.

Je les connais, les critiques d’art, pour les avoir traduits en anglais depuis des années. Il y a à boire et à manger là-dedans, évidemment. Mais dans l’ensemble, on peut dire que jusqu’ici, les critiques d’art ont été très peu sensibles aux puissances de réflexivité et de rupture qui se développent dans et par la communication sociale, dans nos sociétés contemporaines du travail immatériel en réseaux, irriguées par toutes sortes d’institutions et toutes sortes d’acteurs autonomes, où on rencontre assez souvent sur son chemin quotidien des propositions artistiques. Les critiques restent, trop souvent à mon avis, engluées dans une rivalité plus ou moins sourde pour la possession de leurs "objets" privélégiés.

Bref, je crois qu’il y aurait une critique d’art à inventer pour nous, qui serait une critique "des" multitudes (dans le double sens du mot entre guillemets). Mais cette critique d’art s’inventerait à deux, ou plutôt sur deux bords : entre "critiques" et "artistes".

Pour amorcer un possible débat sur ce sujet, je vais balancer, ci-dessous, un texte que j’ai fait à propos d’un artiste qui immerge sa pratique constamment dans des boucles linguistiques de rétroaction et de rupture. Autrement dit, il travaille à produire ou plutôt à amorcer le débat. Comme il ne produit rien d’autre que des débats collectifs, qui eux, produisent au moyen d’un questionnement leurs propres "objets" n’ayant rien à voir avec son art personnel, ce gars semble s’être plus ou moins libéré d’un tas de difficultés qui entouraient traditionnellement la personne sacrée de l’artiste, son génie, son aura, etc. Pourtant l’individu, avec son nom propre, reste et résiste à la disparition, en même temps que les "objets" et les "auteurs" se multiplient. La formation sociale qui résulte de tout cela est effectivement quelque peu "monstrueuse", et son statut ainsi que son effectivité politiques restent difficiles à cerner. Et tout cela pose des problèmes techniques redoubtables et plutôt intéressants pour le critique qui voudrait "rendre compte" - c’est à dire, participer - de ce processus. Surtout si le fait de produire/rendre compte est aussi une tentative d’avancer vers cette "capacité décisionnelle" de la multitude dont il a été question dans mon mail précédent.

Je ne suis pas forcément satisfait de ce texte et je pense le refaire. Je voudrais injecter une conceptualisation plus forte et plus d’aspérités dans le style (j’ai un peu de mal avec la musicalité de la langue française). On verra que le mot de "multitudes" (avec ou sans "s", d’ailleurs) n’y figure même pas - car à mon avis, c’est mal venu de vouloir vendre sa sauce partout. Mais j’ai écrit le texte selon des idées qui elles, ont tout à voir avec la question de la multitude et des multitudes ; et je l’ai écrit comme une sorte d’expérience, pour voir quelle torsion le contenu allait infliger aux procédures traditionnelles de la critique d’art. Ce pourquoi cela me semble intéressant de le livrer à vos - critiques...

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2koismelthon ? Cette question codée, de fabrication collective, donne son nom à ce qu’il faudrait bien appeler, non pas une "procédure de concertation", mais une pratique de contre-pouvoir - ou plus simplement, un jeu de société.

Le 2 février 2002, douze jeux de cartes sont battus, coupés, distribués, autour de douze tables à la Cité des Territoires de Grenoble. Chaque table réunit une bonne douzaine de joueurs. Les règles, comme on peut s’y attendre dans ce genre de circonstance, sont un peu compliquées. Les premières cartes sont inscrites de douze propositions, fabriquées au préalable par un groupe qui s’appelait les "Acteurs impertinents" (une trentaine de personnes associées de près, de loin, ou pas du tout à l’Agence d’urbanisme de la région grenobloise, et qui se sont réunies une dizaine de fois dans différents lieux : chez une association locale, dans un squat, dans l’atelier public et social d’Echirolles ...). Un joueur, tiré au sort, va dire ce qui lui vient à l’esprit à propos de la proposition en main ("L’urbaniste, une femme comme les autres" - "Etre créatif et décalé au coeur de la décision" - "L’intérêt collectif, une décision autoritaire" - "Les habitants explorent la concertation pour mieux l’imposer" [1] ...). Les autres joueurs peuvent intervenir à tout moment, mais à condition de relier la proposition qu’ils ont en main à celle qui est en discussion.

Propice aux rires, mais aussi à une certaine ouverture d’esprit qui vous vient en exposant les idées d’un autre, cette première phase est suivie d’une seconde, où chacun remplit une carte-questions. Là ça se corse : car aucune question n’est innocente, même si toutes ont en commun ce signe curviligne à la fin, qui ouvre chaque point de vue au débat, et remet tout en jeu. Même procédure de tirage au sort, suivi d’improvisations sur la question de l’autre. Il faut savoir qu’ici, l’adjoint au maire partage la table avec le squatteur, le militant du skate, le libraire-philosophe, l’architecte de la Ville propre-sur-lui, et son confrère qui trouve beaucoup à redire aux derniers projets municipaux ... (j’invente les cas de figure, mais vous voyez à peu près). La discussion s’anime, de toutes sortes de manières. Il faut également savoir que le but de tout ça, le défi essentiel de cet exercice ludique, c’est que les habitants arrivent à exercer une influence concrète sur les programmes urbanistiques de la ville. Phase ultime du jeu : sur la base des questions débattues, de petits groupes de trois ou quatre personnes élaborent de nouvelles propositions. On les soumet à la discussion générale, pour en valider certaines. Quand on en arrive à douze propositions validées, le tour est joué.

Grenoble est célèbre pour ses expériences urbanistiques. Cela remonte aux années soixante, à la construction de la Villeneuve, perçue souvent à l’époque comme une sorte de "laboratoire social" - "même si élus et techniciens grenoblois se défendaient de cette qualification qui ne répondait pas à leurs intentions" [2]. L’Agence d’urbanisme, créée en 1966 sous l’égide de la nouvelle mairie P.S.U., s’essaya en effet à des expériences de concertation, notamment à la suite de la construction du Village Olympique en 1968. L’époque était, de toute façon, un peu tumultueuse. Chacun avait, un peu plus qu’à l’habitude, son mot à dire. Il paraît que certains avaient même des oreilles pour entendre. Bien sûr, cette époque est révolue. Mais elle semble avoir marqué la ville, et surtout ses habitants, y compris ceux qui sont nés après la période mythique : ils croient pouvoir se mêler de tout ce qui les regarde, comme dans une démocratie. C’est sur ce territoire, et avec ses habitants, que François Deck, enseignant et artiste, a appris à lancer des expériences, comme on lance des pierres dans l’eau, pour apprendre à viser et surtout pour rire. Bien sûr, personne ne s’attend à ce que les pierres remontent à la surface. Donc, quand une expérience comme 2koismelthon, qui a été drôlement réussie, qui a réuni dans l’enthousiasme un nombre inespéré de personnes, qui a brassé toutes sortes d’idées émanant de toutes sortes de situations sociales, professionnelles et culturelles, n’est pas reconduite malgré le désir général de la poursuivre - eh bien, c’est embêtant, mais cela n’efface pas le plaisir d’avoir fait le coup ! Un peu comme les coups de pierres successifs n’effacent pas la mémoire de l’eau.

Au départ des expériences lancées par François Deck, il y a ce constat : que la notion de l’auteur unique, telle qu’elle est maniée habituellement en art contemporain, est devenue absurde. Chaque dispositif artistique réunit un collectif d’auteurs, où des individualités apparaissent fortement à certains moments, pour s’évanouir ensuite. Cela va du dispositif le plus élémentaire - appareil photographique / opérateur / "sujet" - jusqu’aux mises-en-scène les plus sophistiquées de la coopération sociale. Sous ces conditions, c’est déjà plus intéressant d’essayer de nommer les acteurs : la liste des individualités, se déroulant dans l’espace comme la fin d’un film au cinéma, peut constituer un "générique de l’espace public" [3]. Mais il ne s’agit pas simplement de célébrer la multiplicité ; on veut encore faire quelque chose. Comment des habitants peuvent-ils contribuer à rebâtir la ville où ils vivent ? Et d’abord, comment peuvent-ils se mettre d’accord sur un projet ? En thématisant la prise de décision comme l’enjeu même du travail artistique, on met la question démocratique au centre de l’activité créatrice, mais en même temps, on livre cette question à une expérimentation soutenue, où tout est possible. Aux yeux d’un architecte municipal, ou encore plus, d’un entrepreneur privé, cela n’aurait peut-être pas l’air très efficient comme système. En revanche, quand cette approche est maintenue fidèlement, d’expérience en expérience, elle crée un fonds de mémoire qui s’en va un peu partout, comme l’eau sous les ponts, toujours différente et toujours la même. Et elle donne lieu en s’évanouissant à cette proposition paradoxale : Les "échecs" sont souvent plus efficaces que les réussites.

"Friches à l’¦uvre", en 2000, est l’un de ces premiers projets dans ce style. Il se développe à partir d’un module d’enseignement aux Beaux-arts, pour se dissoudre en fin de course parmi des acteurs de la ville. Son objet est clair : la décision urbanistique concernant les affectations futures du site Bouchayer-Viallet, un gigantesque vide au coeur de Grenoble, déjà investi par plusieurs groupes de squatteurs (Brise-Glace, Mandrak, Tapavu). Mais comment s’approcher de cette décision ? "Le mot Friches est au pluriel", lit-on dans un document de présentation, qui comporte environ quatre-vingts noms d’auteurs. "Est ainsi désigné tout ce qui peut faire l’objet d’un travail de repérage, de mise en relation, porté au regard, donné à écouter. Les friches sont à observer depuis l’échelle planétaire jusqu’à celle de la personne. Chacun porte en soi des friches qui méritent d’être révélées. [4]" Au-delà des nombreuses enquêtes spécifiques, ce travail de révélation cherche à mettre en rapport les intentions, les désirs, les calculs et les rêves concernant le potentiel de la friche, cet espace de vie possible dans la ville : "La démarche vise la construction d’expertises réciproques entre étudiants, enseignants, professionnels et habitants proches du site. (...) La pratique du débat construit une urbanité réalisant une dimension fractale de la cité au c¦ur du projet (citoyens-auteurs)." Après plusieurs mois de débats et d’études, un groupe plus restreint de citoyens-auteurs constitue une agence, répond à différents appels d’offres en urbanisme, soumet des projets de concertation aux élus socialistes. Rien de cela ne sera retenu.

Et pourtant on rebâtit la ville : Le Cargo, grandiose théâtre de l’époque malrusienne, est promis à une "requalification architecturale" par Catherine Trautmann, alors ministre de tous les espoirs de la culture. Dans le cadre d’un programme de gestion ambitieux, imaginé par la directrice Yolande Padilla qui cherche à étendre la requalification jusqu’aux usages sociaux de cet équipement collectif, François Deck se retrouve pilote d’un projet appelé "Chantier public", qui vise à exposer des ¦uvres d’art visuel sur les palissades entourant le théâtre en travaux. Fidèle à des habitudes dont il ne peut apparemment pas se défaire, Deck construit une procédure complexe, selon laquelle des habitants débattent des enjeux du projet architectural, puis passent commande à un artiste, qui interprétera leurs questionnements sur les palissades. Au mois de mai 2001, l’artiste barcelonais Claudio Zulian réalise une première oeuvre de photographies allégoriques, mises en scène avec les commanditaires. Jouant le jeu jusqu’au bout, il propose comme titre "La démocratie est-elle un art ?" Malheureusement cet art semble voué à l’inachèvement : le nouveau ministre de la culture, Catherine Tasca, voyant venir la fin du gouvernement socialiste, a toute hâte de replacer un de ses fidèles courtiers à la tête du Cargo, qui lui, aura vite fait de saborder le projet "Chantier public". Une fronde sociale et intellectuelle, s’auto-organisant sous le nom "Nous parlerons", conteste de long en large cette décision arbitraire, sans que cela trouble pour autant l’ordre gouvernemental grenoblois ou parisien ... C’est dans le sillage de ce contexte mouvementé que l’événement 2koismelthon se constitue, avec le succès et les échecs que l’on sait. Comme si personne ne pouvait plus s’arrêter de se mêler au jeu.

Il existe, en matière de projets artistiques volontaristes et spontanés, une sorte de paradoxe logique et humain qu’Antonella Corsani, Maurizio Lazzarato, Toni Negri et leurs multiples collaborateurs ont su incarner dans la figure de l’entrepreneur politique. Figure charismatique, mais toujours dépendant de l’équipe qu’il réunit, l’entrepreneur politique peut choisir de canaliser l’activité collective et de la parasiter pour son propre profit ; ou il peut conduire le projet de sorte que le collectif s’épanouisse et s’autodissolve à terme, laissant un capital accru de compétences et de charisme pour chacun [5]. On assiste dans ce second cas à une démultiplication d’entrepreneurs qui, au lieu d’être âpres au gain, mettent au contraire un point d’honneur ou de plaisir social à partager la décision créatrice - au mépris, sans doute, de ce qu’on appelle l’efficacité. Ce type d’entreprise à pure perte semble bien parti pour gagner du terrain à Grenoble, comme ailleurs. On peut dire aussi que c’est le mode opératoire du principal outil artistique développé par François Deck : la banque de questions.

Etant moi-même d’un naturel contestataire, je vois tout cela comme la constitution d’un contre-pouvoir : ce genre d’intelligence collective qui se rend compte que la prise du pouvoir ne sert à rien (que la réussite électorale est un leurre, par exemple) et qui se décide à jouer toujours du dehors, éventuellement dans un rapport de négociation avec une situation de gestion, mais sans jamais compter sur autre chose que ses propres forces constructives [6], François, lui, n’est qu’à moitié d’accord. "Pour être autonome, dit-il, l’art a besoin de renvoyer à des situations de conflit. Ce qui est déterminant, c’est comment on les traverse. Ne jamais être la victime de l’échec. L’erreur, l’échec sont transformés en ressources de libertés - à condition de les recycler dans de nouvelles tentatives. Il faut penser en situation. Le contre-pouvoir, c’est encore une indexation sur l’autorité, un défaut d’auteurité. Il faut créer des effets de surprise. [7]" Bon, même les amis ne sont pas toujours d’accord ...

*****

Un matin à Brest, après avoir participé à des ateliers collectifs, on regardait l’un de ces chantiers à bateaux qui se trouvent dans le port - une sorte de cale sèche, qui avec une écluse et quelques pompes réussit à creuser un trou d’air, un réservoir de vide, dans le trop-plein de la mer. Des fuites coulaient d’un peu partout, à vrai dire. Tout d’un coup, la mémoire de l’eau me rappelle la situation à Grenoble. "Et les squats, lui dis-je - comment réagissent-ils à ces visites guidées qu’on leur propose ?" François rigole, comme souvent dans les conversations. En effet, je ne sais quels politiques et institutionnels avaient imaginé de montrer les richesses marginales de Grenoble à une délégation de Québecois, qu’on promènerait un peu partout en bus, pour visiter, parler, déjeuner ... Il paraît que les squats et les associations populaires de la ville, qui pourtant ont l’habitude n’être d’accord sur rien, ont été tellement indignés à l’idée de faire le zoo humain, qu’ils ont organisé de nombreuses réunions transversales, au terme desquelles ils ont imposé l’abandon de toutes les visites guidées. En échange, ils ont proposé un débat réunissant la flore institutionnelle et la faune alternative dans un vaste espace industriel qu’on appelle la Bifurk. Ce débat d’opinions divergentes, propice au surgissement de différends démocratiques, avait lieu à Grenoble au moment même où on en parlait à Brest. Pour structurer les prises de parole, les auteurs sauvages et aléatoires de la ville reprenaient à leur compte une sorte de trésor public, qui s’appelle la banque de questions ...

Contre-pouvoir donc, ou jeu de société ? Quels que soient les mots qu’on trouve pour le dire, il y a une manière de faire jouer la démocratie qui passe par le retrait, le repli tactique, l’évanouissement, la reprise à zéro - ou à puissance dix, cent, mille ... Quand on vise bien, cela marche - même si personne ne peut mettre la main sur une réussite. Je ne dis pas que la République doit fonctionner ainsi. Qu’elle le fait, est par contre avéré.

mise en ligne : 13 septembre 2003

[1] Pour la liste complète des douze propositions initiales, voir Territoires impertinents, brochure éditée par l’Agence d’urbanisme de la région grenobloise, p. 3.

[2] J. Joly et J.-F. Parent, Paysage et Politique de la Ville : Grenoble de 1965 à 1985 (Presses Universitaires de Grenoble, 1988), p. 16.

[3] Cf. F. Deck, "Vers un générique des auteurs de l’espace public ?", dans Chantier public ]1[, brochure éditée par Le Cargo/Maison de la culture de la ville de Grenoble (mai 2001).

[4] Friches à l’oeuvre, recueil de textes et documents établi par F. Deck (juillet-août 2000), p. 6 (idem pour la citation suivante).

[5] Cf. A. Corsani, M. Lazzarato, A. Negri, Le Bassin de travail immatériel (BTI) dans la métropole parisien, Paris, L’Harmattan, 1996.

[6] Cf. M. Benasayag et D. Sztulwark, Du contre-pouvoir, Paris, La Decouverte, 2000.

[7] Entretien avec l’artiste par l’auteur, dans le train Brest-Paris, printemps 2003. Lors du même entretien, F. Deck parle des "stratégies de la liberté".


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