Citoyens à l’ère globale

- Tribune parue dans la rubrique Carte Blanche de l’Humanité le 20 Janvier 2004
Mise en ligne le vendredi 16 janvier 2004

La souveraineté des Etats Nations est en crise dans leur berceau historique  : l’Europe. Ressort économique brisé, modèle social sur la défensive, impuissance politique, retard sur les Etats-Unis, émergence d’un populisme multiforme, on n’en finirait pas d’évoquer tous les manques des pays qui composent ce petit bout géographique du continent asiatique. Est-ce un mal en soi ? La démocratie a de bonne raison de se méfier des coups de menton des Etats, ou des invocations qui sonnent creux..

Non, le problème tient à un autre constat : les espaces de liberté stagnent, le domaine de l’égalité rétrécit du droit de l’internet, au droit social. On sait trop les conclusions qu’en tirent les nostalgiques de la République, du pouvoir populaire. Pour eux, le second constat est lié au premier. Et la cause de cette maladie s’appelle la mondialisation , la financiarisation néo-libérale, parfois même l’Europe des bureaucrates..

Pourtant corrélation ne vaut pas raison. Il suffit de supposer simplement que les idées, les outils, les pratiques de l’âge global n’aient pas encore trouvé leurs marques pour qu’une autre question se fasse jour.

Une question qui prend au sérieux le désarroi, la colère que peut susciter l’esprit du siècle, sans pour autant céder aux sirènes du désabusement cynique ni à celles d’un populisme néo-poujadiste. Cette question, je la résumerai ainsi : comment augmenter la puissance des mouvements multiples de transformation, de les composer ? Je ne dis pas les fédérer, encore moins les unifier pour la bonne raison que cette éventualité ne se décrète pas ou peut-être même renvoie dans sa formulation à l’âge du capitalisme industriel. Autrement dit, quel sens peut avoir une politique de gauche donc de transformation active à l’ère globale ?

Il ne suffit pas de répéter non à la mondialisation, ni de fustiger le néo-libéralisme pour y parvenir. Il ne suffit pas non plus de convoquer les mânes, qui de la République (la III° ou la Première), qui de la Révolution, qui de la social-démocratie historique. S’affirmer cosmopolite, transnational, altermondialiste, citoyens du monde à l’instar de Montesquieu signale certes des intentions louables mais pas encore de projet ou de programme. On ne saurait non plus se borner à des déplacements terminologiques : employer les mots de "multitudes" à la place de "peuple", de "démocratie incomplète" plutôt que nouveau pacte républicain, d’"Empire" plutôt que d’impérialiste américain, déblaie le terrain des champs de ruines laissés par les tremblements de terre de l’Histoire, en particulier la chute du socialisme. C’est un travail indispensable que de se mettre d’accord sur les mots, d’en écarter certains devenus des clichés, voire des mirages, d’en forger de nouveaux.

Avouons que la politique d’une gauche globale ressemble aujourd’hui à ces camps de toile pour réfugiés de la transformation.

Comment nous oppose-t-on, voulez-vous faire de la politique à l’échelle globale, si d’une part la mondialisation vous soustrait les trois piliers (la démocratie, la République et le citoyen de l’Etat Nation) sur lesquels elle reposait depuis les Révolutions anglaise, américaine et françaises et si d’autre part, aggravant cette crise de catégories, vous ne les acceptez plus comme les fondements du discours ?

On répondra que l’on ne déduit pas la politique de l’existence préalable du citoyen, de la démocratie et de la République, mais bien l’inverse. C’est le désir et la pratique d’une politique qui font émerger la citoyenneté, les institutions qui bâtissent la démocratie, le régime républicain. Les vieux Romains disaient la vertu fait la République.

C’est le projet politique, le désir d’une communauté de destin qui forge la Nation dans son acception de gauche, tandis que la Droite inverse le raisonnement et fait de l’appartenance à un milieu, à une culture donnée, la condition d’un espace politique. La démarche constituante invente les liens d’appartenance à venir. Les identités y sont auto-déclarées proleptiques et de projet au lieu d’être assignées, prescrites et qualifiées par des instances objectives. Elles sont multiples, différentielles, de passage. L’assignation à résidence ; la sommation adressées aux individus d’avoir à choisir (ou bien ou bien) parle singulier : on est prié d’avoir une seule identité et pas plusieurs ( à moins de susciter le soupçon de double jeu, de trahison, de confusionnisme. . L’affiliation volontaire, la théorie subjective de la citoyenneté et de la nationalité[2] ne sont-elles pas utopiques disent les partisans du droit positif et la mondialisation néo-libérale n’est-elle pas le principal agent construction de ce miroir aux alouettes dissimulant des sujets autrement plus réels et plus effectifs ( les entreprises multinationales, les coalisations d’Etats ou le pouvoir impérial de l’hyperpuissance) ? Pourtant si la politique ne se confond pas avec l’administration des choses et des populations, entendues comme un corps social inanimé ( au fond les homoncules qui composent le Leviathan de Hobbes dans le dessin du Frontispice de l’édition), alors il faut dire que les refus, les fuites d’affiliations assignées et les aspirations à de nouvelles appartenance en constitue "la matière et le sujet’ par excellence. Il y a des terrorialisations réactives, d’autres révolutionnaires.

La théorie de la citoyenneté déduite de la souveraineté et de l’assujettissement des personnes à un territoire du règne de la loi ignore le mouvement trans-frontière qu’accomplit le nomade (quelle que soit la nature de cette frontière). Ce faisant elle n’accepte le droit de vote que sur la base de la propriété d’abord (suffrage censitaire) puis de la résidence "autorisée". L’individu est un point nécessairement "épinglé" et ses relations sont les propriétés qui en sont déductibles. Telle est le coeur de la nouvelle manie sécuritaire.

Une citoyenneté moderne à l’ère de la mondialisation et des réseaux ; inverse les termes du problèmes : l’identité de l’individu est le pli d’une configuration et de mouvements ; il n’y a pas de point préalable et après un mouvement, mais une relation de mouvement, un point d’application lui-même provisoire d’une composition de forces.

Voilà pourquoi il me semble qu’on peut établir deux critères de citoyenneté et d’approfondissement de la démocratie (condition d’une République qui ne soit plus cette invocation kitch ou réactive) :

1) La citoyenneté d’un migrant (longtemps défini par sa migration), mais aussi les droits des différents catégories de mobiles qui composent le cognitariat et l’intermittariat, ne doivent pas être attachés en premier lieu à une configuration d’appartenance objective indépendamment de l’affirmation ou du projet d’appartenance exprimé par le sujet lui-même. Il faut opérer sur ce terrain un renversement de la charge de la preuve. Le premier droit d’un individu qui le constitue comme citoyen, c’est celui d’auto-définir ses appartenances. Cette liberté première est antérieure à l’exigence d’égalité et d’isonomie. En cas de contestation de ces appartenances revendiquées, la puissance publique doit en faire la preuve. Traduction : toute personne née sur le territoire de l’Union Européenne sera réputée européenne.

2) La propriété des droits du citoyen nomade ne peut pas résulter comme dans l’âge d’or des droits sociaux de l’octroi toujours conditionnel d’un statut d’ayant droit en fonction de la participation au travail salarié quand ce dernier devient massivement intermittent. L’inconditionnalité de la protection, par exemple celle d’une garantie d’un revenu minimum face à la précarité croissante et à la pauvreté qui menace un bon quart de la population pourrait par exemple constituer la contrepartie d’un impôt fédéral européen.

Voilà pourquoi une gauche globale a tout à gagner à être européenne pour deux. Citoyenne du monde dans les choix, de plus en plus pressants, où il en va de la survie de toute la planète, citoyenne d’une l’Europe fédérale et pas d’une Europe des Nations quand il faut reconstruire les institutions internationales et forger une alliance stratégique avec un Sud qui relève la tête dans l’Empire, mais aussi inventer en son sein, la nouvelle protection sociale sans laquelle l’exclusion, le populisme et l’hystérie nationaliste nous prépare des curieux attelages du type du 21 avril dernier.

[1] Yann Moulier Boutang est Directeur de la Revue Multitudes,

2 Le livre classique de Kettner sur la citoyenneté examine cet affrontement entre le droit britannique qui continue de traiter les Amricains comme des sujets de sa majesté même après l’Indépendance quand il s’agit de recruter des marins pour la Royal Navy.



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