1. François Matheron. 8 octobre :
Pour rédiger la future en tête (laquelle au juste, je dois dire que ce n’est pas très clair dans mon esprit), qui ne peut pas exprimer simplement un point de vue personnel, j’aimerais avoir votre avis sur le point suivant. Dans l’esprit de certains mails récents, convient il d’y insérer quelque chose contre les pièges redoutables de l’anti-américanisme sommaire (devant tout au réflexe et fort peu à la réflexion) que l’on voit fleurir avec insistance ces temps ci ? Y a-t-il accord sur ce point : pour certains je n’en doute guère, pour d’autres je n’en sais trop rien. Il me faudrait des réponses rapides et, si possible, de tout le monde.
2. Emmanuel Videcoq 9 octobre :
L’antiaméricanisme qui est la réponse classique issue de l’anti impérialisme devient sous doute aujourd’hui critiquable puisque c’est tomber dans le piége tendu par les nouveaux terroristes qui consiste à manipuler l’humiliation du Sud pour faire prospérer leurs propres intérêt de classe dirigeantes alternatives en Arabie Saoudite ou au Pakistan . La lutte que nous avons à mener contre ce nouveau fascisme ne nous permet pas ce genre d’ambiguité , mais attention de ne pas dédouaner en passant la classe dirigeante américaine ou les autres classes dirigeantes réunies par Bush pour lutter contre le" mal "
3. Anne Querrien. 9 octobre :
Je pense surtout qu’on se distinguera en ne faisant pas d’anti-américanisme sommaire. Cela dit ma propre vision qu’on a une réorganisation de l’Empire en file derrière les Etats Unis, dans un manichéisme organisé peut passer pour de l’antiaméricanisme. Je suis frappée d’une chose : "Enduring freedom" Dans mon dictionnaire tout anglais, qui me vient de mon papa, et dont l’édition originale est de 1901 : " to endure = to remain firm under, to bear without sinking, to tolerate to endure, vi intransitif = to last, to remain firm " Si on regarde cela d’un point de vue de multitudes, c’est à dire de subjectivité humaine et pas objectale et transcendentale, il s’agit de supporter sans sombrer la liberté érigée en transcendance objectale, la liberté comme autre et non nôtre de ce point de vue tous les peuples du monde sont dans la même galère, plus ou moins près du centre, ou des centres du cyclone, mais c’est tout J’aurais tendance à broder autour de cela dans notre en-tête.
4. Patrice Riemens. 9 Octobre :
Deux points, comme avait coutume de dire un des plus fameux premiers
ministres hollandais de l’apres guerre (Joop den Uyl) :
En disant/parlant de ’americanisme’ on vise (sic) toujours les
Etats-Unis. Comment donc reformuler cela, et par la, eviter de faire pars
pro toto et d’injurier (puisque c’est generalement de cela qu’il s’agit)
les autres ’americains’ (Argentins, Breziliens, Canadiens... etc) qui n’en
peuvent mais.
Mon placard favori vu a la tele et situe qqpart au Pakistan dans une
demo qqs jours apres NYC911 disait : "Americans, think about why the World
hates America so much !" (OK, voir + haut...). Une bonne question me
semble-t-il, parceque le gouvernement des Etats Unis, et la classe
dominante des EU, juncto les grandes firmes multinationales US poursuivent
une pratique et une politique (hyper)hegemonique, non seulement sur le
front des relations internationales (militaires incluses) mais aussi sur
celles de la culture au sens le plus large du terme. Bien sur, on a raison
de fustiger ’l’anti-americanisme primaire’, mais arrive un moment ou le
discours ’Empire’ s’epuise (amha) et il faut bien faire face au
totalitarisme exclusiviste de l’hyper-puissance a la banniere etoilee. Les
mini-mares breziliennes contees par Beppo ne m’ont pas surpris. Les tabous
de la presse mainstream a ce sujet non plus.
5. François Matheron. 11 octobre :
J’ai commencé à rédiger une ébauche d’en tête pour la Majeure du 7. Avant de poursuivre, j’aimerais savoir d’urgence si le ton général vous convient. Le reste devrait être plus facile, mais c’est bien ce début qui me soucie.
Après Gênes, après New York : les multitudes ? Avec les attentats new-yorkais, les multitudes ont été comme frappées de stupeur. Stupeur, bien sûr, des individus, mais stupeur également des multitudes en tant que telles. Quelques semaines avant New York nous avions en effet connu Gênes. Fin d’un cycle (celui des grands sommets et des grands face à face), risque d’épuisement, ouverture sur de nouvelles potentialités, commencement de la chute de l’Empire ? L’interprétation n’était certes pas simple, mais une chose, au moins, semblait claire : par delà la tragédie de son achèvement, Gênes était marqué du sceau de la positivité. Explorer cette positivité, tenter d’en repérer la richesse, mais aussi les limites : tel était l’objectif initial de la présente Majeure. L’histoire, comme on dit, en a décidé autrement. Dès le 11 septembre, il était manifeste que Gênes était largement surdéterminé par l’Apocalypse new-yorkaise. Car même si certains ont tenté de soutenir qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil, que dans une comptabilité macabre New York n’était somme toute qu’une goutte d’eau, la vérité est bien que le monde a brutalement changé. Et, sans doute, durablement changé. New York, l’après New York est d’abord pour nous un piège proprement infernal, bien plus infernal, par exemple, que " Tempête du désert ". Nous assistons en effet à une formidable réorganisation de l’Empire sous hégémonie américaine. Échappant de justesse aux sommations théologiques de la " Justice infinie ", pour la seule raison qu’une telle expression choquerait les consciences musulmanes (comme si elle ne choquait pas tout autant les consciences non religieuses), nous sommes désormais censés goûter aux délices d’ " enduring freedom " : la liberté durable, sans doute, la liberté qui endure et qui dure, mais peut-être également, plus secrètement, la liberté qu’on endure. Il est des conceptions plus joyeuses, plus immanentes de la liberté. Car ce qui se profile aujourd’hui à l’horizon, c’est plutôt un rétrécissement des libertés publiques, non pour un temps limité mais bien pour le long terme. Il suffit de penser par exemple au projet liberticide de mandat d’arrêt européen. Nous n’avons donc nulle envie de nous rallier à la bannière étoilée. Nous aurions plutôt, courageusement, envie de fuir. Mais nous ne pouvons justement pas le faire, et c’est ici qu’intervient le piège. Dans un tel contexte, la tentation est grande de revenir en arrière, aux riches heures de la lutte " anti-impérialiste ", aux grands face à face que l’on se contentera de nommer autrement : par exemple " les multitudes contre l’empire ". Une telle réaction a sans doute quelque chose de sain, mais il n’est cependant pas sûr qu’elle dépasse le stade du réflexe. Il faut parfois savoir se méfier des réflexes. Et celui d’aujourd’hui pourrait bien relever d’une époque révolue. Car si les autorités impériales sont peut-être nos ennemis, encore que la notion même d’Empire ait semblé remettre en cause ce genre de langage, les multiples Ben Laden le sont sans aucun doute possible. Il s’agit bien à la fois d’un péril fascisant qui menace de s’abattre sur un certain nombre de pays, et de la manifestation d’un pouvoir brutal sur nos vies et la gestion de nos vies. Quelles que soient les précautions plus ou moins rhétoriques, le simple combat " contre la guerre " n’y accorde pas de réelle importance. Pourquoi, par exemple, dans tant de discours de gauche, l’indignation manifestée devant l’horreur new-yorkaise doit-elle immédiatement être suivie d’un " mais ", ouvrant naturellement sur l’essentiel ? Mais les attentats terroristes ont aussi manifesté au grand jour quelque chose qui n’a certes rien de nouveau, mais à quoi nous n’avions pas forcément envie de songer. Dans le monde entier, une part non négligeable des multitudes se sont ouvertement réjouies du carnage et se sont résolument engagées dans le combat " anti-guerre ", avec cette conséquence terrifiante que des manifestants anti-américains ont été tués par la police palestinienne. Si l’on peut deviner sans trop de peine l’origine de ce genre de passions, il est proprement absurde d’en nier l’existence et d’affirmer, comme on a pu le lire, que les images de foules exultantes étaient de la propagande recyclant de vieilles photos sans rapport avec l’actualité. Et ces passions ne sont pas simplement des passions " périphériques " : elles sont présentes partout, sous " nos " yeux. Parmi les multiples multitudes que nous fréquentons dans nos multiples combats, dont quelques unes, après tout, étaient peut-être à Gênes, nous savons désormais que certaines se réjouiraient sans doute de notre mort brutale, et que d’autres, pourquoi pas, y apporteraient volontiers leur modeste contribution.
6. Maurizio Lazzarato. 11 octobre :
Je trouve la mineur sur Tarde très belle ! En ce temps ça repose et ça permet de respirer. J’en profite pour dire deux choses sur le "concept" de guerre et partant de Tarde. 1) Nous ne pouvons pas dire simplement que nous sommes pour ou contre la guerre, mais analyser ce qu’elle signifie aujourd’hui. De la même façon nous ne pouvons pas dire "américanisme" ou "antiaméricanisme" (Toni, dans l’intreview disait que "nous somme tous new yorkais", mais pas américains). Dans le premier et dans le deuxième cas nous sommes prisonnier de la "logique de la guerre". Point à la ligne... Le camarade Tarde, "reactionnaire sui generis" dit que la "multiplicité" pourra se developper si elle contourne deux écueils : le socialisme et l’Etatisme, c’est-à-dire la guerre des classes et la guerres des états, la guerre civile etc. La logique de la guerre est celle de reduire le "millefeuille" de Anne, à un gateau à deux feuille, à deux gouts, à deux couleurs", de reconduire les dissidences, des dissymetries, les différences à des oppositions qui pourront être résolues seulement par le "duel à mort" : nous retrouvons dans la lutte du "bien et du mal" cette logique à l’oeuvre aussi bien chez Bush que BL. La théorie de Tarde est une théorie de l’invention et de la création. Mais son point de vue n’est pas si naif. Il considère la "question de la guerre" comme "la" question sociale : comment se soustraire à cette machine de disciplinarisation/contrôle, comment la multiplicité et ses différences ne se font pas reduire aux "oppositions de deux forces symmétriques et contraires". "L’unité impériale (joke : on parlait déjà d’empire chez Tarde, qui prevoyait, d’ailleur la solution "byzantine" et non la solution démocratique, et chez Peguy...oui c’est vrai... puisque à la multiplicité - et non à la lutte de classe - s’oppose l’"Empire" - toujours un concept de Tarde - et non l’imperialisme") n’est que une des solution au problème de la guerre" (La logique sociale). Nous devrions travailler à debrousailler cette "autre" solution au problème de la guerre. Au moins de considerer BL comme Hitler. Mais je pense que avant d’en arriver là il y a beaucoup de solution à envisager.... Et que les USA (le capitaliste collectif américain + l’Etat américain, il est surprenant comment comment on gomme tout ça avec la logique de la guerre) ne sont pas prêts à envisager : un new-deal mondial, un soutient aux processus démocratiques dans les pays arabes et non les soutiens aux dicatatures et au fanatisme religieux (comme font les anglais et les marloques depuis 50 ans), etc. 2) Entre le peuple et les multitudes, il y a "un groupe social" spécifique : le public. C’est une autre intuitions de Tarde à utiser. Le public ne se substitue pas aux segmentation sociales, mais en agissant dans l’espace "lisse" de la coopération entre cerveaux, ils rend les segmentations mobiles, variables. La reduction des multitudes à peuple (ce qui semble, pour l’instant se produire, mais combien de temps ça va durer ?) a comme instrument privilégié le "public" (et cela déjà depuis la guerre du golfe). Il faut donc faire gaffe à ne pas aller trop vite. Il faut multiplier les attenstions, les concepts, les analyses.... IL FAUT DEVELOPPER LE CONCEPT DE MULTITUDE, PRECISMENT EN CE MOMENT et non pas SEULEMENT CELUI D’EMPIRE. Ne pas toujours partir du CAPITAL, du POUVOIR, de l’EMPIRE. De ce point de vue la mineur colle parfaitement : une des rares sciences sociales qui renverse la question, qui ne part pas du pouvoir (voir la difficulté de Marx et Foucault à se soustraire à la logique du Capital et du Pouvoir.....). C’est peut être un signe fort.... En somme si on accepte la logique de la guerre, nous sommes obligés d’aller très vite, de renfermer ce qui est encore ouvert. Nous sommes obligé de choisir entre le "bien et le mal". Dans l’amérique du Nord, nous pouvons choisir ce qui nous conveint et ce qui nous convient pas en transformant "le" gateau américain en "mille feuille". Nous devons chaque fois faire le processus envers de celui que la logique de guerre nous impose. La même chose est arrivé à Genes : imposer la "logique de la guerre" de façon à obliger tout le monde à discuter de violence/non-violence et ne pas voir ce qui se passe dans la composition de classe, dans les subjectivité, dans les formes d’organisation... La "guerre" est le fondement de l’Etat et du politique. C’est l’ennemi "objectif" des multitudes... c’est le blocage de son processus de constitution et le deployement de la logique "bizantine" (Costantinople à été detruite et reconstruite sur le site de Babylone, dixit Tarde, pour souligner le caractère autoritaire de l’Empire). LA GUERRE EST LA MESURE DU MONDE, UNE FOIS QUE LE MARCHÉ NE REUSSIT PLUS A MESURER PAR LUI MEME..... je pense, avec le camarade Tarde, qu’il faut se soustraire à cette logique et fuir en construisant et inventant de la coopération (le faire déjà à niveau de la revue ce ne serait pas mal...) EN PROPOSANT UNE AUTRE MESURE (l’incommensrable de la création et de la coopération). Ca va être long, mais je ne vois pas d’autres solutions.
7 Eric Alliez. 11 octobre :
Il me semble qu’il faudrait reussir a nouer refus "argumenté" de l’anti-americanisme standard et critique de la nouvelle guerre imperiale dans sa stupide complementarite (cote masse) avec la rhetorique talibaneS Ce pourquoi j’ai une vraie reticence quant au passage de ton texte sur le MAIS (Finkelkraut et Glucksman ont deja fait a la lettre le meme numero sur le MAIS)
8. Yoshihiko Ichida. 13 octobre :
Je trouve que c’est le bon début : la complexité de la situation est bien exprimée avec le style proportioné à la qualité du problème. S’il y a un rajout à suggérer de ma part, cela concerne la caractérisation de la "surdétermination" : dans quel sens Gênes était surdéterminé par NewYork ? Le point ne doit pas être sans rapprot avec la demande d’Emmanuel, c’est-à-dire avec le débat qu’on a eu sur la liste. A mon impression, la boucle qui a réalisé dans le débat cette "surdétermination" était l’expérience de l’année plombe, plus précisément, l’affaire Moro en Italie. Le NewYork nous a dû renvoyer, à travers le débat sur la "violence" à Gênes, à l’affaire. Le contexte de l’événement avait aussi une similitude : l’élargissement "spontané" des mouvements contestataires, soit en Italie ( à la fin des années 70 et à cette année) soit dans le monde entier. Ben Laden est-il Brigade Rouge à l’époque du ( anti-) mondialisation ? - on a dû se demander. L’un des sujets du débat consistait, je le crois, au rapport des mouvements avec le monstre né ( ?) d’eux. Ce ? a "surdéterminé" le débat. Donc je pense que c’est pas mal de mentionner l’affaire Moro dans l’en-tête.
9. Anne Querrien. 13 Octobre :
A la différence de Yoshihiko Ichida, je ne vois pas l’intérêt pour
Multitudes de faire de tout cela une affaire quasi familiale, de notre petit
groupe de copains de Toni. Je suis persuadée que beaucoup de lecteurs de
Multitudes ne savent pas ce que c’est que l’affaire Moro parce qu’ils sont
trop jeunes, je l’espère en tout cas.
J’ai rédigé un autre texte plutôt que critiqué celui de François, que je
vais faire passer par le mail suivant ainsi que la réponse de François à la
suggestion de retravailler ensemble.
je ne pense pas que les multitudes existent déjà, soient frappées de
stupeur, etc... sinon elles se confondent avec les masses. Les multitudes me
semblent à construire, et c’est l’objet de notre revue
il fallait montrer la positivité de Gênes parce qu’on avait tendance à
n’en voir que l’aspect négatif, ou plus négativement encore à s’engueuleur à
son propos
je ne vois pas où est la surdétermination, à moins que surdétermination
veuille dire changement brutal, mais il me semble que ce changement ne
modifie que marginalement ce qui s’est passé à Gênes, et pèse plutôt sur la
possibilité de continuer déjà atteinte à Gênes
j’ai pas envie d’insister sur la tentation de revenir en arrière, car les
autres se chargent de la mettre en oeuvre ; il faut plutôt voir comment aller
prudemment de l’avant.
je pense qu’il faut éviter de mettre le mot fascisant à toutes les sauces
et caractériser plutôt la nouveauté de ce qui peut se jouer, de notre côté
plus que de celui des flics
je pense qu’il faut moins critiquer les gens de gauche que proposer une
véritable ligne de fuite, que nous défricherons pour tous
les gens qui se sont réjouis ne font pas partie de la multitude en
construction mais de la nation musulmane en constitution en miroir de la
nation américaine ; la prophétie que j’ai trouvée détestable chez Ogilvie
semble se réaliser. Mais constater le tour macabre de l’histoire ne saurait
toujours pas à mes yeux le juger absolument nécessaire.
je trouve les allusions de la fin du papier de François, qui font
peut-être référence à notre débat intragroupusculaire, pas à mettre dans un
papier public, où cela prend l’allure d’une dénonciation
Bref je trouve que les ingrédients rassemblés par François sont bons mais à
exprimer différemment.
10. Anne Querrien. 13 octobre :
J’ai écrit autre chose en m’inspirant de ce que tu avais fait. Si cela te convient on peut finir ensemble.
Après Gênes, après New York, où en sont les multitudes ? La destruction du World Trade Center à New York le 11 Septembre 2001 montre la violence de l’opposition au processus constituant de la multitude. Un des symboles du cosmopolitisme a été abattu en direct à la télévision, ramenant brutalement tout un chacun à la double condition de spectateur et de victime. L’impuissance, la panique, la colère, ont été provoquées délibérément. Pourtant la solidarité, l’émotion, le recueillement ont eu, dans l’ensemble, raison de l’appel terroriste à retrouver les habitudes desfoules en attente de chefs. Les attentats concommitants à Washington ont signifié au monde de ne pas se tromper : il ne fallait pas croire que c’était la multitude qui était visée, mais son coeur et sa tête américains. Il ne s’agissait pas seulement d’une violence brutale contre la mondialisation, l’égalité entre femmes et hommes, la capacité de communiquer, la liberté de penser, le droit à créer. Il s’agissait surtout d’une déclaration de guerre contre un état qui a besoin de garder un rôle central dans le gouvernement de la multitude pour continuer de financer son endettement intérieur et garantir son système de pouvoir. Les attentats brouillent les cartes, de plus en plus visibles, de la récession américaine. Les évènements de Gênes en juillet 2001 invitaient déjà à considérer comme terminé le cycle joyeux des manifestations commencées à Seattle, même s’il ne fallait pas pour autant renoncer à la rue. Témoigner des pratiques de mondialisation résistantes à l’hégémonie financière devenait dangereux du fait de la violence délibérément choisie par la police italienne, des dissensions entre groupes de manifestants, des soupçons de manipulation. Là aussi la victimisation faisait son oeuvre et commençait à dissocier les différentes formes d’activisme. En même temps Gênes comme New York ont montré que la multitude passait outre l’injonction de passivité. Deux fois plus de manifestants que prévu défilaient le lendemain des incidents violents à Gênes, la vie se réorganisait dans la solidarité à New York. Le monde change rapidement. La mondialisation recompose toutes les relations, ouvre à la multitude la possibilité de sa réalisation. Gênes d’abord, New York ensuite, nous rappellent brutalement à l’ordre antérieur, voudraient nous raconter violemment que cet ordre est intangible et immuable. Mais la réalité n’obéit pas à la fiction quelle que soit la force avec laquelle celle-ci est assénée. La tempête déchainée aux Etats Unis par les attentats, puis distillée par le courrier contaminé, oblige le gouvernement américain à faire d’abord crédit à la capacité de résistance de la population américaine, à faire confiance à la multitude constituée par l’histoire, même s’il y met des restrictions. Le montage pour porter la guerre aux terroristes de la plus grande alliance d’états jamais connue peut revêtir médiatiquement les oripeaux éculés de la croisade ou de l’anti-croisade, du combat de tous contre un et de un contre tous. Il oblige aussi les Etats Unis à réintégrer les rangs de l’ONU à qui ils n’avaient pas payé leurs cotisations depuis plusieurs années. Une réintégration dans un système de pouvoir qu’ils espèrent contrôler, mais où ils seront obligés de faire attention aux autres à quasi parité, ce qui n’était vraiment pas la règle. Les évènements de Gênes et de New York présentent des faces négatives, répressives, régressibles très nettes. La loi Patriot aux Etats Unis, le mandat d’arrêt européen, la surveillance du courrier électronique, les fouilles de véhicules et les perquisitions facilitées, les mesures contre les immigrants, sont autant de restrictions des libertés publiques qui montrent que la liberté n’est affirmée comme immuable que pour autant qu’on endure qu’elle soit écornée. Mais ces évènements nous invitent aussi à la réorganisation, à la pensée, au resserrement des solidarités, au débat. Ces moments douloureux de la constitution de la multitude sont des points d’inflexion et non des points d’arrêt. Le processus de réalisation des multitudes nous semble irréversible ; ce qui peut régresser c’est la conscience qu’on en a, le gouvernement qu’il se donne. La volonté de certains de constituer une nation musulmane grâce à l’extermination des américains et autres cosmopolites se heurte à la capacité des constituants de la multitude de fuire les situations de sidération et de créer des lignes de dérivation. Il est affreux que l’extermination reste à l’ordre du jour dans un monde où l’horreur de la Shoah fait pour toujours repère. Mais ce repère, à l’ombre duquel est menée l’occupation la plus constante depuis plus de cinquante ans, devient unilatéral, perd ses capacités de dessiner des fondements pour une multitude mondiale. Des régressions à des formes maffieuses de gouvernement des hommes sont partout visibles et rendent les barrières étatiques et les interventions policières presque désirables. Vue depuis les banlieues de France, comme depuis Manhattan, la question des multitudes est celle de l’invention de nouvelles identités qui ne soient pas de naissances mais de projets, et qui autour de projets soient explicitement transnationales. L’origine vers laquelle régresser n’est pas partageable dans un monde cosmopolite. Or l’impuissantation du désir national conduit partout à la folie terroriste. Redonner corps au désir national au coeur de la mondialisation ne conduit plus à la restauration de l’état mais directement aux pratiques maffieuses. Il faut chercher dans d’autres sens, construire en différence, en transversalité, en surface, sa position dans la multitude ; avec des références ethniques, sans doute, mais entre autres, dans une composition de différences, dans une multiplicité.
12. Anne Querrien . 13 octobre :
Les raisons pour lesquelles j’ai écrit un texte différent de celui de François sont détaillées dans la réponse à Ichida. Après avoir relu le texte de François je persiste à être gênée par ces détails, tout en trouvant que son texte a la qualité de s’exprimer à la première personne du pluriel, ce qui est mieux que ce que j’ai fait. Il me semble cependant que la fin n’est pas à publier telle que. A vous de voir ; je crois qu’on peut combiner les deux, lui non.
13.Jérôme Ceccaldi. 14 octobre :
Quelques réactions sur ton texte : 1) est-ce que ce n’est pas le rôle d’un en-tête de présenter son contenu, de synthétiser les interventions qui constituent la majeure, sur un mode problématique, comme il se doit ? Il faudrait peut-être évoquer nos textes et les insérer dans les problèmes que tu soulèves. 2) on pourrait développer la positivité de Gênes que tu évoques ds le premier § et rappeler comment le mouvement, depuis Seattle, était en plein ds l’affirmation de la nécessité de la dimension mondiale, à contre-courant de toutes les tendances au recodage de la contestation en termes d’anti-américanisme. et que les terroristes et leur antiaméricanisme sont venus troubler sérieusement la lisibilité de ce mondialisme, à un moment où l’avenir du mouvement se joue dans sa capacité à se distinguer de l’antiaméricanisme. "il n’ y a qu’un ennemi : les américains, et deux façons de se battre : les petits casseurs de Gênes et les grands casseurs islamistes". voilà la confusion mentale contre laquelle on doit se battre. 3) donc on peut reprendre l’idée d’opa sur le mouv par les terroristes, ou de clone monstrueux . et pas seulement NY comme piège et rétrecissement des libertés. 4) on pourrait évoquer le sort fait aux ong : mise au pas ou collaboration à la liberté immuable par prise en charge des dommages collatéraux ? peut-être que le débat ouvert ds notre trois sur le rôle des ong dans le dispostif impérial va maintenant avancer de façon décisive. 5) la fin sur les multitudes tristes et haineuses est bien : quelque chose de réaliste et un peu désespéré, qui me rappelle le traitement machiavélien que peut faire parfois Spinoza de la multitudo. on avait parlé du pouvoir attracteur de l’islamisme sur les multitudes du sud, donc tout à fait d’accord pour évoquer cet aspect. simplement on est pas obligé de finir par ça... entre la séduction islamiste, la fin du cycle Chiapas-Gênes, la terreur de la liberté immuable, on serait presque tenté de croire qu’on est reparti pour quelques années d’hiver. mais moi j’ai pas l’impression, malgré tout.
14. Anne Querrien . 14 octobre :
Ce qui me gêne le plus dans ton texte revu avec la distance d’une nuit c’est l’usage qui est fait du terme "multitudes". Certes cela correspond à la conception minimaliste énoncée notamment par Christian Marazzi dans le dernier chapitre de son livre non encore publié en français "Et vogue l’argent" ( titre approché). Il dit que la multitude c’est le fait que tout le monde ne réagisse pas de la même manière, n’aie pas la même opinion, face au même évènement, face aux mêmes informations. Ce qui permet de vendre des actions c’est que d’autres en achètent. Où est la rationalité ? Mais il me semble que Toni développe un concept de multitude beaucoup plus exigeant, selon lequel il s’agirait de l’invention de nouvelles relations sociales porteuses de toutes les valeurs que nous avons déjà investies dans la vie et qui ont été bafouées par nos gouvernements successifs, invention appuyée par la mondialisation qui rendrait caduques les barrières et les limites que les gouvernements mettent à nos désirs, invention que favoriserait l’empire comme forme de gouvernement plus à venir qu’actuel, et que serait en train de conjurer de concert l’islamisme radical et le gouvernement américain en cherchant chacun à tirer la couverture à lui. Le problème c’est que Toni ne peut jamais s’empêcher de prendre un pied conjoncturel dans le diabolique, et de s’exciter donc à la mise en scène conjointe de la fin des multitudes et de l’empire : il a plus de goût pour l’apocalypse que pour la douceur. Il me semble que nous nous promenons entre les deux concepts de Multitudes : le premier est plus léger et plein d’humour, capable de mettre le capitalisme le nez dans son impuissance, car le marché fonctionne toujours au même et pas à la différence, la monnaie subsumant les différences sous le même. le second est plus dramatique mais il nous ouvre un immense espace de travail politique, et j’aime avoir de l’espace devant moi, ne pas être collée à l’ici et maintenant. C’est peut-être un reste de religiosité à la Saint François-Toni. Il n’empêche que le constructivisme constituant continue de nous habiter aussi. Le nous qui parle dans la revue me semble au moins autant un projet, proposé au lecteur, qu’un constat qui ne nous demanderait que de nous positionner par rapport aux autres segments des multitudes. C’est dans cet esprit qu’il me semblerait nécessaire de revoir un peu ton texte.
15. François Matheron. 14 octobre :
Je trouve à mon retour vos différents messages. Je dois dire que je trouve la discussion extrêmement intéressante, et même passionnante, et témoignant tout de même d’un accord sur pas mal de choses. J’appréhendais un peu (beaucoup) la suite des événements : j’avais tort. Je trouve cette lecture vespérale très réconfortante. Je suis assez d’accord avec l’analyse faite par Ichida de cette discussion, qui revient un peu à ce que je répondais à Anne : différence "de ton" ; les deux textes ne mettent pas tout à fait l’accent sur les mêmes choses. Il est incontestable que je crois plus utile qu’Anne de critiquer explicitement certaines positions de gauche. Je suis bien d’accord avec Anne qu’il y a (au moins) deux façons de concevoir les multitudes (et en fait de multiples façons), et je crois que c’est cette multiplicité qu’il est intéressant de faire fonctionner ensemble. C’est justement cela, la notion de multitudes, avec ses avantages mais aussi ses difficultés propres - avec le "peuple", et aussi avec la "classe ouvrière", évidemment, il n’y a, tragiquement, pas ce problème. C’est justement de cela que je comptais parler dans la fin du texte. Par là même, je ne crois pas que l’on puisse dire si facilement que "les gens qui se sont réjouis (des attentats) ne font pas partie de la multitude en construction". Car 1. il y a justement des chevauchements non négligeables entre "la multitude en construction" et "la nation musulmane en constitution en miroir de la nation américaine". Parmi les gens que nous percevons intuitivement comme "dans" la "multitude en construction" et que, donc, nous cotoyons, non simplement dans la foule, qui n’est pas la multitude, mais dans un certain nombre de nos combats, avec lesquels nous estimons avoir quelque chose ( et parfois beaucoup) en commun, il y a justement des fidèles de "la nation musulmane en construction". C’est certes regrettable, mais c’est malheureusement un fait. 2. Cette idée de "faire partie" des multitudes est justement problématique (pas forcément fausse mais problématique) : on ne fait pas partie des multitudes comme l’on fait partie d’un peuple. Ou alors la notion de multitude n’est qu’un changement de nom pour de vieilles notions (une sorte de vraie classe ouvrière mondiale en constitution). La notion d’"appartenance" a-t-elle ici un sens ? C’est bien l’une des questions qu’aborde, par exemple, le texte de Wu Ming sur les Tute bianche. Pour terminer 1. Pour Anne : je ne pense pas du tout qu’il soit impossible de composer. Simplement, vu la différence de styles, je ne crois pas qu’il puisse y avoir, dans un délai raisonnable, un texte à deux. S’il y a finalement un texte unique, et si c’est moi qui le rédige, je peux reprendre pas mal d’éléments de ce que dit Anne, je peux modifier, je peux retirer certaines choses que j’ai écrites, mais on ne trouvera pas, en quelques jours, un idiome commun (nous n’avons pas la même histoire, quand nous écrivons, les références implicites ne sont pas les mêmes, sans être étrangères l’une à l’autre, et c’est bien cela qui est intéressant). Un travail à deux voix est certainement possible, mais pas dans les délais qui sont les nôtres. Mais on peut y penser pour l’avenir (et même à trois voix avec Ichida). 2. Pour Jérôme. Entièrement d’accord : le texte ne peut pas finir comme cela ; il doit contenir des références aux articles publiés dans la Majeure. Mais ce que je vous ai envoyé n’est qu’un début. La suite devrait, en gros, consister en deux point : la dimension programmatique dont parle Anne (quelques problèmes posés par les notions de multitude et d’empire) ; les références dont parle Jérôme.
16. Anne Querrien. 15 octobre :
Il faut noter quand même que les Palestiniens en train de se réjouir sur CNN était un grossier faux qui a été démonté par un journaliste anglais qui avait gardé l’enregistrement de ces images, déjà montrées il y a un an et que CNN s’est excusé. Je l’ai lu mais j’ai dès problèmes avec l’archivage, je n’ai pas gardé. Tous les Arabes ou les Musulmans que j’ai rencontrés non seulement ne se réjouissent pas mais se demandent ce qu’ils vont devenir, d’autant plus que comme le rappelle encore le texte de Bifo diffusé par Beppo, Bush et Ben Laden sont des frères jumeaux. Surtout tous les Arabes démocrates ont eu maille à partir avec les gens des réseaux Ben Laden soutenus par la CIA contre la démocratie dans leur pays. Maintenant qu’il y ait des petits malins qui fassent des conneries cela a toujours existé ; qu’on en fasse ceux qui définissent le sens de l’histoire c’est collaborer avec eux. L’islamisme en Algérie a aussi été soutenu par la CIA car les islamistes sont contre la propriété privée, contre le socialisme et le communisme. Ce brusque retournement de conjoncture apparaît bizarre. Par ailleurs, à mon boulot qui est dans l’Arche de la Défense, c’est chez les gens de droite que j’ai rencontré une espèce de réjouissance esthétique et pratiquement pornographique devant la chute du WTC, chute annoncée au nom de la critique de cet esthétisme et de cette pornographie triomphante par Virilio dès 1995 après le premier attentat contre le WTC cf. le texte New York Délire paru dans le livre "un paysage d’évènements". Enfin j’avoue que je suis un peu comme Toni : l’avion sur le Pentagone ça m’a fait un peu plaisir, qu’ils en prennent dans la gueule eux aussi le gouvernement américain, après avoir fait tellement de mal dans le monde, et laissé tellement de morts partout. C’est d’ailleurs pourquoi dans mon texte je distingue le WTC et les deux autres avions. Enfin pire encore : je trouvais les Twin un coup de poing prétentieux dans le skyline de New York Last but non least : tout à fait d’accord pour que tu fasses l’intro de la majeure en intégrant mes remarques, y compris rédigées, et celles des autres.
17. Yoshihiko Ichida. 15 octobre :
Vu les délais disponibles, je crois que François doit continuer sa rédaction, en s’inspirant à sa manière de la discussion de ces jours ci. Ayant relu des messages d’Anne ( à moi, à François ), je m’aperçois ( si je comprend bien ) que la conception de la multitude par Anne insiste sur son essence "virtuelle" au sens deleuzien. Elle défine la multitude comme le vivant "dans ses occurences nues" : l’être "nu" disignerait l’en-deça de toute caractérisation sociale, de toute individuation. C’est pour ça que parler de l’"appartenance" sur la multitude suscite toujours des problèmes : l’appartenance se fait dans l’actualisation du virtuel. La multitude comme telle n’appartient à rien, pas à toute catégorie sociale au sens vulgaire du terme ( nation, classe, religion, etc., même sexe ). Ce qu’on voit dans la situation, c’est peut-être un processus nouveau de l’actualisation, dont Anne a parlé en utilisant le mot "crise au sens grec", et François "chevauchements" : "la nation musulmane en construction" ne serait qu’un type de l’actualisation. Notre problème, c’est, semble-t-il, que la multitude "actualisée" est presque fausse comme un concept, mais que l’histoire exige toujours l’actualisation quelconque. A-t-on déjà vu, à Gênes, à NewYork, un type "positif" ou un autre type que la nation ( et la communauté internationale comme leur ensemble ), que le "peuple", de cette actualisation ?
18. François Matheron.16 octobre :
Je vous transmets l’état actuel de mon projet de présentation de la Majeure. Je précise qu’il manque encore la fin, c’est-à-dire quelque chose qui se réfère explicitement aux textes que nous allons publier. Je ne l’ai pas encore fait car nous sommes loin d’avoir tous les textes.
Après Gênes, après New York : les multitudes ? Avec la destruction du World Trade Center, un des symboles du cosmopolitisme a été abattu en direct à la télévision, ramenant brutalement chacun à la double condition de spectateur et de victime : opposition sauvage au processus constituant de la multitude. Michael Hardt et Antonio Negri avaient donc bien été lucidement prophétiques en mettant ces propos de Melville en exergue d’un des chapitres d’Empire : " Vous ne pouvez pas verser une goutte de sang américain sans verser le sang du monde entier ". Avec les attentats new-yorkais, nous avons tous été comme frappés de stupeur, même si la solidarité, l’émotion et le recueillement ont tenté, avec quelque succès, d’avoir raison de l’appel terroriste à retrouver les habitudes des peuples en attente de chefs. Stupeur, bien sûr, des individus, stupeur des foules, mais stupeur également des multitudes en tant que telles. Quelques semaines avant New York nous avions en effet connu Gênes. Fin d’un cycle (celui des grands sommets et des grands face à face, des manifestations joyeuses commencées à Seattle), risque d’épuisement, ouverture sur de nouvelles potentialités, commencement de la chute de l’Empire ? L’interprétation n’était certes pas simple, mais une chose, au moins, semblait claire : par delà la tragédie de son achèvement, Gênes était marqué du sceau de la positivité. Explorer cette positivité, tenter d’en repérer la richesse, mais aussi les limites : tel était l’objectif initial de la présente Majeure. Objectif maintenu mais aussi modifié. Dès le 11 septembre, il était en effet manifeste que Gênes était largement surdéterminé par l’Apocalypse new-yorkaise. Non pas Gênes en tant que tel, à supposer que l’expression ait un sens, non pas le récit possible des événements, mais Gênes comme moment fort du " mouvement des mouvements . " Car même si certains ont tenté de soutenir qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil, que dans une comptabilité macabre New York n’était somme toute qu’une goutte d’eau, la vérité est bien que le monde a brutalement changé. Et, sans doute, durablement changé. New York, l’après New York est d’abord pour nous un piège proprement infernal, bien plus infernal, par exemple, que "Tempête du désert ". Nous assistons en effet à une formidable réorganisation de l’Empire sous hégémonie américaine. Échappant de justesse aux sommations théologiques de la " Justice infinie ", pour la seule raison qu’une telle expression choquerait les consciences musulmanes (comme si elle ne choquait pas tout autant les consciences non religieuses), nous sommes désormais censés goûter aux délices d’ " enduring freedom " : la liberté durable, sans doute, la liberté qui endure et qui dure, mais peut- être également, plus secrètement, la liberté qu’on endure. Il est des conceptions plus joyeuses, plus immanentes de la liberté. Car ce qui se profile aujourd’hui à l’horizon, c’est plutôt un sérieux rétrécissement des libertés publiques, non pour un temps limité mais bien pour le long terme. Il suffit de penser par exemple au projet liberticide de mandat d’arrêt européen, à la loi Patriot aux États Unis, à la surveillance du courrier électronique, aux fouilles de véhicules, aux diverses mesure frappant d’abord les migrants. Nous n’avons donc nulle envie de nous rallier à la bannière étoilée. Nous aurions plutôt, courageusement, envie de fuir. Mais nous ne pouvons pas le faire si facilement, et c’est ici qu’intervient le piège. Dans un tel contexte, la tentation est grande de revenir en arrière, aux riches heures de la lutte " anti-impérialiste ", aux grands face à face que l’on se contentera de nommer autrement : par exemple " les multitudes contre l’empire ". Une telle réaction a sans doute quelque chose de sain, mais il n’est cependant pas sûr qu’elle dépasse le stade du réflexe. Il faut parfois savoir se méfier des réflexes. Et celui d’aujourd’hui pourrait bien relever d’une époque révolue. Car si les autorités impériales sont peut-être nos ennemis, encore que la notion même d’Empire ait semblé remettre en cause ce genre de langage, les multiples Ben Laden le sont sans aucun doute possible. Il s’agit bien à la fois d’un péril fascisant qui menace de s’abattre sur un certain nombre de pays, et de la manifestation d’un pouvoir brutal sur nos vies et la gestion de nos vies. Quelles que soient les précautions plus ou moins rhétoriques, le simple combat " contre la guerre " n’y accorde pas de réelle importance. Ou plutôt, s’il le fait, c’est à la limite encore pire. Car si l’on passe alors d’un grand Satan à deux, la logique de guerre devient indépassable : tous les espaces se referment. Vision fort pessimiste décidément dans l’air du temps : on a parfois l’impression qu’elle était désirée. Disons le sans détour : sortir aujourd’hui de la logique de guerre, c’est d’abord sortir de ce jeu spéculaire. Les attentats terroristes ont aussi manifesté au grand jour quelque chose qui n’a certes rien de nouveau, mais à quoi nous n’avions pas forcément envie de songer. Dans le monde entier, une part non négligeable des multitudes se sont ouvertement réjouies du carnage et se sont résolument engagées dans le combat " anti-guerre ", avec cette conséquence terrifiante que des manifestants anti- américains ont été tués par la police palestinienne. Si l’on peut deviner sans trop de peine l’origine de ce genre de passions, il est proprement absurde d’en nier l’existence et d’affirmer, comme on a pu le lire, que les images de foules exultantes étaient de la propagande recyclant de vieilles images sans rapport avec l’actualité. Et ces passions, ces passions tristes, ne sont pas simplement des passions " périphériques " : elles sont présentes partout, sous " nos " yeux. Parmi les multiples multitudes que nous fréquentons dans nos multiples combats, dont quelques unes, après tout, étaient peut-être à Gênes, nous savons désormais que certaines se réjouiraient sans doute de notre mort brutale, et que d’autres, pourquoi pas, y apporteraient volontiers leur modeste contribution. Mais peut on, sans réserve, parler ici de " multitudes ", peut on subsumer sous un même terme la multitude constituante, celle que nous désirons, et la nation musulmane en construction, comme une sorte de miroir de la nation américain ? Autant de questions auxquelles nous songions depuis quelques temps, et que la présente Majeure a notamment pour objectif de poser, à défaut de prétendre les résoudre. Quand nous parlons des multitudes, nous savons avant tout ce dont nous ne voulons pas : du peuple et de ses avatars, qui n’existe comme chacun sait que par la soumission de la multitude à un souverain. Nous savons que nous ne voulons pas de Hobbes, dont personne n’a jamais voulu, mais nous savons aussi que nous ne voulons pas de la mystification rousseauiste qui vante la soumission en l’appelant liberté. Nous savons que nous ne voulons pas être forcés à être libres. En tant que concept négatif, le concept de multitudes possède une grande efficacité. Mais nous ne pouvons pas nous contenter, nous ne nous nous contentons pas d’un concept négatif : nous ne pouvons pas simplement renverser l’usage classique des termes, pour reprendre à notre compte la multitude honnie. Lorsqu’on tente cependant de préciser son contenu positif, il apparaît bien vite que nous en faisons un usage qui est lui-même multiple. Dans une conception minimaliste, qui n’est pas la plus répandue, la multitude désigne en quelque sorte le fait que tout le monde ne réagit pas de la même façon face aux mêmes événements, aux mêmes informations : usage finalement encore négatif. Dans son acceptions la plus fréquente, " la multitude " (les multitudes) veut désigner quelque chose comme un processus constituant. Mais, une fois encore, cette positivité n’est pas du tout pensée de façon homogène. Car le processus n’est pas toujours celui que nous souhaitons : il y a en effet des procès constituants non seulement divers mais totalement contradictoires entre eux. D’où une certaine inquiétude. Si la notion de multitude(s) désigne essentiellement une réalité virtuelle, bien plus à venir que présente, nous pouvons sans trop de difficultés affirmer que nous n’avons rien à voir, strictement àvoir ni avec Georges Bush ni avec Ben Laden. Mais si les multitudes sont également des entités présentes, qui constituent notre présent, les choses ne sont plus tout à fait aussi claires. Il est ainsi naturel que nos discours sur les multitudes soient presque toujours écartelés entre des descriptions d’évènements ponctuels, (les récits des grands contre-sommets) et des analyses directement ontologiques : entre les deux, parfois, nous avons un peu de mal à trouver les articulations. On peut en dire autant, et pour les mêmes raisons, du concept d’Empire, dont il est possible de faire, dont nous faisons en fait, suivant les cas, des lectures pratiquement opposées. Dans la forme qui est aujourd’hui la sienne, il y a à vrai dire de quoi défendre trois types de positions : on est pour , on est contre, et ce n’est pas le problème. Pourquoi une telle ambiguïté ? Parce que le rapport Empire/impérialisme n’est pas si clair que cela. Parce que l’on hésite un peu entre trois analyses très différentes : 1. l’Empire a supplanté l’impérialisme, et nous sommes dans un monde où l’impérialisme n’est plus qu’un mort vivant, animé de quelques soubresauts (une sorte d’hypostase de la tendance) ; 2. l’Empire est une alternative en construction, plus virtuelle que réelle, à l’impérialisme ; 3. l’Empire peut prendre la forme (momentanée, substantielle ?) de l’impérialisme, en l’occurrence américain.
19. Anne Querrien. 17 octobre :
Ton texte me semble très bien maintenant, à quelques fautes de typo près La fin tombe cependant un peu sec, indépendamment du problème de la présentation des articles. Il me semble qu’il faut ajouter qu’il dépendra de la manière dont les multitudes aborderont ou continueront leur processus de constitution que l’empire se développe dans telle ou telle direction et auquel cas ma préférence, et j’espère celle de la revue va vers l’option qui comporte le plus de virtualisation, c’est à dire l’option 2, tout simplement parce que c’est dans ce cas qu’il y a le plus d’espace pour penser et pour agir.
20. Jérôme Ceccaldi. 17 octobre :
Ton texte est en effet assez cool, mais : 1) j’aimais bien le constat que faisait anne, à savoir que les multitudes ont échappé à la sidération, à la suite des attentats : solidarité new-yorkaise, manifs pacifistes, etc.il y a des signes qui montrent qu’elle échappent à la binarisation du monde voulu par Bush ou ben Laden, la molarisation forcée ( il faudrait se ranger soit sous la bannière étoilée soit sous la bannière la nation musulmane en construction). je reprendrais donc plus d’éléments du texte d’anne. 2) cette fameuse nation musulmane, où certaines multitudes engagent leur devenir, est plus un désir qu’une réalité. la réalité de l’islamisme, c’est la déterritorialisation (bin laden ne reste jamais au même endroit plus de 24h, il se déplace à toute allure dans d’énormes 4*4, les islamistes sont disséminés partout, ils ont des comptes partout, y compris aux EU, etc.). c’est du moléculaire, autant que du molaire. cf mille plateaux : "on dira de même que le fascisme implique un régime moléculaire qui ne se confond ni avec des segments molaires ni avec leur centralisation". donc à la question que tu poses, à savoir est-ce qu’on peut subsumer sous la même catégorie multitudes et nation musulmane, on a du mal à répondre : la nation musulmane c’est du molaire partiellemnt réalisé, partiellemet fantasmé, l’islamisme par contre c’est du moléculaire entièrement réel, malheureusement. dans la multitude, que nous ne voulons voir subsumée ni sous le peuple, ni sous la classe ouvrière, il y a gênes, et il y a "ultimi barbarorum".il n’ y pas d’essence fixe de la multitude, mais des devenirs triste, ou joyeux, des augmentations ou baisse de puissance (voir a petite intro au dossier spinoza du n°2) 3) la fin de ton texte : tu pourrais évoquer aussi comment le concept de multitude pour nous vient après le marxisme historique, et pas seulement contre toute la tradition philo politique à la Hobbes-Rousseau (la lignée juridique dont parle toni). la multitude, c’est aussi ne plus vouloir de la classe ouvrière, et des grands récits sur le sujet antagonique, c’est se situer dans la pensée 68, avec l’émergence d’une multitude de figures politiques qui ne rentraient pas dans les cadres du marxisme. S. Quadruppani, dans son récit de Gênes de cet été, ne voyait pas l’intérêt d’invoquer en permanence les multitudes, et ne voyait pas la différence avec la vieille théorie du prolétariat. C’est peut-être le moment de lui rappeler.
21. François Matheron. 26 octobre :
Voici le résultat auquel je suis parvenu.
Après Gênes, après New York : les multitudes ? Avec la destruction du World Trade Center, un des symboles du cosmopolitisme a été abattu en direct à la télévision, ramenant brutalement chacun à la double condition de spectateur et de victime : opposition sauvage au processus constituant de la multitude. Michael Hardt et Antonio Negri avaient donc bien été lucidement prophétiques en mettant ces propos de Melville en exergue d’un des chapitres d’Empire : " Vous ne pouvez pas verser une goutte de sang américain sans verser le sang du monde entier ". Avec les attentats new-yorkais, nous avons tous été comme frappés de stupeur, même si la solidarité, l’émotion et le recueillement ont tenté, avec quelque succès, d’avoir raison de l’appel terroriste à retrouver les habitudes des peuples en attente de chefs. Stupeur, bien sûr, des individus, stupeur des foules, mais stupeur également des multitudes en tant que telles. Quelques semaines avant New York nous avions en effet connu Gênes. Fin d’un cycle (celui des grands sommets et des grands face à face, des manifestations joyeuses commencées à Seattle), risque d’épuisement, ouverture sur de nouvelles potentialités, commencement de la chute de l’Empire ? L’interprétation n’était certes pas simple, mais une chose, au moins, semblait claire : par delà la tragédie de son achèvement, Gênes était marqué du sceau de la positivité. Explorer cette positivité, tenter d’en repérer la richesse, mais aussi les limites : tel était l’objectif initial de la présente Majeure. Objectif maintenu mais aussi modifié. Dès le 11 septembre, il était en effet manifeste que Gênes était largement surdéterminé par l’Apocalypse new-yorkaise. Non pas Gênes en tant que tel, à supposer que l’expression ait un sens, non pas le récit possible des événements, mais Gênes comme moment fort du " mouvement des mouvements . " Car même si certains ont tenté de soutenir qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil, que dans une comptabilité macabre New York n’était somme toute qu’une goutte d’eau, la vérité est bien que le monde a brutalement changé. Et, sans doute, durablement changé. New York, l’après New York est d’abord pour nous un piège proprement infernal, bien plus infernal, par exemple, que " Tempête du désert ". Nous assistons en effet à une formidable réorganisation de l’Empire sous hégémonie américaine. Échappant de justesse aux sommations théologiques de la " Justice infinie ", pour la seule raison qu’une telle expression choquerait les consciences musulmanes (comme si elle ne choquait pas tout autant les consciences non religieuses), nous sommes désormais censés goûter aux délices d’ " enduring freedom " : la liberté durable, sans doute, la liberté qui endure et qui dure, mais peut-être également, plus secrètement, la liberté qu’on endure. Il est des conceptions plus joyeuses et plus fortes, plus immanentes de la liberté. Car ce qui se profile aujourd’hui à l’horizon, c’est plutôt un sérieux rétrécissement des libertés publiques, non pour un temps limité mais bien pour le long terme. Il suffit de penser par exemple au projet liberticide de mandat d’arrêt européen, à la loi Patriot aux États Unis, à la surveillance du courrier électronique, aux fouilles de véhicules, aux diverses mesure frappant d’abord les migrants. Nous n’avons donc nulle envie de nous rallier à la bannière étoilée. Nous aurions plutôt, courageusement, envie de fuir. Mais nous ne pouvons pas le faire si facilement, et c’est ici qu’intervient le piège. Dans ce contexte, la tentation est grande de revenir en arrière, aux riches heures de la lutte " anti-impérialiste ", aux grands face-à-face que l’on se contentera de nommer autrement : par exemple " les multitudes contre l’empire ". Une telle réaction a sans doute quelque chose de sain, mais il n’est cependant pas sûr qu’elle dépasse le stade du réflexe. Il faut parfois savoir se méfier des réflexes. Et celui d’aujourd’hui pourrait bien relever d’une époque révolue. Car si les autorités impériales sont peut-être nos ennemis, encore que la notion même d’Empire ait semblé remettre en cause ce genre de langage, les multiples Ben Laden le sont sans aucun doute possible. Il s’agit bien à la fois d’un péril fascisant qui menace de s’abattre sur un certain nombre de pays, et de la manifestation d’un pouvoir brutal sur nos vies et la gestion de nos vies. Quelles que soient les précautions plus ou moins rhétoriques, le simple combat " contre la guerre " n’y accorde pas de réelle importance. Ou plutôt, s’il le fait, c’est parfois encore pire. Car si l’on passe alors d’un grand Satan à deux, la logique de guerre devient indépassable : tous les espaces se referment. Vision fort pessimiste décidément dans l’air du temps : on a parfois l’impression qu’elle était désirée. Disons le sans détour : sortir aujourd’hui de la logique de guerre, c’est d’abord s’extraire de ce jeu spéculaire. Les attentats terroristes ont aussi manifesté au grand jour quelque chose qui n’a certes rien de nouveau, mais à quoi nous n’avions pas forcément envie de songer. Dans le monde entier, une part non négligeable des dites multitudes se sont ouvertement réjouies du carnage et se sont résolument engagées dans le combat " anti-guerre ", avec cette conséquence terrifiante que des manifestants anti-américains ont été tués par la police palestinienne. Si l’on peut deviner sans trop de peine l’origine de ce genre de passions, il est proprement absurde d’en nier l’existence et d’affirmer, comme on a pu le lire, que les images de foules exultantes étaient de la propagande recyclant de vieilles images sans rapport avec l’actualité. Et ces passions, ces passions tristes, ne sont pas simplement des passions " périphériques " : elles sont présentes partout, sous " nos " yeux. Parmi les multiples multitudes que nous fréquentons dans nos multiples combats, dont quelques unes, après tout, étaient peut-être à Gênes, nous savons désormais que certaines se réjouiraient sans doute de notre mort brutale, et que d’autres, pourquoi pas, y apporteraient volontiers leur modeste contribution. Mais peut on, sans réserve, parler ici de " multitudes ", peut on subsumer sous un même terme la multitude constituante, celle que nous désirons, et la communauté des croyants en expansion ? Autant de questions auxquelles nous songions depuis quelques temps, etque la présenteMajeureanotamment pour objectifdeposer,à défaut de prétendre les résoudre. Quand nous parlons des multitudes, nous savons avant tout ce dont nous ne voulons pas : du peuple et de ses avatars, qui n’existe comme chacun sait que par la soumission de la multitude à un souverain. Nous savons que nous ne voulons pas de Hobbes, dont personne d’ailleurs n’a jamais voulu, mais nous savons aussi que nous ne voulons pas de la mystification rousseauiste qui vante la soumission en l’appelant liberté. Nous savons également que nous ne voulons pas de la " classe ouvrière ", des mille et une variations sur l’en soi et le pour soi. Nous savons, en un mot, que nous ne voulons pas être forcés à être libres. En tant que concept négatif, le concept de multitudes possède une grande efficacité. Mais nous ne pouvons pas nous contenter, nous ne nous nous contentons pas d’un concept négatif : nous ne pouvons pas simplement renverser l’usage classique des termes, pour reprendre à notre compte la multitude honnie. Lorsqu’on tente cependant de préciser son contenu positif, il apparaît bien vite que nous en faisons un usage qui est lui-même multiple. Dans une conception minimaliste, qui n’est pas la plus répandue, la multitude désigne en quelque sorte le fait que tout le monde ne réagit pas de la même façon face aux mêmes événements, aux mêmes informations : usage finalement encore négatif. Dans son acception la plus fréquente, " la multitude " (" les multitudes ") veut désigner quelque chose comme un processus constituant. Mais, une fois encore, cette positivité n’est pas du tout pensée de façon homogène. Car le processus n’est pas toujours celui que nous souhaitons : il y a en effet des procès constituants non seulement divers mais totalement contradictoires entre eux. D’où une certaine inquiétude. Si la notion de multitude(s) désigne essentiellement une réalité virtuelle, bien plus à venir que présente, nous pouvons sans trop de difficultés affirmer que nous n’avons rien à voir, strictement rien à voir ni avec Georges Bush ni avec Ben Laden. Mais si les multitudes sont également des entités présentes, qui constituent notre présent, les choses ne sont plus tout à fait aussi claires. Il est ainsi naturel que nos discours sur les multitudes soient constamment écartelés entre des descriptions d’évènements ponctuels (les récits des grands contre-sommets) et des analyses directement ontologiques : entre les deux, parfois, nous avons un peu de mal à trouver les articulations. On peut en dire autant, et pour les mêmes raisons, du concept d’Empire, dont il est possible de faire, dont nous faisons en fait, suivant les cas, des lectures pratiquement opposées. Dans la forme qui est aujourd’hui la sienne, il y a à vrai dire de quoi défendre trois types de positions : on est pour , n est contre, et ce n’est pas le problème. Pourquoi une telle ambiguïté ? Parce que le rapport Empire/impérialisme n’est pas si clair que cela. Parce ue l’on hésite un peu entre trois analyses très différentes : 1. l’Empire a upplanté l’impérialisme, et nous sommes dans un monde où l’impérialisme ’est plus qu’un mort vivant, animé de quelques soubresauts (une sorte ’hypostase de la tendance) ; 2. l’Empire est une alternative en onstruction, plus virtuelle que réelle, à l’impérialisme ; 3. l’Empire peut endre la forme (momentanée, substantielle ?) de l’impérialisme, enl’occurrence américain. e dossier que nous proposons au lecteur a été tout entier organisé à partirdes interrogations qui viennent d’être formulées. Les premiers textes, crits pendant ou peu après les manifestations de Gênes, constituent moins es descriptions que des analyses visant à rendre compte de la consistance ropre de ce qui s’y est cristallisé : du nouveau s’est alors affirmé, dans a continuité du cycle commencé à Seattle. Mais cette nouveauté n’a guère eu e temps d’affirmer sa puissance propre : avec le 11 septembre, ce n’est passeulement la continuité du processus de constitution impériale qui a été risée. D’où un second ensemble de textes, écrits après New York, et plus ou oins centrés sur les mêmes questions : 1. Quels sont les effets du massacre ew yorkais sur la constitution des multitudes ? Comment lire en même temps ênes et l’après New York ? 2. Quels sont les effets de New York sur la onstitution de l’Empire ? Y a-t-il rupture ou continuité ? Comment omprendre cette réaffirmation de la centralité américaine ? 3. Comment enser ensemble ces deux premiers points ? Qu’en est-il de ’antiaméricanisme et de l’anti-impérialisme ? " Multitudes " et " Empire " e sont-ils finalement que les deux pôles d’un même processus, ou n’y a-t-il as entre eux, fondamentalement, asymétrie ? Mais si elles sont aujourd’hui articulièrement aiguës, ces questions ne datent évidemment pas d’hier, ni ême d’avant-hier. D’où un troisième ensemble de textes, moins directement iés à la conjoncture, et davantage centrés sur un problème plutôt ontologique : comment comprendre au juste ce mode d’être particulier que nous dénommons " multitudes " ? Nous y reviendrons très prochainement. Cette Majeure est sans doute plus que d’autres marqué par l’événement, par la transformation brutale de la conjoncture, et par la modification des affects qu’elle a parfois entraînée. Nous n’avons pas été épargnés par les passions tristes, mais nous avons cherché à voir quel profit nous pourrions en tirer ; nous n’avons pas cédé au catastrophisme, mais nous avons continué à tenter de réfléchir du point de vue de la puissance constituante des multitudes. Après Gênes et après New York, le mouvement ne s’arrête pas, et la pensée non plus. Les multitudes en ont vu d’autres.
22. Giuseppe Cocco. 26 octobre : Je trouve, apres une rapide lecture), le resultat bon. J ai trois petites remarques a faire. - "...la tragedie de son achevement... " Je ne suis pas d’accord pour qualifier en passant Genes de cette maniere. Je dirais plutot "...la violence de la repression qui l’ a traversee (surement pas achevee !!!).." Ou qq chose comme ça. - "...et de la manifestation d’un pouvoir brutal" Je dirais " un pouvoir mortifère...". - " ... une part non négligeable des dites multitudes..." C’est vrai qu ensuite on essaye d’aprofondir le concept de Multitude et de le lier a ses dimensions constituantes etc etc. Mais si on l utilise comme ca on admet qu en soit il n ’est pas bon. Quand je vois l’integrisme palestinien defiler en faveur d’OSama, ou les classes moyennes bresiliennes manifester leur nostalgie pour le national developpementisme, je ne vois rien de multiple, pas des multitudes mais exacement leur contraire : des peuples en fusion sous la forme de la foi religieuse ou de la nation et des interets oligarchique et/ou corporatistes.... je ne sais comment resoudre cette phrase, mais il faudrait dire que : " .. le processus constitutif ou constituant des multitudes fait face a la vitalite (mortifère !) du peuple, des corporatismes ...das carabinieri e des talibans". A savoir, je ne suis pas de l’avis qu ouvrir le concept de multitudes soit une bonne operation : de maniere a admettre qu ily aura les multitudes bonnes (constituantes et multiples) et les mauvaises (constituees et en fusion).
23. Antonella Corsani. 26 octobre :
Ton effort de maintenir ensemble notre Multitudes traversée parles passions tristes depuis, et je dirais même immédiatement avant Gênes, et depuis NY,est très appréciable. J’ai toujours pensé de t’avoir proposé quelque chose qui n’était pas facile et qui allait te soumettre aux contradictions de lamultiplicité de notre revue. J’apprécie ton texte, personne l’aurait écrit pareil, et probablement chacun de nous ne s’y retrouve pas complètement, mais alors on n’avait qu’à l’écrire. Il n’ y a que toi qui a accepté ce pari, par conséquent je n’ai aucune critique à faire. Ton texte est aussi très clair. J’ai juste quelques petites remarques : - Tu insistes sur la difficulté dans laquelle nous sommes dans le "pour ou contre la guerre". Or, l’intérêt que je trouve, mieux, un des intérêts du discours des Tute Bianche est dans la logique de refuser violence/non violence, voire de guerre ou non guerre, se soustraire comme le rappelle Toni dans le texte écrit immédiatement après Gênes, "c’est féminin de se soustraire". Peut-être on pourrait préfigurer, comme interrogation, une autre alternative, à partir justement des textes de Wu Ming et de Toni. - Je ne veux pas pêcher d’une passion joyeuse hors lieu, mais le passage sur les multitudes "Et ces passions, ces passions tristes, ne sont pas simplement des passions " périphériques " : elles sont présentes partout, sous " nos " yeux. Parmi les multiples multitudes que nous fréquentons dans nos multiples combats, dont quelques unes, après tout, étaient peut-être à Gênes, nous savons désormais que certaines se réjouiraient sans doute de notre mort brutale, et que d’autres, pourquoi pas, y apporteraient volontiers leur modeste contribution. " je dois reconnaître que me perturbe car même si tu poses des questions à partir de là, le contenu "triste" est trop fort par rapport au contenu "de joie". Et pourtant, il me semble que dans le macabre des tours avant, de la guerre après, les multitudes, la puissance joyeuse des multitudes constituantes se recompose, on n’a pas besoin d’attendre une nouvelle Gênes pour le comprendre. 23. Anne Querrien. 28 octobre : J’ai encore quelques points d’interrogations, mais qui ne sont pas nécessairement des demandes de correction. - il était manifeste que Gênes était largement surdéterminé par l’Apocalypse New Yorkaise... J’ai gardé de mes années de jeunesse l’idée que la surdétermination changeait le sens des choses. Or je trouve que dans le cas précis c’est moins le cas que plutôt le fait que NY ait poussé de côté Gênes, lui ait retiré la centralité dans notre pensée. Donc pour ma part je trouve que c’est pas si manifeste que ce la que ça surdétermine ; c’est manifeste par contre que cela change, mais pas le sens - d’après tout ce que j’ai lu s’il est vrai que des Palestiniens ou d’autres se sont réjoui, il est vrai également que les premières images montrées par CNN pour en rendre compte étaient des images recyclées, d’où une difficulté à être totalement méprisant pour les gens qui se sont arrêté à ce deuxième aspect des choses. -.je trouve le passage sur les passions tristes présentes sous nos yeux très allusif. S’agit-il de nos dissenssions internes ? Est-ce le lieu d’en parler ? je pense que parmi les règles de la multitude en constitution il y a le fait de ne pas désirer la mort de l’autre, ni faire rien qui puisse attenter à sa vie : donc des multitudes ne peuvent pas se réjouir de notre mort brutale sauf à s’autoretrancher de la multitude en constitution. C’est en cela que Ben Laden et ses potes ne font pas partie de la multitude en constitution puisqu’ils ont pour désir affirmé de tuer des Américains, mais pourront se réinscrire dans la multitude en constitution le jour où ils affirmeront publiquement qu’ils ne sont plus porteurs de ce désir de mort (d’où notre absence de désir de les tuer). les multitudes en ont vu d’autres : je pense que la multitude n’a encore rien vu, et ne voit d’ailleurs pas, tout simplement, car la vision est toujours rapportée à un sujet unique, alors que la multitude est multitude de sujets différents, en réseaux, à visions différentes, qui se brouillent les unes les autres, diffractent, et ne peuvent converger que dans des grands prismes évènementiels, dont il n’est pas sûr qu’ils arrivent à saisir toutes les multitudes à la fois, témoin New York et Gênes.