Intermittence et fabrique d’épingles

- A propos de l’article d’Antonella Corsani et de Maurizio Lazzarato dans le n° 17 de Multitudes.
Mise en ligne le vendredi 18 juin 2004

La fabrique d’épingles décrite par marx, après Smith, et après Jean Rodolphe Perronet chargée par l’Académie des sciences de l’inspecter n’est pas une usine capitaliste mais un laboratoire d’expérimentation scientifique sur les nouvelles manières de produire de la richesse hors travail rural contrôlé par la noblesse et hors travail artisanal contrôlé par les corporations. La fabrique d’épingles est une manufacture royale où on fait des essais sur la productivité comparée de diverses formes d’organisation du travail. Pourquoi les épingles : parce que c’est ce qu’il y a de plus simple à fabriquer, et donc à observer expérimentalement ( comme les rats de laboratoire) Pourquoi à Laigle en Normandie, parce que c’est là qu’à commencé à se dégager un surplus de travailleurs agricoles, des intermittents du travail agricole en devenir chômeur car les petits chefs d’entreprise agricoles les agriculteurs ont de moins en moins besoin d’eux. On peut donc facilement en attirer dans une entreprise qui leur donne un salaire minimum en échange d’une obéissance aux formes d’organisation et de production auxquelles on les soumet. L’expérience utilise sans doute en cas de récalcitrance les services de l’armée, mais mes lectures sont lointaines et je ne me souviens plus si c’est mentionné. C’est en tout cas mentionné pour la construction des routes que Jean Rodolphe Perronet va organiser selon le même modèle : division du travail calculé en fonction de la force de travail à déployer et de l’évaluation de la force de travail excédentaire dans les communautés rurales le long de la route dont le tracé est mesuré grâce aux premières cartes exactes. Ce laboratoire expérimental a notamment permis d’établir que le travail divisé et réalisé avec l’aide de machines était dix fois plus rentable que le travail d’artisans mis côte à côte à faire l’objet tout entier. A la deuxième inspection on constate même que ce travail peut être servi par des femmes et des enfants, payés moins puisque leur force de travail est moindre, mais rendant autant grâce aux machines : théorie de la plus-value sans encore le nom. Dans ce laboratoire, dépendant de l’Académie des sciences et hors normes des régulations du travail de l’époque ( rémunéré à l’oeuvre et à la journée), s’invente la science économique moderne, à savoir la démonstration que les mercantilistes et les physiocrates ont peut-être raison sur leurs terrains, mais qu’il existe une nouvelle manière de produire de la richesse : l’organisation industrielle. Qu’est-ce qui passionnne les acteurs de cette histoire : c’est que cette nouvelle manière de produire la richesse n’est pas sous la coupe des dominants précédents, les féodaux, mais une création ex-nihilo quasiment qui utilise les excédents du système : excédent de la main d’oeuvre rurale, excédent de capital public qui au lieu d’être dépensé de manière somptuaire est mis en oeuvre "scientifiquement" pour augmenter la capacité productive du pays. La manufacture est un maillon du réseau au sein duquel se produit à l’époque le "bien commun" qu’est la science économique, bien commun dont on voit dans cet exemple que le caractère de classe est très affirmé.

Le problème de l’Etat français c’est qu’avec ses belles expérimentations scientifiques dans tous les domaines, il fait ensuite de l’assistance aux patrons, véritable sens du welfare en France, qui vient comme l’a très bien analysé Ewald d’une extension de l’assurance contre les accidents du travail. Ce sont les accidents à la force de travail qui sont assurés, ce qui la rend indisponible pour l’exploitation par son patron, et non par l’ensemble des patrons et de la société. C’est le patron qui est aidé à récupérer son salarié quand il ne sera plus malade, à continuer à l’employer quand il est handicapé, plus que le salarié qui est aidé à vivre quand il ne peut plus travailler.

Le socialisme à la française c’est la mutualisation du patronat, et la devise : devenez tous patrons : de votre ménage, de vos casseroles, de votre employée de maison, de votre aide ménagère, de votre voisin ; si chacun devient patron il y aura forcément du travail pour tout le monde, puisque tout le monde sera l’employé de l’autre : servira. Servir à quelque chose : l’idéal socialiste par excellence, mais à quoi ?

Je crois que ce ce qui est jeu c’est de sortir de ce mode de relation qu’est le service qu’il soit public, privé, à la personne, à l’entreprise, ou au patron et d’inventer un autre mode de relation, de production, de coopération d’invention, qui ne nous met pas l’un sous l’autre, au service de l’autre, mais l’un à côté ou en face de l’autre et en relation avec une multiplicité d’autres, et matérialisant ces relations grâce à l’ordinateur dans la fabrication collective, la coopération entre cerveaux, ou entre fabricants de tous objets également. la question ne me semble pas l’intermittence, mais comment nous coopérons, et comment tendanciellement la rémunération devient celle de cette disponibilité à coopérer, de la force de vie, et non celle de l’assujettissement et du service. C’est de service qu’il faut parler aujourd’hui, pas d’usine c’est complètement périmé Et si nous parlons de bien commun, disons comment se définit le caractère commun de ce bien, commment se construit le commun de la coopération pour le produire. Ce n’est que vraiment très partiellement le cas de la recherche scientifique que son mode de rémunération par les brevets met au service du développement industriel et de ses affolements.



Remarques sur le texte de M. Lazzarato et alii

Multitudes "intermittentes "

Projet d’auto-enquête sur la forme coordination.
Intermittence et fabrique d’épingles
Intermittence, politique et multitudes.

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