Je ne suis pas philosophe comme il est dit dans le programme, mais non-philosophe comme l’a dit Isabelle Stengers de Félix Guattari : quelqu’un qui interpelle la philosophie et essaie de penser à partir d’elle en la composant avec les bribes de sa culture hétéroclite et avec les expériences issues d’une pratique indisciplinée. De même je ne suis pas sociologue mais non-sociologue, quelqu’un qui ne croit pas à la vertu démonstrative des exercices-clés de la discipline là encore, comme les sondages, mais plus aux enseignements intuitifs de l’activité militante ou professionnelle. Cette activité dans mon cas a toujours consisté à publier les recherches des autres pour les faire entrer en dialogue avec les non-chercheurs qu’elles pouvaient concerner. Bref ; je ne sais qu’une chose c’est que je ne sais rien disait Socrate ; c’est la phrase attribuée à un philosophe dont je me sens le plus proche ; elle fonde mon désir d’apprendre.
Le 11 Septembre nous est présenté comme le point origine du nouveau cycle politique dans lequel nous nous débattons. Il faut le poser non comme une attaque de l’Empire qui viendrait de l’extérieur, mais comme une catastrophe interne à l’Empire, comme la tentative d’y constituer un autre pôle d’ attraction du pouvoir ou en tout cas de laminer la séduction du pôle existant par la démonstration de son impuissance. Ce revers a eu pour effet une mobilisation exacerbée de l’Empire contre la multitude et la mise en place de ce que Philippe Zarifian a appelé un « régime de guerre » : suspicion et répression à tous les étages. Guerre aux pauvres, guerre aux prostituées, guerre aux usagers des drogues, guerre aux immigrés, guerre à tous les sujets de doute, guerre à l’incertitude, guerre à tout ce qui excède la normalisation étatique et européenne. Plus que la multitude contre la guerre du titre de cette table-ronde, ce que je vois c’est la guerre à la multitude. Cette guerre recompose d’ailleurs la multitude et désigne en son sein de nouveaux sujets non encartés dans les partis : femmes, malades, élus fatigués de représenter et aspirant à une démocratie participative, artistes, squatters, associations. La guerre restaure la multitude dans une nouvelle composition dont témoigne l’éventail des gens qui préparent le Forum Social Européen, qui se sont déjà retrouvés dans les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, et dans les manifestations de Seattle, Gênes, Nice, Strasbourg, Luxembourg, Amsterdam, Evian. Dans cette multitude certains groupes vont précipiter, prendre le devant de la scène. Lesquels ? Difficile à dire actuellement.
Cette table-ronde a lieu dans une exposition intitulée révolution/restauration. La chute du mur de Berlin, les révélations sur les exactions staliniennes, maoïstes, castristes, le devenir caviar d’une grande partie de l’intelligentsia de gauche en France, la gestion de la société par les gouvernements socio-démocrates et surtout par le gouvernement de la gauche plurielle en France, ont eu raison de mes espoirs révolutionnaires. Révolution/restauration, le couple qui a traversé le XIX siècle jusque au post 1968 me semble avoir été remplacé dans l’individualisme technologique qui caractérise notre actualité, par un autre couple très intéressant : le couple installation/restauration, caractéristique des systèmes informatiques, dans lequel la restauration occupe un espace temporel beaucoup plus important que l’installation, se répète à partir de la même installation x fois, et n’a aucun caractère réactionnaire. La restauration c ’est la remise en route de l’installation, le renouvellement des capacités de faire à partir de la même installation.
En français, mais sans doute pas dans les autres langues, la restauration évoque un art que j’aime beaucoup, celui de la cuisine, qu’on dit aussi l’ art d’accommoder les restes, de recycler la nourriture, pour restaurer son visiteur, le remettre en bonne forme et lui permettre de repartir pour de nouvelles aventures. Là encore, la langue, facétieuse, nous écarte du sens réactionnaire de restauration (qui sévit cependant encore dans la restauration immobilière) pour nous conduire au contraire à l’attention à l’ autre et à la capacité de faire de la saveur, du plaisir, à partir de pas grand-chose, mais par la mise en ouvre d’un savoir raffiné par son accumulation à travers les siècles, un art qui tout à la fois se répète et se renouvelle au gré de l’imagination de chacune, de chacun de ses pratiquants. Un art qui continue à se pratiquer pendant toutes les guerres, dans des conditions extrêmes, avec une ingéniosité d’autant plus forte que les matières premières deviennent plus pauvres, et le recyclage exigé plus inventif : savoir préparer des racines, du plâtre, du carton. Le sujet a été illustré par Chaplin au cinéma avec une chaussure. La cuisine peut se faire d’ailleurs seulement en parlant, tout en ne mangeant rien, tous les prisonniers en ont fait l’expérience, mais également les explorateurs coincés sous la neige de la terre Adélie. La cuisine comme tout art est d’ abord un récit.
Dieter Lesage et ses collègues ont placé cette conférence sous le signe du recyclage symbolisé par le décor et les affiches, ce recyclage dans lequel la cuisine est reine, et qui nous invite à réfléchir à l’art dans une économie de pauvreté, des sociétés de transition, où la place de l’artiste a beaucoup changé depuis la peinture des plafonds de la chapelle Sixtine et autres commandes des grands de ce monde. Je connais mal le milieu artistique, j’aime les expositions de peinture, et j’y cherche quel passage a voulu frayer l’artiste, quelle représentation il donne de la multitude qu’ il est en train de construire. Il me semble que beaucoup d’artistes meurent de la fausse reconnaissance qui leur est accordée. Ah oui bien sûr, c’était donc cela : vous peigniez des panneaux colorés, peignez moi donc les panneaux de mon restaurant ou de ma chapelle. Et les belles couleurs deviennent noires et l’artiste disparaît qui cherchait dans ses panneaux les rapports du ciel, de la terre et de l’humain. L’art commandé, incarné dans des objets à restaurer à l’identique, non recyclables, signifie la puissance, la maîtrise, la guerre à la multitude de ses acceptions possibles. Mais il est d’autres formes d’art, temporaires, amicales, passagères qui émergent dans les situations de transition contemporaines, qui sont des prises de position face à l’Empire, contre sa capacité à faire empirer les choses vers l’anéantissement. Des chemins de traverse que prennent des corps qui trouvent la force de mettre en forme, de rendre visible ou audibles les vibrations d’autres tentatives.
La guerre est une vieillerie, un recyclage permanent du mythe de l’ hostilité, au service duquel les installations technologiques se succèdent avec une grande rapidité. Pour parler la guerre d’Irak nous puisons au magasin des accessoires sémantiques laissés par les vieilles guerres : les guerres du Péloponnèse chères à Yann Moulier Boutang, la boucherie et le gaz moutarde de la première guerre mondiale, la production de déracinés, l’ exode, dont le souci apparaît avec la seconde guerre mondiale, la reconstruction et le Plan Marshall. Ce ne sont pas les matériaux qu’on recycle là, mais les images, et des images strictement sélectionnées pour reproduire les affects de la peur.
La peur vise les multitudes, la multitude des multitudes : il s’agit d’ unifier la diversité des affects dans lesquels elles se dispersent, de pétrifier leurs mouvements, d’arrêter leurs recherches, de les mobiliser pour celles qui sont du côté du manche et les immobiliser pour celles qui sont sous la cognée. Il s’agit de blesser, de mutiler, d’empêcher l’ aspiration des multitudes à faire monde. Car la guerre est peut-être contre un ennemi, contre une autre puissance ; elle est d’abord guerre aux mouvements qui pourraient bouger les frontières de l’empire, pas seulement l ’Empire américain d’aujourd’hui, mais les petits empires par lesquels les gouvernements gardent leurs populations sous contrôle. La multitude est avec la mondialisation en recyclage accéléré, en capacité de brasser des alliances et des solidarités nouvelles. Et la guerre vient la terroriser ou l’anti-terroriser, la mobiliser dans la répétition des mêmes figures mentales imposées avec des technologies nouvelles. Il y a de ce point de vue une certaine communauté de pensée entre la guerre et la science fiction : nouveaux objets et vieux affects.
C’est donc moins la multitude contre la guerre qui m’intéresse que la restauration permanente de la multitude dans la guerre qui lui est livrée sans merci par les pouvoirs d’unification du monde et par leurs doubles grimaçants. Parmi ces vieux guerriers que la multitude effraie, Dieu sévit depuis longtemps. C’est ainsi par exemple que Yavhé, dieu des armées, donne à son peuple un guide, donne à ce guide une loi. Mais pendant que le guide est allé chercher la loi dans la montagne, le peuple est retourné à sa division, à sa multiplicité faible. Alors Moïse restaure le peuple comme multitude, un mais aussi divers. La multitude ne peut vivre que divisée et rassemblée, composée, agencée. Moïse substitue à la division en tribus, caractérisées par leurs origines, une organisation décimale, abstraite, qui recompose les groupes comme agencement de différences. Les vieux récits des origines sont abandonnés en faveur du discours commun sur la terre promise, sur l’avenir. Le récit de cette déterritorialisation, de la formation de la première multitude organisée, a été fait par Gilles Deleuze, dans un cours, évoqué dans Mille Plateaux.
La guerre produit du peuple, de la multitude unifiée derrière le pouvoir qui la mobilise, comme les Français à Valmy par exemple. Mais la guerre produit de la dispersion du côté des vaincus. Contre cette dispersion, contre l’ exode qui conduit les multitudes au-delà de l’emprise de l’empire, le pouvoir impérial, pouvoir du maintien des choses en l’état, réagit souvent, et de plus en plus à l’époque contemporaine, par l’ouverture de formes urbaines extraterritoriales, où sont rassemblées les multitudes et où est combattue systématiquement leur puissance de recomposition. Contrairement à ce qu’en disent certains auteurs, l’humanité concentrée dans les camps, pour autant qu’on la laisse en vie, n’a rien d’une humanité nue ; les membres de la multitude n’ont pas abandonné à leur entrée sous la domination de l’autre tous ces récits, ces souvenirs, ces expériences qui les différencient et les font multitude. Ils n’ont pas abandonné toute la capacité d’action dont ils sont porteurs, même si elle est fortement réduite et s’ils sont obligés de l ’adapter aux caractéristiques de la situation qui leur est imposée. Les camps sont les lieux d’une guerre à la guerre ; de nouvelles identités s’y forgent et préparent la libération.
Dès qu’il y a vie il y a multitude, différence, agencement latéral, mise en réseau, prolifération : ceci ne s’apparente à la nudité que dans la mesure où les animaux font aussi montrent de pareils comportements. Il n’y a que la réduction de la multitude à la mort par l’extermination qui pourrait fait aboutir la guerre de la multitude contre le pouvoir à son terme. Mais dès le projet d’extermination évoqué, dès les premières mesures mises en place, la fuite, la prise de tangence, la diversité de réactions caractéristiques de la multitude resurgissent. Le propre de la multitude c’est de réagir toujours de manière multiple à la même information, et de donner sens à la diversité de ces réactions, à la manifestation de sa multiplicité. Les actes de résistance, isolés aux yeux du pouvoir, ne le sont jamais en réalité. Pour faire un acte de résistance qui fasse sens, il faut toujours de l’ agencement, du lien, de la multitude en restauration.
L’humanité dénudée par l’impérialisme, éclatée et dispersée par la guerre, existe à l’échelle de continents entiers, le continent africain notamment. L ’exercice gratuit des facultés de chacun, expression par laquelle Brian Holmes caractérise la multitude, y est asservi chaque jour aux nécessités de la survie. Pourtant initiatives politiques et pratiques restaurent là aussi inlassablement la capacité d’action des multitudes comme le montre par exemple le jeune cinéma argentin, certains cinémas africains ou la construction de la nouvelle Afrique du Sud.
Etre multitude c’est, comme l’indique Suely Rolnik dans le n°49 de Chimères à propos de Lula, faire vibrer un corps, se constituer comme corps vibratile entre le pouvoir de mise en forme des intellectuels et des politiques et la puissance productive des forces du prolétariat, des femmes, des multitudes : entre les multitudes et l’empire se construit l’espace de la multitude, espace de sensibilité, de mémoire, et d’action. Cet espace sensible est précisément celui qu’évoquent et que construisent pas à pas, ouvre par ouvre, de nombreuses pratiques artistiques, en particulier l’ouvre musicale de Pascale Criton. C’est l’espace aussi que travaillent, modifient, apprécient les arts de la cuisine, de la coiffure, et tous les arts du corps. Le 26 avril 2003