Désormais sans les « tuniques blanches »

-Entretien recueilli par Benedetto Vecchi
Mise en ligne décembre 2001
Entretien publiée par le quotidien communiste indépendant Il Manifesto du 3 août 2001.

« Lorsque tu vois un véhicule blindé des carabiniers qui te fonçe dessus, ou tu t’enfuis, ou tu réagis ; tout comme tu réagirais si on te pointait avec une arme. Nous, à Gênes, dans la Via Tolemaide [1], nous avons fait des barricades pour protéger notre intégrité. Pendant trois heures nous, et beaucoup d’autres, avons dû réagir contre les attaques de la police. Carlo est mort en se défendant des attaques des carabiniers. Il était là, avec des milliers d’autres, hommes et femmes, pour affirmer qu’un autre monde est possible. » Lucas Casarini, porte-parole du Melting des centres sociaux du Nord-Est [2], figure charismatique des Tute Bianche, l’un des moteurs du Genoa social forum (Gsf), n’y va pas avec le dos de le cueillère lorsqu’il parle des journées de Gênes : « Il y a une différence abyssimale entre ceux qui construisent une barricade pour se défendre et ceux qui décident de supprimer militairement un mouvement large et articulé comme celui contre la globalisation économique. Les premiers affirment leur droit à changer une réalité qui produit de la misère et de l’exploitation. Les seconds défendent le G8, c’est-à-dire une instance illégitime qui prétend présider aux destinées du monde en ignorant les désirs et les espérances en une vie meilleure de ceux qui y vivent. »

- A Gênes nous avons assisté à la fin de la médiation politique entre mouvements et institutions. Je pense en particulier au mois durant lequel le Gsf a trait directement avec le gouvernement, sans que l’opposition parlementaire de centre-gauche n’ai rien de significatif à dire. ou encore à l’implosion d’un parti comme les DS [3]...

- Luca Casarini - Parler de la mort est triste après ce qui est arrivé à Carlo. Mais la gauche institutionnelle est bien morte à Gênes. Pense un instant à l’embarras du centre gauche qui prépare le G8 [4] et se retruve ensuite face à des images de violence policière, ou du corps de Carlo dur le bîtume. C’est eux qui ont préparé le G8. Je suis particilèrement furieux de lire les déclarations de Luciano Violente [5] qui affirme que le Gsf devait marginaliser les « violents » et la « zone grise » - c’est-à-dire nous - qui les protège, alors qu’il oeuvre pour une solution bipartisan [6] dans le cadre des discussions parlementaires sur l’après-Gênes.

Pour notre part, nous avons tenté d’analyser la question du gouvernement mondial. Nous avons parlé d’Empire, ou mieux de la logique impériale du gouvernement du monde. Tous cela signifie une érosion de la souveraineté nationale. Non la fin de celle-ci, mais plutôt sa reconduction dans une logique globale, impérial justement. A Gênes, nous avons vu cette logique à l’oeuvre suivant un scénario de guerre qui lui est consubstantiel. La question de comment s’opposer cette logique impériale, est un enjeu énorme face auquel nous nous sommes tous retrouvés démunis.

- Il me semble que c’est aussi la fin des Tute Bianche ?

- Luca Casarini - La fin ? Le terme est un peu fort. L’épuisement, peut-être, la fin d’un un cycle, très certainement. Les Tute Bianche ont été une expérience qui cherchait à rendre de nouveau légitime l’idée du conflit. Regarde le GSF. Il y a des catholiques et nous, l’Arci et les Cobas, la Rete Liliput et Drop the Debt ou la Fiom. Un mélange puissant. Nous avons fonctionnés comme un centre propulseur sans chercher l’hégémonie, mais en donnant des indications sur les priorités à atteindre. En tant que Tute Bianche nous avons parcouru un long chemin en nous interrogant sur ce que nous faisions. Une expérience positive, mais qui me semble désormais inadéquate pour affronter la logique impérial que nous avons en face de nous, et dans lequel la politique est la continuation de la guerre, et non plus l’inverse comme l’écrivait Clausewitz. Regarde les Balkan, la Palestine, l’Afrique.

Beaucoup pensent qu’à l’automne s’ouvrira une phase délicate pour les luttes sociales. Pour les métallos, qui ont assisté à la signature par la Cisl et l’Uil d’un accord paritaire humiliant, et la Fiom qui appelle à une grève générale. Puis l’école qui se transforme en entreprise, les hôpitaux qui traitent la santé comme une marchandise....

Ce sont ces facteurs qui me poussent à dire que la phase de la désobéissance civile est terminée. Il faut désormais passer à la désobéissance sociale. Il faudrait décréter l’état de crise de toutes les composantes du Gsf. Mais ceci ne doit pas signifier la paralysie, mais plutôt le constat des limites de certaines analyses, de certaines perspectives, de certaines échéances politiques. Que se constituent des Forum sociaux dans toutes les villes est positif ; que se stabilisent des alliances est fondamental. Même si je préfère personnellement penser non pas en termes d’alliances mais à un processus social à travers lequel le mouvement deviennent un pôle d’attraction pour les sujets et de réalités sociales qui en sont éloignées.

Regarde ce qui s’est passé à Gênes avec les avocats et les médecins volonaires. Ces avocats étaient évidement des démocrates, bien qu’éloignés du GSF. Mais après avoir pas mal discuté entre eux, ils ont décidé de mettre des T-shirts avec l’inscription « Union des avocats démocrates » et d’être présents dans la rue. Il se sont durement opposés aux autres avocats génoîs, puis, après les brutalités policières, ils deviennent encore plus nombreux et font écrire à l’Union des chambre pénales un document très dur sur l’attitude du gouvernement. Regardons également l’expérience des médecins et des infirmiers volontaires qui ont assisté les blessés, les gens tabassés, et qui ont été eux-même parfois frappés par les forces de l’ordre. Deux exemples positif de réseaux qui se constituent attirés par les thématiques du mouvement. Et ils se créent en partant de leur travail spécifique, le mettant à la disposition du mouvement.

Cela ne veut pas dire que tout marche comme sur des roulettes. Nous nous trouvons face à une réalité difficile, dure, qui doit être comprise et analysée en termes nouveaux. Il ne s’agit pas de fascisme, mais d’un changement dans la forme de l’Etat qui ratifie une transformation profonde du mode de production des richesses et des subjectivité. Et cela à une échelle globale. Je pense à ce qui s’est passé dans les rues de Gênes : c’était une « riot » (une émeute) plus que des affrontements de rue. Cela doit être compris et analysé. Je ne parle pas ici des Blacks Bloc, biensûr, mais bien de tous ceux qui ont résisté. Le « Tute Nere » comme on dit sont cependant un phénomène qui ne doit pas être criminalisé. Il s’agit de personnes qui croient que pour combattre le capitalisme il suffit de détruire une vitrine. Leur Smash Capitalism ! est entièrement là. Pour notre part nous voyons les choses autrement. Nous pensons à un processus social de transformation, où le « réseau des réseaux » se transforme en un pôle d’attraction qui s’élargit et favorise la naissance d’autres réseaux sociaux.

- Je crois qu’après Gênes « rien n’est plus comme avant ». Pour toi, qu’est-ce que cela a changé ?

- Luca Casarini - Revenons sur les journées du vendredi 20 et du samedi 21 juillet. Ou mieux, à une photo que l’hebdomadaire Carta, puis vous [7] avez publié. Elle est de Tano D’Amico et elle montre que, dès la Via Tolemaide, bien longtemps avant que que Carlo soit assassiné, les carabiniers avaient sortis leurs armes pour les pointer contre nous. Cela témoigne d’une logique militaire dans la façon dont le gouvernement a affronté les mobilisations contre le G8. Les carabiniers ont chargé avec violence. Nous avons résisté et je revendique cette résistance comme un acte politique. Cependant, accepter la logique militaire de l’affrontement serait une pure folie et un suicide politique. A Gênes étaient présentes l’ensemble des différents corps des forces de l’ordre, l’armée, les services secrets des huit principales puissances - en termes économiques et militaires - de la planète. Notre mouvement ne peut se mesurer avec une telle puissance militaire. Nous serions écrasés en trois mois. Nous devons donc trouver une troisième voie, entre ceux qui parlent du refus de la globalisation économique et ceux qui optent pour le geste symbolique, comme celui de casser la vitrine d’une banque.

- Certains affirment que la Via Tolemaide était un piège dans lequel vous êtes tombés...

- Luca Casarini - Avons nous été naïfs ? Peut-être. Mais je vois les choses autrement. En tant que Tute Bianche, nous avions souscrit un pacte avec le Genoa social forum et nous l’avons respecté. Dans la réunion préparatoire à la journée de désobéissance (le vendredi 20 juillet -NdT), à aucun moment nous n’avons occulté notre intention de violer la zone rouge. Nous avons clairement indiqué les moyens que nous utiliserions. Nous n’avions aucun bâton, ni aucun instrument offensif. Nous avions même décidé de ne pas porter nos combinaisons blanches, une décision prise après de longues discussion dans le stade Carlini [8].

Je crois que c’était juste de procéder de cette façon, car lorsque l’on baigne dans la réalité molléculaire comme celle de ce mouvement, l’élément important n’est jamais l’affirmation d’une appartenance mais la « contamination » entre réalités différentes qui tendent malgré tout vers un objectif commun. Si à Gênes nous avons été naïfs, voilà notre « ingénuité » : rester fidèles aux pactes, respecter ceux qui ne pensent pas comme nous, mais partagent un même objectif. Etait-ce un piège ? Oui, et il visait tout le mouvement.

- Certains, dont moi, pensent que la technique particulière des Tute Bianche
- mise en scène de l’affrontement et rapport négocié avec la police de la gestion des manifesations de rues - a volé en écla à Gênes.

- Luca Casarini - Dans le passé il s’est trouvé des gens pour écrire que les Tute Bianche faisaient dans la simulation. Que la confrontation avec la police était une plaisanterie. Il y a aussi ceux qui en sont venu à affirmé que nous nous mettions d’accord avec les forces de l’ordre. Cela ne s’est jamais passé ainsi. Il y a deux ou trois ans nous avons réfléchi longuement sur comment pratiquer le conflit sans que celui-ci ne devienne destructif. Notre technique était différente : nous annonçions publiquement ce que nous comptions faire, en prévenant toujours que si la police nous chargeait, nous nous défendrions avec des boucliers et des protections en mousse. Telle était notre règle de conduite parce que nous considérions comme essentiel de créer le conflit et le consensus sur les objectifs que nous nous donnions.

A Gênes, nous nous attendions à ce que les choses se passent plus ou moins de cette façon. Mais ils nous ont trompé. Il suffit de rappeler les rencontres entre le GSF, Scajola [9] et Ruggiero [10] : ces derniers n’ont respecté aucun des accords passés. La police a utilisé des armes à feu , alors que l’on nous avait assuré qu’il n’y en aurrait pas ; le droit de manifester, qui avait été reconnu par Ruggiero comme inaliénable, a lui été écrasé sous les roues des véhicules blindées de la police.

- Et maintenant ?

- Luca Casarini - Pour moi il est essentiel de recommancer quelque chose en partant de ce que l’on a appelé le « laboratoire Carlini ». Une expérience intense. Qui m’a beaucoup appris. Par exemple, comment construire un espace public où multitude ne soit pas seulement un mot qui fait « genre », mais une construction partagée, une construction politique des « désobéissants ».

Traduit de l’italien par Aris Papathéodorou.

Voir Entretien avec Luca Casarini dans Multitudes 7 : Nous sommes allés à Gênes, nous désertons leur guerre

[1] Rue dans laquelle, le 20 juillet, le cortège des « désobéissants » a été bloqué par la police -NdT.

[2] Coordination des centres sociaux autogéré du Nord-Est de l’Italie -NdT.

[3] Les Democratici di sinistra, majorité de l’ancien Parti communiste italien, désormais membre de l’International socialiste. Parti de D’Alema, le précédent premier ministre -NdT.

[4] Allusion au fait que le choix de Gênes pour le G8, pui la préparation du sommet, ont été le fait du gouvernement de centre gauche de D’alema -NdT.

[5] Ancien juge, candidat à la présidence du parti des Democratici di sinistra, il à pris position pour une alliance entre le gouvernement et l’opposition parlementaire pour faire face au « terrorisme » et à la « violence » -NdT.

[6] Nom donné actuellement en Italie à l’hypothèse d’un gouvernement d’« unité nationale » voulue par Berlusconi et une partie du centre gauche. Les post-fascistes de l’Alleanza nazionale et la Lega Lombarda s’y oposent au nom d’une « solution à droite » -NdT.

[7] Le quotidien Il manifesto où est publié cette interview -NdT.

[8] C’est dans ce stade que se trouvaient rassemblés sous tentes quelques milliers de Tute Bianche, de Giovanni Communisti, des grouoes Grecs et Basques et d’autres groupes et individus étrangers décidés à pratiquer la désobéissance civile NdT.

[9] Ministre de l’Intérieur du gouvernement Berlusconi -NdT.

[10] Chef de la police - NdT.



Cosi comincio a cadere l’impero

Moltitudine et principio di individuazione

Multitud y principio de individuación
Fascism in Genoa
G8 de Gênes : témoignage de Starhawk
Garder le cap
Lettera a Limes sulle tute bianche
Désormais sans les « tuniques blanches »
The Deleuze Connections
Die Logik der wehenden Fahnen
Une Intifada des femmes
Building peace

rechercher dans le site


Multitudes  web    

se procurer la revue

plan du site

RSS 2.0 Suivre la vie du site


De Luca Casarini :
Le droit à l’euthanasie (lettre d’Italie)

Nous sommes allés à Gênes, nous désertons leur guerre

Désormais sans les « tuniques blanches »

Sur les Tute Bianche