- Un deuxième âge de l’écologie politique ?
- Deligny, le lieu du commun
- John Giorno, Welcoming the Flowers
- Entretien Robin / Guattari
- Rada Ivekovic, boomerang colonial

Les trois dossiers autour desquels se compose la vingt-quatrième livraison de la revue Mutitudes proposent une majeure à deux faces (avec des articles papier liés à des articles en ligne) sur le thème Écopolitique Now !, une mineure consacrée à la pensée de Fernand Deligny, critique de l’éducation et de l’image, ainsi qu’une rubrique Icônes qui ouvre ses pages au travail de l’artiste John Giorno. Saisir les logiques de développement de l’immatériel, comprendre l’a-logisme des images, repérer les effets-boomerang des déprédations industrielles ou coloniales, esquisser de nouvelles cartographies de l’écologie de l’esprit : voilà quelques-uns des thèmes qui traversent et tissent des liens entre les trois explorations parallèles que propose ce numéro 24.

La majeure Écopolitique Now ! se déploie sur un double espace en interactions multiples : les onze articles de la revue papier et les onze articles publiés simultanément en ligne (sur le site de la revue http://multitudes.samizdat.net) se complètent pour donner un large panorama des questions autour desquelles la réflexion et les pratiques politiques relevant de l’écologie sont aujourd’hui appelées à s’inventer un second souffle.

Les coordonnateurs de ce dossier, Yann Moulier Boutang, Frédéric Neyrat et Emmanuel Videcoq, en posent les axes principaux dans un texte introductif de synthèse, suivi d’un entretien entre Serge Moscovici et Erwan Lecoeur qui pose d’emblée l’enjeu de cet An II de l’écologie : créer de nouvelles formes de vie.

Un premier groupe de contributions déconstruit et reconfigure les grands partages autour desquels s’est constituée la réflexion écologique : à partir de pensées amérindiennes ou de catégories méta-ethnologiques, la critique du dualisme nature-culture permet de faire émerger « une nouvelle syntaxe de la composition du monde », mieux à même de rendre compte des implications éthiques, politiques et philosophiques des êtres hybrides que créent aujourd’hui les généticiens, une nouvelle syntaxe appelée à être « biomimétique » de façon à mieux réintégrer la technosphère dans la biosphère (articles de Eduardo Viveiros de Castro, Raphaël Bessis, Raphael Larrère, Jorge Riechmann).

Une deuxième section du dossier met au centre de l’écopolitique l’exigence d’une pensée relationnelle : comment passer d’une pensée des limites à une pensée de la relation, comment comprendre notre rapport à Gaïa sur le mode de la non-symétrie, comment a-t-on jusqu’ici défini cet objet nouveau de la pensée morale qu’est l’environnement, comment la notion de sphère nous aide-t-elle à concevoir notre vie au sein d’un oikos éclaté (articles d’Emmanuel Videcoq, Isabelle Stengers, Catherine Larrère, Frédéric Neyrat)

Un troisième groupe de contributions montre que les questions environnementales sont inséparables d’une réflexion sur l’écologie/économie de l’esprit : de l’écologie de l’esprit proposée par Bateson à la relance de l’économie libidinale prônée par Bernard Stiegler, en passant par les feedbacks informationnels ou les externalités générées par la production de l’immatériel, la structure et la maîtrise de la noosphère apparaît comme le lieu de tous les combats environnementaux à venir (contributions de Jean-Jacques Wittezeale, Jean Zin, Bernard Stiegler, Yann Moulier Boutang).

Enfin, une quatrième section aborde les problèmes plus immédiat des formes d’organisations politiques qu’a prises hier et que devra prendre demain le combat écologique : des études concrètes sur la Nouvelle Orléans de l’après-Katrina, sur le mouvement Provo sont encadrées par des réflexions d’ordre plus général sur la biopolitique des catastrophes, sur le modèle américain de la désobéissance civile, sur les rapports historiques entre écologie et socialisme et sur les fluctuations des mouvements écologistes entre expérimentations activistes et normalisations institutionnelles (articles de Frédéric Neyrat, Starhawk, Sandra Laugier, Yves Frémion, Didier Muguet, André Gattolin).

La mineure offre une pluralité de vues sur la fécondité toujours actuelle du travail d’écoute, de lutte et d’invention qu’a mené Fernand Deligny des années 1930 aux années 1990, en prenant position aux côtés des enfants délinquants, errants et autistes. Les six auteurs explorent les pistes qui s’esquissent aux croisements de ses analyses, de ses projets et de sa pratique d’accompagnateur des « crapules », « racailles », « vagabonds », « demeurés » et autres gêneurs. Graziella Vella en fait l’occasion d’un questionnement lancé au geste anthropologique d’« étranger le proche ». Béatrice Han montre comment les « cartes » tracées selon les « lignes d’erre » des jeunes autistes proposent une autre façon de vivre le dehors de nous-mêmes. Emilia Marty propose le petit conte d’un jeune garçon ballotté dans le temps et l’espace au pays des Néducateurs. Anne Querrien et Jean-Louis Comolli se penchent pour leur part sur la façon dont Deligny se proposait d’imager le commun et sur l’invention d’un nouveau vocabulaire nécessaire pour rendre compte d’un cinéma en charge de « camérer » la vie plutôt que de la « filmer ». Doina Pétrescu montre comment Deligny, loin de représenter pour maîtriser, trace pour suivre ce qui nous échappe. Au lieu d’éduquer et de mettre en boîtes (de divisions disciplinaires, de catégories nosographiques ou de rouleaux de films), Deligny nous apprend à « permettre » ou, comme le suggère la nouvelle écologie, à « laisser être » : de cartes en cartographies, de toboggans en boomerangs, les réflexions de la mineure Deligny et de la majeure écopolitique se recoupent, tressant une nouvelle sensibilité à l’écologie propre de l’esprit humain.

Pour assurer le pont entre les deux, la rubrique Hors Champ remet à l’ordre du jour un entretien inédit entre Jacques Robin et Félix Guattari portant sur la révolution informatique, les trois écologies et les phénomènes de recomposition subjective.

La rubrique Icônes, pour sa part, propose un travail du poète, activiste et performeur John Giorno, intitulé « Welcoming the Flowers », accompagné d’un essai interprétatif de Bernard Heidsieck, qui montre à quel point l’artiste met en pratique l’invitation à « permettre » évoquée à propos de Deligny (permettre la répétition, le choc, le geste : le rythme).

L’En Tête, rédigée par Aris Papatheodorou , analyse les enjeux des rebondissements récents qu’a connus la question des droits d’auteur, de la licence globale et la pénalisation du peer-to-peer, tandis que la rubrique Liens offre enfin une analyse de Rada Ivekovi ? sur le boomerang colonial qui vient frapper la France de derrière la tête de la République, révélant une décolonisation encore inachevée et des banlieues identifiées à tous les maux par des institutions en mal de mots.

Comme d’habitude, ce numéro 24 de Multitudes est diffusé par Dif’Pop, auprès de qui peuvent se faire les abonnements et les commandes au numéro (Dif’Pop, 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris, France ou http://www.difpop.com).

 


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