Bagdad Californie

-La dévastation américaine de l’Irak
Mise en ligne le mercredi 16 avril 2003

The movie ran through me The Glamour subdue me The tabloid untie me I’m empty please fill me Mister anchor assure me That Baghdad is burning Your voice it is so soothing That cunning mantra of killing I need you my witness To dress this up so bloodless To numb me and purge me now Of thoughts of blaming you Yes the car is our wheelchair My witness your coughing Oily silence mocks the legless Boys who travel now in coffins

(Rage against the Machine, the Battle of Los Angeles, Testify)

L’arrivée des anglo-américains en Irak n’a pas été une fête. La population lassée par des années d’un embargo criminel qui a causé la mort de plus d’un million d’iraquiens, indignée par la monstrueuse violation du droit international perpétrée par la coalition, a choisi la résistance aux côtés de l’armée de Saddam. Quand celui-ci et son administration implosèrent sous l’énorme pression de la machine militaire des envahisseurs, l’immense majorité des iraquiens n’a pas applaudi les "libérateurs". Il est certain que la dictature de Saddam est tombée, mais avec elle est partie la totalité de la vie politique iraquienne. Les images du "jour de la victoire" nous montrent quelques douzaines de personnes autour d’un tank américain qui abat une statue de Saddam. Des images ambiguës dans lesquelles la mémoire historique combine l’invasion de Prague par les chars russes en 68 et la liquidation de la dictature "communiste" en 89. Les statues du tyran tombent, mais ce n’est pas la population qui les fait tomber, mais les tanks envahisseurs. La dictature tombe, mais avec elle l’Etat et la souveraineté de l’Irak.

L’épisode suivant n’a plus lieu dans la Prague de notre mémoire, mais à Los Angeles. Comme dans Los Angeles en 1992, des images de pillages et d’incendies généralisés. Comme à Los Angeles, des colonnes de feu se lèvent dans la ville et une armée l’occupe. La commission de l’assemblée législative de l’Etat de Californie décrivait ainsi la situation dans son dossier sur les troubles intitulé "Il ne suffit pas de reconstruire" : "Les difficultés économiques de Californie ont seulement contribué à exacerber les tensions qui déchirent le coeur de Los Angeles. L’Etat et la région continuent à s’enfoncer dans la récession et le sud de la Californie fait face à la permanente réduction de son secteur aérospatiale. Pendant ce temps, dans une période de croissante inégalité des revenus, les catégories situées le plus bas sur l’échelle sociale ont vu leur filet de sécurité se réduire pendant que l’absence de revenus obligeait à des compressions budgétaires sans précédent pratiquement à tous les niveaux de l’administration. Pas même pour les nord américains Los Angles est seulement Hollywood : pour les iraquiens le rêve américain que l’on veut leur imposer est déjà le cauchemar de misère et ségrégation de South Los angeles.

Les déshérités et les groupes marginaux de Bagdad et des autres grandes villes iraquiennes volent tout ce qu’ils trouvent dans les palais du dictateur et dans les résidences des dignitaires du régime. Dans un second temps, ils volent aussi dans les magasins et les boutiques, pour passer ensuite aux édifices publiques, ministéres, universités, musées ; jusqu’à dévaliser les hopitaux où s’entassent des centaines de blessés qui témoignent du passage du Godzilla américian par les rues de Bagdad. Les forces d’occupation ne font absolument rien : elles attendent des ordres qui n’arriveront jamais ou, peut être exécutent l’ordre d’orchestrer une destruction totale de toute l’infrastructure de la vie civile iraquienne.

Il convient de s’interroger sur le sens de cette étrange "opération". Les américains affirment que les villes iraquiennes ne sont pas sécurisées. Pendant qu’ils attendent de "les sécuriser", le chaos le plus total s’empare des espaces urbains. Du moins c’est ce que nous rapporte la presse "incorporée" aux armées de libération. Que ce soit vrai ou pas, cela a peu d’importance : seul importe le spectacle du chaos. Ce que les Etats-Unis sont en train de préparer en Irak c’est un scénario plus que connu, écrit autrefois par Thomas Hobbes en 1654 dans ce livre de chevet des néo conservateurs américains qu’est le Léviathan. Ce dont il traite est ceci : étant donné que les troupes d’occupation n’ont pas été accueillies comme on l’espérait, leur présence et leur permanence en Irak sont difficiles à justifier par un autre moyen qui ne soit pas la force. Comme il n’existait pas une demande de pouvoir anglo-américain avant l’invasion ou lors des premières semaines, les occupants s’apprêtent à la créer artificiellement, en suivant la maxime de Bernays, le gendre de Freud et grand théoricien de la manipulation publicitaire moderne : "faire que les gens désirent ce dont ils n’ont pas besoin et qu’ils aient besoin de ce qu’ils ne désirent pas". Si les gens n’ont pas besoin qu’on leur donne la paix, puisque, malgré la dictature de Saddam, ils l’avaient, on leur a crée ce besoin en instaurant le chaos par l’intermédiaire de la barbare destruction de toutes les structures de la vie publique iraquienne. Mais, ce qui est encore plus fort, si les gens ne désiraient pas un pouvoir d’occupation, ce pouvoir prétend, en favorisant le désordre et la peur, se faire nécessaire. Tel est basiquement le schéma de tout pouvoir souverain.

Hobbes nous montre comment dans l’état de nature dans lequel il n’existe aucun type d’autorité, le caractère illimité du désir et des passions humaines crée un conflit permanent de tous contre tous dont le résultat est que "la vie humaine est solitaire, pauvre, misérable, brutale et brève" (Hobbes, Léviathan I.13). L’unique solution à cette guerre permanente est la délégation grâce à un contrat de tout le pouvoir de chacun des sujets à un souverain qui, en réunissant les forces de tous, sera le seul capable de réprimer la force des individus et de leurs associations. Ce souverain porte le nom du monstre biblique Léviathan. La violence de l’état de nature n’est pas un fait qui remonte à un passé mythique ; c’est, au contraire, une réalité structurelle qui revient s’imposer à nous à chaque moment et lieu où un souverain n’est pas présent, puisque selon Hobbes et les autres théoriciens de l’Etat souverain elle est inscrite dans les passions humaines. Celui qui ne pense pas ainsi "qu’il considère en son soi intérieur comment en entreprenant un voyage, il s’arme et cherche à partir bien accompagné ; en allant se coucher, il ferme ses portes et, même dans sa propre maison, met un cadenas à ses malles. Et cela lorsqu’il sait qu’il y a des lois et fonctionnaires publiques, armés pour venger les injustices dont il pourrait souffrir. Quelle opinion aura-t-il des gens de son pays lorsqu’il voyage armé, ou des voisins de sa ville lorsqu’il ferme les portes ou de ses enfants quand il ferme ses malles ? N’est-il pas par hasard en train d’accuser l’humanité par l’intermédiaire de ses actes, comme moi (Hobbes) je le fais avec mes mots ?" (Lev.I.13).

Tout pouvoir souverain se justifie à soi même grâce à l’encouragement de cette peur, que ce soit ou non justifié. Sa force ne réside pas dans la simple violence mais dans la peur et l’espérance qu’il suscite : peur du chaos et peur de la propre force du souverain ; espérance de sécurité des sujets terrorisés. Telle est la situation que les envahisseurs créent en Irak : ils fabriquent la peur pour générer l’obéissance. Ils prétendent changer avec la population la sécurité pour l’obéissance. Rien de très différent de la mafia lorsqu’elle vend sa "protection", face à la menace de que "les enfants" pourraient commettre un acte de sauvagerie.

La destruction de l’Irak par les envahisseurs barbares poursuit également une autre finalité. L’Irak doit entrer dans la normalité "démocratique" en acceptant l’autorité que l’envahisseur l’impose, mais il doit aussi intégrer la normalité néolibérale en rentabilisant la destruction. Schumpeter affirmait que le capitalisme se régit par un principe de "destruction créative". Si les crises détruisent des secteurs entiers de l’industrie qui ne sont plus compétitifs, les catastrophes naturelles et les guerres permettent d’accélérer ce processus. La reconstruction de l’Irak ne sera possible et rentable que si au préalable le pays a été détruit. Telle est la mission civilisatrice qui est en train de s’accomplir aujourd’hui dans les villes d’Irak. De plus, la destruction de toute l’infrastructure publique, de l’administration civile, des écoles, des universités et des hôpitaux rendra impossible pendant longtemps le retour à la normalité et justifiera une présence militaro-industrielle des Etats-Unis et de leurs alliés dans le pays. De cette façon, les institutions financières internationales, lorsqu’elles organiseront la reconstruction ne devront plus se faire de soucis pour imposer la privatisation des services publiques : cela aura été obtenu manu militari.

L’Irak libéré continue de ressembler chaque jour un peu plus à la Palestine : un pays détruit, une administration publique inexistante, la réalité quotidienne de l’occupation avec ses contrôles et assassinats calculés ou "improvisés". Face à l’orgie de barbarie, le peuple irakien ne semble pas prêt à céder. Après son héroïque résistance militaire, il se prépare à organiser quelque chose de plus important encore pour sa survie, la résistance politique. Il ne se maintiendra une vie iraquienne que si la population se dote d’une forme de pouvoir qui assume les tâches de résistances contre l’envahisseur et mette fin à son chantage mafieux. Il est nécessaire de rétablir l’ordre, puisqu’à Bagdad il y a beaucoup de voleurs : l’immense majorité d’entre eux parlent anglais et sont armés. Comme les policiers qui contrôlent le régime de ségrégation raciale et imposent l’ordre néolibéral à Los Angeles.

Traduit par Dominique Allier

16 avril 2003


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