Encore le ton grand seigneur

Mise en ligne novembre 1999
Article publié dans Le Monde des débats, décembre 1999

Ce qui [1] est particulièrement irritant dans le « débat » soulevé par Le Monde des Débats, autour du « débat » soulevé par Peter Sloterdijk, c’est qu’on se demande de quoi il s’agit et... où est le « débat » : s’il est dans les questions éthiques, politiques et économiques posées à notre modernité par le développement des biotechnologies, ou s’il est dans la définition de ces entités imaginaires inventées depuis peu comme la « modernité », la « postmodernité » et par conséquent, la « prémodernité » de quelques grands penseurs du passé ; et d’ailleurs, comme si n’avaient existé et pensé que Platon, Nietzsche et Heidegger ; à moins que le débat soit plus simplement de savoir si « la philosophie allemande » est en retard sur la nôtre ou bien « de nouveau en avance » comme l’écrit, apparemment sans humour, Bruno Latour. [2] En fait, on dirait bien que l’essentiel est là, ce qui n’est guère à l’honneur de nos débatteurs modernes.

Car ce qui est affligeant, c’est de constater qu’on ne peut faire un peu de bruit dans « la pensée », qu’en remontant systématiquement à de soit-disant « mutations métaphysiques » intervenues en des temps reculés et en « défiant des aînés symboliques » comme l’écrit dans le même numéro, Rainer Rochlitz [3], on peu ajouter à cette panoplie du débat moderne, l’érection de divers symboles d’autant plus puissants qu’ils sont vides de sens, comme celui de « L’Homme » et de « La Bête », de « l’Histoire » et de « l’Ordre » quand ce n’est pas du « Sens » lui-même.

Bref, ce qui est surtout très ennuyeux, c’est la généralisation de ce que Kant appelait en 1796, « l’adoption d’un ton grand seigneur en philosophie », dans des « philosophies poétiques... procédant sur le mode génial..., consistant à écouter l’oracle qui est en soi... et à proposer de haut de gratuites apothéoses ». Il opposait déjà ces styles prophétiques à la philosophie sérieuse et « travailleuse » lente, prudente, « informée » ; et par conséquent « prosaïque » : « proposer aujourd’hui de se remettre à philosopher poétiquement reviendrait à proposer à un boutiquier de ne plus écrire désormais ses livres de comptes en prose mais en vers ».

On dirait bien que c’est exactement ce que font aujourd’hui beaucoup de philosophes au lieu de travailler sur des questions nouvelles, par exemple celles qui sont posées par le développement des biotechnologies ou par d’autres développements. Car c’est toujours sur des questions nouvelles que les philosophes ont pensé, et il serait dommage que ceux d’aujourd’hui l’oublient et ne cherchent même plus à le faire.

[1] Nicole Derec-Delattre est née à Grenoble, en 1940, d’origine polonaise. Fait des études de philosophie à Paris-Sorbonne, etenseigne cette matière au lycée depuis 30 ans. Poursuit des recherches doctorales sur les questions épistémologiques que pose l’oeuvre de Freud dans le débat contemporain autour des sciences de l’esprit. A écrit un essai philosophique non publié sur les mêmes problèmes. Collabore à la revue Tr@verses

[2] Un nouveau Nietzsche

[3] Sloterdijk, Houellebecq et la fin de l’homme



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