Cinq critiques aux théses du capitalisme cognitif

Mise en ligne le lundi 18 octobre 2004

1. la thèse du capitalisme cognitif décrète que la théorie de la valeur est morte et enterrée. Certes, Vercellone semble s’en défendre. Negri a par exemple écrit que la loi de la valeur « a vieilli et est devenue inutile », qu’elle a perdu « tout sens face à la démesure de l’accumulation sociale » et, (avec le concours de Lazzarato), que « le capital devient un appareil vide, de contrainte, un fantasme, un fétiche ». En 1998, dans Exil, il écrit encore que « le travailleur, aujourd’hui, n’a plus besoin d’instruments de travail (c’est-à-dire de capital fixe) qui soient mis à sa disposition par le capital. Le capital fixe le plus important, celui qui détermine les différentiels de productivité, désormais se trouve dans le cerveau des gens qui travaillent : c’est la machine-outil que chacun d’entre nous porte en lui. C’est cela la nouveauté absolument essentielle de la vie productive aujourd’hui ».

La question de savoir si de tels « délires théoriques » (pour reprendre l’appréciation de Gorz) datent de 1979, 1997 ou 1998, me semble relativement accessoire. Ce qui fait problème, c’est bien cette affirmation récurrente d’un passage de la valeur travail à la « valeur savoir ». Ma position sur ce point peut être ainsi résumée : 1) la valeur savoir n’existe pas dans le champ des rapports sociaux capitalistes ; 2) le capitalisme intègre le savoir des travailleurs à sa puissance productive, comme il l’a toujours fait ; 3) la loi de la valeur continue à jouer, avec une brutalité et une extension renouvelée « grâce » à la marchandisation mondialisée ; 4) c’est le fondement d’une crise systémique sans précédent, pas l’ouverture d’une nouvelle phase.

2. justement, Moulier-Boutang parle du capitalisme cognitif comme d’une « troisième espèce » du capitalisme, après le marchand et l’industriel. Ce nouveau stade serait notamment caractérisé, selon Vercellone, par « une nouvelle figure hégémonique du travail, marquée par son caractère de plus en plus intellectuel et immatériel ». Ma position consiste à dire : 1) que cette hégémonie n’est pas réalisée et que les « cognitivistes » cherchent constamment à contourner cette question ; 2) que le capitalisme contemporain est indissociablement néo-taylorien et cognitif ; 3) qu’à l’échelle mondiale, c’est la figure de l’exploité classique qui est « hégémonique » ; 4) que la mobilisation du savoir des salariés s’accompagne d’un retour des formes les plus classiques d’exploitation, comme par exemple l’allongement de la durée du travail ; 5) que la montée des revenus financiers s’explique par une augmentation de l’exploitation et non par la découverte d’une nouvelle manière de mettre en ! valeur le capital, ce qu l’on ne peut confondre si on largue la théorie de la valeur.

3. sur le revenu garanti, je maintiens que ses partisans ne montrent pas en quoi il découlerait logiquement de leur analyse. Si le capitalisme cognitif, c’est, comme le dit Gorz, « la contradiction du capitalisme », alors la résolution de cette contradiction, c’est l’expropriation du capital et la réduction massive du temps de travail. Mais les théoriciens du capitalisme cognitif ne parlent à peu près jamais, ni de l’une ni de l’autre, ou alors dans le cas de la RTT, pour lui opposer l’inaccessibilité définitive du plein emploi. Des Grundrisse, ils ne retiennent que ce qui les arrange mais oublient tous les développements de Marx sur le temps libre comme véritable indicateur de richesse et d’émancipation. L’expropriation n’est sans doute pas à l’ordre du jour, mais c’est reculer sa perspective que de faire du revenu garanti l’alpha et l’oméga de la libération sociale, en oubliant les luttes sur les conditions de travail.

4. il y a enfin un moment où il faut expliquer d’où vient ce fameux revenu garanti. Vercellone est l’un des rares à s’y coller mais c’est pour reprendre à son compte les propositions de Passet qui consistent à remonétariser une bonne partie de la Sécu. Le revenu universel serait alors en fin de compte « financé » par le recyclage des prestations sociales et notamment des retraites. Tous les chômeurs et tous les retraités au seuil de pauvreté : est-ce une revendication unifiante (comme on dit à la Ligue) ? Les femmes à temps partiel ont-elles tort d’aspirer à un temps plein ou devraient-elles plutôt se mobiliser pour un revenu d’existence ? Mais celui-ci ne ressemblerait-il pas furieusement à un « salaire maternel » ? Moulier-Boutang affirme clairement le caractère « liquide (...) donc non affecté » du revenu garanti, mais ne vaudrait-il pas mieux étendre le champ des services publics et de la gratuité pour assurer la réalité des droits sociaux ? Le droit au logement, par exemp ! le, serait-il mieux garanti par la distribution d’allocations ou par la socialisation de l’offre de logements ? Et qui produirait, et à quel tarif, les biens et services contre lesquels s’échangeraient ce revenu universel ? Y aurait-il deux classes de population : ceux qui ont seulement le revenu universel et ceux qui ont un emploi ? Est-ce être « travailliste » que de considérer ces minuscules questions comme légitimes et d’en avoir un peu assez qu’on n’y réponde jamais ?

5. il y a effectivement des implications politiques à ces débats, et en voici un exemple : je suis convaincu que la focalisation des « cognitivistes » sur le revenu a empêché le mouvement des chômeurs de jouer pleinement le rôle qui aurait pu être le sien au moment du passage aux 35 heures. S’il avait creusé la logique des embauches proportionnelles (ce qu’AC ! appelait les « réquisitions d’emplois ») il aurait pu franchir un pas vers une jonction avec le mouvement syndical autour de l’idée d’obligation de créer des emplois comme seul moyen d’empêcher l’intensification du travail. Le refus de l’objectif de plein emploi et la sous-estimation des conditions de travail comme axe de lutte me semblent être, à la fois, inhérentes aux thèses cognitivistes et néfastes au mouvement social. Et c’est à mon sens une raison supplémentaire de les critiquer.
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