De la peur de penser à l’imbécillité politique

Mise en ligne le mercredi 23 novembre 2005

Ce qu’il y a de plus intolérable dans les déclarations de Finkielkraut à /Haaretz/, c’est cette phrase où il oppose le mal que la France a fait à ses parents déportés au bien que la France a fait aux Noirs. Au fond, il se comporte comme un vulgaire Dieudonné qui joue la concurrence des victimes.

Apparaissent ici deux points de la pensée de Finkielkraut.

D’une part, ce que j’appellerai son nationalisme juif qui l’amène à considérer que les Juifs sont les premières victimes de l’Occident, ce qui ne laisse aucune place aux autres victimes de l’Occident, à commencer par les Arabes et les Noirs.

D’autre part, son appel hystérique aux /Lumières/ qu’il considère aujourd’hui bien plus comme une bouée de sauvetage que comme un moyen de penser le monde, en cela Finkielkraut est devenu l’un des pires représentants des /anti-Lumières/.

Des violences ont eu lieu en France, des violences qui posent problèmes, des violences liées à la misère, au chômage et à la ghettoïsation d’une partie de la population qui vit en France, et dont une grande part est française. Que répond à cela notre philosophe anti-Lumière :

"En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau social. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens, portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux."

Ainsi tout revient pour Finkielkraut à mettre l’accent sur le caractère ethnico-religieux des auteurs de violence, en oubliant leurs conditions de vie, en oubliant que ces conditions de vie, parce qu’elle résultent d’une violence sociale contre laquelle se heurtent les habitants des banlieues mis à l’écart de la société française, ne peuvent que conduire à des contre violences qui sont peut-être plus des exutoires que de véritables luttes, mais qui nous rappellent les discriminations qui continuent d’exister dans un pays comme la France.

Tout cela Finkielkraut, enfermé dans se vision européocentrique du monde, vision à laquelle s’ajoute son nationalisme juif, ne veut pas le voir. Il veut que les pauvres soient dignes, c’est-à-dire acceptent leur pauvreté et leur mise à l’écart. Les pauvres n’ont pas à réclamer ce qui ne leur est pas dû ; tout au plus doivent-ils se contenter d’accepter ce que les civilisés de l’Europe consentent à leur donner.

Tout cela apparaît dans la vision du monde qui rejoint ici l’idéologie du choc des civilisations chère à Huntington. Les peuples colonisés par l’Europe ne peuvent, une fois libérés du carcan colonial ne peuvent que haïr leurs anciens oppresseurs et, bien que libérés, ils viennent en France réclamer leur dû. C’est pour cela que l’école, cédant à leur pression, est obligée de transformer ses programmes en montrant l’histoire de la colonisation sous son seul jour négatif, oubliant /"que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages "/. Une façon peut-être de régler ses comptes avec Dieudonné, mais une imposture. Finkielkraut oublie l’article 4 d’une loi votée le 23 février dernier par l’Assemblé Nationale qui stipule :

/"Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite./

/Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente auxquels ils ont droits"/

Texte provocateur s’il en est qui a été critiqué par nombre d’historiens des universités françaises autant par son caractère unilatéral et par la volonté du législateur de donner des directives concernant l’enseignement de l’histoire.

Finkielkraut réduit alors l’histoire de l’esclavage à celle des Occidentaux qui ont lutté pour son abolition, mais il ne saurait être question d’insister sur le rôle joué par l’Europe et les Etats-Unis dans la pratique du commerce négrier. D’aucuns diraient qu’un tel discours est raciste et il faut le dire.

Mais il est vrai que Finkielkraut a décidé une fois pour toutes que les plus grandes victimes du racisme sont les Juifs et que les autres formes de racisme n’ont pas la même ampleur que l’antisémitisme. C’est faire injure aux victimes du racisme quelles qu’elles soient. La dénonciation du racisme ne se divise pas et tout propos qui tend à jouer la concurrence des victimes est inacceptable, quel que soit celui qui les prononce.

Si Finkielkraut a raison de dire que l’Ecole ne joue plus son rôle intégrateur, il oublie de dire les conditions qui ont conduit à cette dégradation de l’Ecole, en particulier les raisons d’ordre social. Mais il aurait fallu que Finkielkraut s’intéresse aux questions économiques et sociales, au rôle délétère que joue la mondialisation du marché qui réduit les individus à n’être que des rouages de la machine économique. Cela Finkielkraut ne le peut pas, tant il est pris dans sa conception ethnique des problèmes sociaux. S’il sait se réclamer, quand nécessaire, de Condorcet, il devient incapable de comprendre les problèmes de société lorsque ceux-ci ne correspondent pas à ses conceptions.

C’est ainsi qu’il ne veut pas comprendre les propos de ces jeunes Français d’origine étrangère, qui ne sont pas des immigrés puisqu’ils sont français, mais qui ne comprennent pas que la France continue à les considérer comme des immigrés de la seconde ou de la troisième génération comme on dit, expression qui n’a aucun sens. Finkielkraut préfère dénoncer le fait qu’ils n’ont pas le sentiment d’être français, renvoyant à leurs origines ethniques ou religieuses et oubliant, comme il le dit au début de son interview, de considérer la signification sociale de leur révolte, révolte que l’on ne saurait réduire à la seule violence. Mais beaucoup pensent comme Finkielkraut et les propos de ce dernier, /"l’un des plus célèbres intellectuels français"/ comme le présente /Haaretz/, ne peuvent que les conforter.

Finkielkraut oublie pourtant un point fondamental du débat, et en cela il s’est placé hors de l’héritage des /Lumières/. Les deux siècles qui nous ont précédés ont conduit à transformer l’idée de révolte en la belle idée de révolution, c’est-à-dire en l’idée de transformer le monde. Aujourd’hui où l’idée de révolution semble morte, ne reste que la révolte ou la jacquerie pour s’exprimer, les récentes violences en France nous le rappellent. Il est alors nécessaire de rappeler que ces violences sont la réponse à une violence plus forte, qui n’est plus la seule violence d’Etat, mais qui est la violence du capitalisme mondialisé. C’est alors l’idée de révolution qu’il faut reconstruire. C’est en cela que l’on peut retrouver la tradition libératrice des /Lumières/.



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