Canular et utopie politique

Arme de dérision massive, le « hoax » est un moyen de réactiver la critique sociale
Mise en ligne le mardi 26 décembre 2006
Irresponsable blague de potache ou brillant canular dans la lignée de la Guerre des mondes d’Orson Welles ? Le vrai-faux journal de la RTBF (Radiotélévision publique belge) a suscité une forte émotion collective en annonçant en direct mercredi 13 décembre l’indépendance de la Flandres, puis la fuite du roi au Congo...
On peut naturellement lire cet épisode d’un point de vue strictement journalistique, et le considérer comme une grave entorse aux règles déontologiques de la profession (production d’un faux, abus de confiance, mélange des genres ...), mais cela revient à en réduire singulièrement la portée. Si le canular a eu un tel impact, c’est d’abord en raison de son caractère politique et éminemment subversif. Bien mieux que l’expression française de « canular », le terme anglo-saxon de « hoax » (qui renvoie étymologiquement à la mise en oeuvre d’un « tour de prestidigitation renversant ») semble plus approprié pour désigner cette émission spéciale barrée d’un bandeau magrittien « ceci n’est peut-être pas une fiction ». Dans le langage courant, en effet, le terme de canular, issu de l’argot ésotérique de Normale sup pour qualifier les « épreuves burlesques et les brimades imposées aux nouveaux élèves », édulcore les enjeux de fond, pour donner à la mystification une dimension de pur divertissement sans risque dysphorique et réellement subversif. Depuis les Impostures de Jean-Yves Lafesse sur Radio Nova et Europe 1, la Caméra cachée, de Jacques Legras, Surprise sur prise, de Marcel Beliveau, le hoax traîne une réputation grossière et vulgaire. Dans ces formes, il n’est destiné qu’à produire du spectacle ou de la notoriété pour son auteur (figure édulcorée du rebelle ou du bouffon du roi). Il ne questionne ni ne bouleverse vraiment le système qu’il prétend détourner. Il ridiculise plus souvent des « petites gens » que des pouvoirs institués. Mais, depuis quelques années, le hoax s’est imposé comme une véritable arme de dérision massive, en même temps qu’un moyen inédit de réactiver la critique sociale et rouvrir le champ de l’utopie politique. Promoteurs de ce nouvel art médiatico-politique, les activistes américains The Yes Men (littéralement « les bénis oui-oui ») n’ont eu de cesse de bousculer les institutions en tout genre depuis six ans, à coups d’impostures spectaculaires et retentissantes. Déguisés en vrai-faux responsables de la firme Dow Chemicals, The Yes Men sont notamment parvenus le 3 décembre 2004 à se faire inviter par la BBC pour annoncer en direct l’indemnisation intégrale des victimes de la catastrophe de Bhopal, en Inde, et admettre la totale responsabilité de la firme dans l’affaire. Le faux a si bien fonctionné que le titre de la société a perdu 3 % à la Bourse de Francfort, avant qu’un démenti officiel tombe, au bout de trois heures... Situé à la croisée de l’activisme politique et de la performance artistique, le canular « nouvelle version » oeuvre, au coeur du système médiatique, à la création d’un « imaginaire radical », si cher au philosophe Cornélius Castoriadis. Dans le cas de la Belgique aujourd’hui, cet « imaginaire » se nourrit de la peur de l’implosion du pays. Dans d’autres contextes, le hoax permet de se réapproprier un espace mental colonisé par la publicité ou les excès marchands. Ainsi, en Italie, en 2004, les activistes du mouvement des précaires ont donné corps à Serpica Naro, une jeune et fictive créatrice de mode anglo-japonaise, pour dénoncer la tyrannie des milieux de la mode et de la communication. L’imposture a si bien fonctionné que médias et stylistes se sont bousculés pour assister à son faux défilé lors de la prestigieuse Semaine de la mode de Milan. Dans la lignée de ces « performances » activistes, la RTBF a franchi une nouvelle étape en inventant une sorte de « hoax institutionnel », produit et assumé à l’intérieur même d’une chaîne nationale. On a comparé le canular de la RTBF au hoax d’Orson Welles, pour dévaluer le caractère réellement novateur et transgressif du premier. Pourtant, au-delà de l’audace et du génie indiscutables d’Orson Welles, la portée politique de son canular était inexistante. La transgression à laquelle il a procédé est restée au seul plan de la performance artistico-médiatique. Elle fut pour lui, âgé d’à peine 23 ans, l’occasion de se faire remarquer et engager par Hollywood, et pour sa station de radio l’opportunité de redresser une audience en chute libre tout en réaffirmant auprès des milieux publicitaires la puissance de ce média de masse. Elle contribua surtout à construire un discours dépréciatif du public, considéré comme un agrégat informe et manipulable à merci par les médias de masse. Même si on ne peut pas dédouaner la RTBF et les initiateurs de l’émission d’arrière-pensées promotionnelles (Philippe Dutilleul présentait, deux jours seulement après la diffusion de l’émission, son livre sur « l’affaire »), la dimension authentiquement politique de ce canular est indéniable. La richesse des réactions, depuis le sommet de l’Etat jusqu’aux discussions de comptoir, en passant par les forums et les chats sur l’Internet, en fournit la preuve. Une brèche s’est ouverte en dehors des procédures politiques conventionnelles. C’est désormais la vocation du canular moderne que d’inventer, un instant, la possibilité d’un autre monde par la mise en oeuvre d’une fable médiatique. Loin d’être d’une blague belge de potaches irresponsables, le hoax de la RTBF a, au contraire, créé un moment collectif de sensibilisation, de réagencement de l’imaginaire social et des codes traditionnels de la contestation pour les rendre plus créatifs, radicaux et efficaces.


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