Démocratie différentielle

Mise en ligne le mardi 31 août 2004

D’accord pour que ça rebondisse et je m’y colle, pour voir (et je relance de 10 :) )... Et tout d’abord pour dire que rien que l’énoncé "démocratie absolue", ça fait peur, et pour deux raisons principales. C’est terrifiant car c’est un énoncé totalisant (première raison). C’est terrifiant pour la pensée car c’est en soi une aporie (2ème raison). Cependant ça appelle aussi autre chose comme un espoir, une utopie (Derrida parlerait peut-être là de la dimension messianique de la démocratie, comme à-venir).

Je voudrais vous faire part de quelques "échappées" de Roland Barthes, qui, si elles ne se rapportent pas exactement à la démocratie, semblent pouvoir injecter quelques concepts à considérer aussi, pas comme "restes", mais peut-être comme éléments rénovateurs de la démocratie. J’ai écouté hier soir son cours au Collège de France de 1977 intitulé "Comment vivre ensemble" (malheureusement je n’ai récupéré que la première heure, et bien sûr si quelqu’un pouvait me fournir le reste, j’en serais ravi). "Comment vivre ensemble" n’est pas mal comme point de départ pour une réflexion sur la démocratie.

Etrangement (je dis ceci avant d’en venir à ce que dit Barthes réellement) ce "comment vivre ensemble" dans la société (ou système, appelez ça comme vous voulez) actuelle, est d’emblée rejeté du côté de la communauté, comme étant-donné local, ou du couple, comme finalité autant que point de départ de la vie de tout être non solitaire. On voit ici la prégnance de deux choses. D’une part de cette idée de "société civile" que l’on retrouvera dans l’analyse de Foucault, qui veut que tous les petits arrangements non économiques et non juridiques, ça se passe en local et finalement ça ne regarde ni le gouvernement ni l’économie politique (mais seulement tant que ça n’empiète ni d’un côté ni de l’autre, et l’on peut voir aujourd’hui à quel point les deux grands domaines empiètent inversement de plus en plus sur la communauté)- on peut aussi se rappeler à quel point l’idée de démocratie est aujourd’hui liée à ces deux notions que sont le gouvernement et l’économie politique. D’autre part ce que Deleuze et Guattari ont appelé le petit théâtre familial, auquel tout est toujours ramené par un discours psychanalytique bien calibré et médiatisé - je voudrais juste ajouter ici que Derrida semble dire que la conception androcentrée de la famille (et de l’amitié) représente un obstacle certain à l’évolution de l’idée de démocratie.

Barthes rejette dans l’ombre du théâtre de son fantasme ces deux "archétypes" du vivre-ensemble et travaille sur le mot révélateur de ce fantasme : idiorrythmie. Il fait référence à une forme de vie monacale, qui d’ailleurs tend à s’éteindre, de moines vivant selon leur propre "rythme", isolés la plupart du temps, mais avec des points de rencontre de loin en loin (ou de près en près si l’on veut aussi), mais ils n’en forment pas moins une sorte de communauté, ou plutôt de vivre-ensemble. Ce qui m’intéresse là-dedans c’est le fait que le vivre-ensemble peut procéder d’un besoin de solitude et aussi le fait que ce mot "rythme" soit dévoyé de son sens premier en grec, qu’il se rapporte aujourd’hui bien plus à l’idée de structure, d’institution, de répétition (reproduction ?). L’exemple de Barthes n’est pas neutre, car cette idiorrythmie s’oppose ou se fait à côté du cénobitisme (vie en monastère, couvent, abbaye), qui devient la forme dominante de la religion chrétienne au moment où elle-même devient religion d’état et donc de pouvoir (l’an 380 de notre ère).

Dans ce même exposé Barthes fait une autre distinction qui m’a frappé : méthode et culture (il le fait par rapport à la pensée). La méthode suppose d’après lui un but à atteindre et donc un certain nombre de mesures à prendre pour atteindre ce but. La méthode comporte par là comme risque une fétichisation du but, et Barthes la place (la méthode) du côté du pouvoir. Oserais-je (évidemment !) ajouter que cette mise en relation du pouvoir (ou de la volonté de pouvoir) et de la méthode met en lumière une téléonomie propre au gouvernement, avec comme corollaire la recherche de l’invariance, que je mettrais en rapport avec l’énantiomorphose du complexe paranoïaque (merci Canetti). Au contraire, la culture (je crois qu’il emprunte le concept à Nietzsche) comme violence faite à l’esprit, pas en tant que coercition, mais en tant qu’elle est le lieu d’affrontement de forces, est différentielle, et c’est ce dernier mot qui m’importe.

[Alors je vais abréger un peu car je manque de temps et que je suis sûr que vous aussi (ça commence à faire beaucoup à lire), donc pardonnez-moi, SVP, quelques raccourcis.]

Là où je veux en venir, c’est que si je devais accoler un qualificatif à "démocratie", je choisirais "différentielle". Et l’idée même de "démocratie différentielle" (différancielle ? pour invoquer encore une fois Derrida) n’est pas une trahison d’une idée de démocratie absolue, mais me semble conjurer tout à la fois le côté totalisant et le côté aporétique que je soulevais au début. Et je mettrais du côté de la démocratie différentielle l’idiorrythmie (et aussi ce que j’appellerais "droit à la marginalisation" comme droit irrépressible de sortir, mais aussi de rentrer dans des systèmes) et la culture, pour une inflexion vers un vivre-ensemble qui ne sacrifie pas au rythme (comme entendu aujourd’hui), aux structures, mais surtout pour une remise en cause du besoin intrinsèque de la constitution des institutions, qui veut qu’une finalité (exprimée ou pas) serve toujours de base à la mise en servitude.

A plus tard pour d’autre développements (peut-être). Bruno


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