Ils sont entrés en politique

Mise en ligne le jeudi 10 novembre 2005
Texte paru dans "Le Monde" daté du vendredi 11 novembre

Il fut un temps, qui n’est pas si lointain, où l’identification à l’opprimé était le mode d’être d’une génération, un temps où nous étions tous des juifs allemands. Je persiste à croire, à tort me diront certains, que cette identification-là donnait comme un supplément d’âme.

Avec les jeunes des banlieues rien de tel apparemment. Au mieux, on comprend leurs frustrations, au pire on en a peur. Au mieux, on leur reconnaît le droit à manifester leur colère, mais on trouve qu’ils expriment ce droit de façon irresponsable. Au pire, on voit derrière leur révolte l’ombre des imams.

Pourquoi ne pas reconnaître tout simplement qu’en ce moment, et de la seule façon sans doute qui puisse porter, la façon médiatique, ces jeunes, pour la première fois occupent un espace qui leur était inconnu, inaccessible, étranger ou interdit, l’espace du politique. Ils sont entrés en politique, ceux-là mêmes dont on dit qu’ils ne votent pas, qu’ils se désintéressent de la chose publique.

Sous le poids de l’insulte, d’autant plus grave peut-être qu’on leur renvoyait à la figure leurs propres mots, ces mots dont on prétend les guérir pour mieux les intégrer, ils ont découvert leur force. Ils ont découvert un pouvoir qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion de manifester.

Ils sont en train de faire vaciller un ministre que d’aucuns voyaient déjà président de la République. Ils sont en train de montrer qu’ils existent et que peut-être après tout cette République qui se veut égalitaire et universelle, ils peuvent eux aussi contribuer à la transformer. En un mot, ils sont devenus en quelques heures et quelques soirées d’incendies des acteurs, des acteurs de cet espace public qu’on leur recommandait d’intégrer tout en leur en déniant l’accès.

La rue, lieu d’errance et de désoeuvrement, est devenue pour eux un lieu de manifestation. Et qu’on ne s’étonne pas qu’ils ne défilent pas de la République à la Bastille, infidèles en cela à une tradition et une mémoire qui n’est pas la leur. Paris n’est pas leur territoire et si les étudiants de mai 1968 incendiaient les voitures du boulevard Saint-Germain, en un temps rappelons-le où les voitures étaient plus rares et plus chères, c’étaient aussi celles de leurs parents.

Autres temps, autres moeurs : Ceux qui récusaient la société de consommation en ces jours heureux des "trente glorieuses" ont malgré tout à voir avec ceux qui rêvent de l’intégrer. Ils demandent du respect. Les uns subissaient le poids d’une société répressive et dénonçaient le racisme antijeunes. Les autres subissent le poids d’une société qui en fait des êtres de seconde zone, qui les marginalise et les méprise, qui les écrase sous les contrôles de police et fait de la couleur de leur peau, de leurs noms et leurs prénoms un véritable handicap social. Et que serait leur colère sans les incendies de voitures ? Les télévisions du monde entier se seraient-elles alors déplacées ? Que fallait-il qu’ils fassent : qu’ils déposent une pétition au Palais-Bourbon ?

Les moyens qu’ils utilisent sont sans doute les seuls efficaces en ces temps où les médias font et défont l’actualité. Combien de grèves ouvrières ont récemment encore été projetées sur la scène publique du seul fait de leur usage de menaces criminelles. Osons le mot, ces émeutes, révoltes, flambées de colère, violences, la gamme sémantique est large, sont un mouvement social. Il ne s’agit pas d’une révolte ouvrière mais de celle d’enfants de la classe ouvrière. Les buts ? Au moins le respect, et au plus l’intégration.

Le projet politique ? La lutte contre le chômage, contre la précarité. Ils demandent aussi la démission d’un ministre de l’intérieur, comme on a pu demander, en d’autres temps, celle d’un Marcelin. Et on a envie de dire haut et fort : bravo à tous ceux qui, à force de mépris, ont pu aider à l’émergence d’un nouvel acteur collectif. Et un nouvel acteur collectif, dans une France engluée dans ses querelles de chapelle et ses peurs de l’avenir, n’est-ce pas une chance ?



Appel pour une amnistie des révoltés de novembre

Les émeutes urbaines d’octobre-novembre 2005 en France : comprendre avant de juger

Loi instituant un état d’urgence et en déclarant l’application en Algérie.
Ceci est mon corps à 93°
« Je comprends que les petits veuillent casser »
Décret du 9 novembre 2005
Réaction de Bamba Gueye Lindor après le passage de Joey Strarr dans l’émission de Karl Zéro, dimanche 18 décembre à 13h
Nos ghettos vus d’Angleterre
Les principes et la réalité ... deux mondes bien différents
La meute, l’émeute et l’impasse
Un entretien avec Angela Davis sur les banlieues
Casse-cou, la République !
Entre impuissance et irresponsabilité,
Les banlieues, le feu, la désespérance et les voyous
Ils sont entrés en politique
Les vieux habits neufs de la République
Defauts d’intégration
Ma per la Rivoluzione c’è tempo
Riots are a class act - and often they’re the only alternative
Les damnés de la terre
La France d’en bas.
La violence d’une partie de la jeunesse des banlieues est légitime, nécessaire et saine.
L’humiliation ordinaire
Les émeutes de l’intégration
Nous les banlieusards...
Halte à la surrenchére sur le dos de la banlieue
La feccia svela gli abiti nuovi della République
Envolée xénophobe sous prétexte de révoltes banlieusardes
Some politically incorrect reflexions on violence in France
Fractures sociales, fractures démocratiques
De la peur de penser à l’imbécillité politique
Ne laissons pas punir les pauvres
Paris burning
The Old New Clothes of the French Republic, in defense of the supposedly ‘insignificant’ rioters
Figures du multiple : La France peut elle réinventer son identité ?
Alle frontiere dell’apartheid
La rançon du mépris
La marmite des banlieues fait sauter le couvercle
La « racaille » et les « vrais jeunes »
Pourquoi Marseille n’a pas explosé

rechercher dans le site


Multitudes  web    

se procurer la revue

plan du site

RSS 2.0 Suivre la vie du site


De Françoise Blum :
Ils sont entrés en politique